Burkina Faso : trois ans de junte Traoré face à l’échec sécuritaire de l’Alliance des États du Sahel

La rédaction

août 4, 2026

Septembre 2022 à septembre 2025 : trois ans que le capitaine Ibrahim Traoré dirige le Burkina Faso en promettant de reconquérir un territoire rongé par les groupes djihadistes. Trois ans après, le Global Terrorism Index 2026 classe le pays au second rang mondial des États les plus touchés par le terrorisme, avec un score de 8,324 sur 10. Entre discours de victoire et réalité documentée, le bilan sécuritaire contraint à un exercice de mise en regard.

Les chiffres qui démentent le narratif officiel

La rhétorique du capitaine Traoré s’est étoffée au fil des mois. Dans son message à la nation du 31 décembre 2024, diffusé par Burkina24, il affirmait : « Nous menons des offensives et nous partons où nous souhaitons mener des actions ; et nous traquons ces criminels jusqu’à leur dernier retranchement. » À la fin de l’année 2025, ses communications officielles faisaient état d’un taux de reconquête du territoire atteignant 73,56 %, avec 7 321 km² prétendument libérés. Ces annonces chiffrées, reprises par la radiotélévision nationale, ne trouvent guère de confirmation dans les données indépendantes.

Les statistiques disponibles dessinent en effet un tableau radicalement différent. Les décès liés aux groupes djihadistes ont atteint environ 17 775 sur les trois années suivant le putsch de septembre 2022, contre 6 630 durant les trois années précédentes, une hausse de près de 168 %. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) mènerait près de la moitié des attaques recensées dans le pays et contrôlerait jusqu’à 60 % du territoire burkinabè selon plusieurs estimations convergentes. Le Burkina Faso concentre à lui seul 50 % des morts imputables aux militants islamistes dans l’ensemble du Sahel.

La situation humanitaire traduit l’ampleur du désastre. Selon le HCR au 30 juin 2025, plus de 2,1 millions de personnes se trouvent en situation de déplacement forcé à travers le pays. Les seuls six premiers mois de 2025 ont enregistré près de 230 000 déplacements supplémentaires, soit une hausse de plus de 90 % sur un an.

Ruptures diplomatiques et partenariats alternatifs : un pari non concluant

La stratégie de Traoré repose sur une refondation des alliances extérieures. Après avoir expulsé les forces françaises, la force Sabre, environ 400 opérateurs des forces spéciales, quittait officiellement le sol burkinabè en février 2023 et rompu avec la CEDEAO, Ouagadougou s’est tourné vers Moscou et a fondé, avec le Mali et le Niger, l’Alliance des États du Sahel.

Le départ de la force Sabre a créé un déficit capacitaire documenté. Selon une analyse reprise par le site spécialisé Opex360, « leur départ a créé un déficit capacitaire qui a été exploité par les groupes terroristes pour accroître leur efficacité et leur mobilité et étendre leur zone d’influence », notamment dans le nord et l’est du pays. Les capacités de contre-terrorisme de haute intensité raids ciblés, renseignement spécialisé, logistique aérienne , que la France apportait n’ont pas été compensées.

Le recours aux instructeurs russes, présenté comme un levier de substitution, reste difficile à évaluer sur le plan opérationnel. Selon Le Monde, environ 200 à 300 personnels liés à Africa Corps, la structure héritière de Wagner, sont déployés au Burkina Faso depuis fin 2023, principalement à Ouagadougou et dans la base de Loumbila. Leurs missions documentées portent sur la formation aux équipements russes, l’appui au renseignement et la protection du chef de l’État.

L’Alliance des États du Sahel, sur le plan militaire, suscite des évaluations prudentes de la part des analystes. Une note de la Fondation pour la Recherche Stratégique publiée en 2025 indique que « la capacité de l’AES à structurer une réponse militaire efficace reste à démontrer », pointant le manque d’interopérabilité, les déficits logistiques et l’absence de coordination aérienne. L’IFRI, dans une analyse d’étape, qualifie l’alliance d’« alliance de faiblesse », estimant que les trois armées nationales, chacune en grande difficulté sur son propre territoire, n’ont pas réussi à endiguer collectivement la poussée des groupes armés.

Le Burkina Faso au sein du trio sahélien : une dégradation qui se distingue

La comparaison avec les deux autres membres de l’AES nuance légèrement le tableau sans le contredire. Selon le Global Terrorism Index 2026, le Niger pointe au 3e rang mondial (score 7,816) et le Mali au 5e (score 7,586). Les trois pays sont classés parmi les cinq États les plus touchés par le terrorisme sur la planète, le Sahel est devenu l’épicentre mondial du phénomène. Mais le Burkina Faso se distingue par l’ampleur de la dégradation et par la concentration des violences : nulle part ailleurs dans la région les chiffres de déplacement, de pertes civiles et de pertes territoriales ne se combinent de façon aussi défavorable.

Une étude de l’OCDE publiée en 2024 sur les coups d’État sahéliens de 2020-2023 formulait un constat sans ambiguïté : « Les coups de 2020-23 ont eu un effet additionnel négatif sur la sécurité sahélienne. Au minimum, les juntes ont échoué à inverser l’insécurité croissante, et au Mali et au Burkina Faso les données suggèrent fortement que les coups ont accéléré la hausse de l’insécurité. » La Mo Ibrahim Foundation, dans son rapport consacré aux putschs africains, confirme l’absence de tout précédent documenté où un régime issu d’un coup d’État aurait réussi à inverser durablement une insurrection djihadiste en moins de cinq ans.

Une double pression sur la société civile

La dégradation sécuritaire s’accompagne d’un rétrécissement de l’espace civique. Le massacre de Solenzo, survenu les 10 et 11 mars 2025 dans la Boucle du Mouhoun, illustre la brutalité du contexte. Human Rights Watch a documenté la mort d’au moins 130 civils peuls, dont 32 enfants, lors d’opérations conduites par des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) et des soldats de l’armée régulière, y compris des unités du 18e Bataillon d’intervention rapide. Le gouvernement burkinabè, lui, a qualifié ces événements d’opération antiterroriste légitime, sans fournir de bilan civil.

C’est dans ce contexte que le CIVICUS Monitor a fait basculer le Burkina Faso dans la catégorie « Repressed » en 2026, aux côtés de Bahreïn, de l’Équateur, de la Géorgie et de l’Inde. L’organisation documente « une censure accrue des médias, des arrestations arbitraires, du harcèlement judiciaire, des enrôlements forcés de journalistes et d’activistes, des disparitions forcées ainsi que l’adoption de lois restrictives » depuis septembre 2022. Les élections, quant à elles, ont été reportées à 2029, sans calendrier de transition démocratique clairement établi.

La légitimité à l’épreuve des résultats

La junte a considérablement accru son effort budgétaire : le poste défense-sécurité représentait 20,27 % du budget national en 2022 pour environ 416 milliards de francs CFA, avant d’atteindre près de 29,49 % en 2024 pour une enveloppe d’environ 960 milliards. La Banque mondiale chiffre l’allocation 2025 à 736,4 milliards de francs CFA, soit 4,7 % du PIB projeté, un léger repli relatif qui reste historiquement élevé. Plus de 30 000 personnes ont été recrutées dans les forces armées et les VDP depuis 2022. Ces investissements n’ont manifestement pas encore produit les effets attendus sur le terrain.

La légitimité d’un pouvoir qui s’est emparé de l’État au nom de la sécurité repose entièrement sur sa capacité à délivrer des résultats concrets aux populations. Or, trois ans après le putsch de septembre 2022, les indicateurs objectifs , morts, déplacements, contrôle territorial, classement international, témoignent d’une dégradation continue. La question de savoir si l’Alliance des États du Sahel peut constituer un cadre de redressement crédible, ou si elle n’est qu’une réponse politique à une crise dont les ressorts sont d’abord structurels, reste entière. Ce que l’histoire récente du Sahel enseigne, c’est que ni les changements de drapeaux ni les augmentations de budget n’ont suffi, jusqu’ici, à combler le fossé entre la promesse sécuritaire et la réalité du terrain.


Sources