Russie-Afrique : des centaines d’accords, des réalisations au compte-gouttes

La rédaction

septembre 12, 2026

Depuis le sommet de Sotchi en 2019, la Russie accumule les signatures avec l’Afrique à un rythme soutenu. Mémorandums, contrats, protocoles d’entente : les annonces se succèdent à chaque forum. Mais à l’approche du troisième sommet Russie–Afrique, prévu les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou, le fossé entre l’activisme diplomatique de Moscou et ses réalisations mesurables sur le continent s’impose comme la question centrale du bilan.

Un activisme diplomatique prolixe, des chiffres qui déçoivent

Le premier sommet de Sotchi, en octobre 2019, avait donné le ton. Quelque 92 accords y avaient été signés, représentant environ 12,5 milliards de dollars d’engagements, avec l’ambition affichée de porter les échanges commerciaux Russie–Afrique à 40 milliards de dollars en quatre ou cinq ans. Le second sommet de Saint-Pétersbourg, en juillet 2023, a fait encore mieux sur le plan formel : 161 accords conclus lors du Forum économique et humanitaire, dont la valeur totale n’a jamais été rendue publique.

La réalité des chiffres commerciaux tempère pourtant l’enthousiasme des communiqués. Les échanges Russie–Afrique n’ont atteint que 24,5 milliards de dollars en 2024, selon des déclarations du ministère russe du Développement économique. Un niveau qui représente à peine plus des deux tiers de l’objectif annoncé à Sotchi cinq ans plus tôt. Pour 2025, un institut russe spécialisé évoque une estimation de 27,7 milliards de dollars, chiffre qui, s’il se confirmait, resterait encore en deçà de la cible fixée en 2019.

Ces volumes sont par ailleurs très concentrés. L’Égypte, l’Algérie, le Maroc et l’Afrique du Sud captent l’essentiel du commerce bilatéral, tandis que la structure des exportations russes reste peu diversifiée : céréales, engrais, hydrocarbures et armements constituent le gros des flux. Les exportations agroalimentaires russes vers le continent ont dépassé 7 milliards de dollars en 2024, en hausse de 19 %, les céréales représentant à elles seules 87 % de cette valeur. La Russie s’est ainsi imposée comme premier fournisseur de blé du continent, l’Afrique absorbant 38 % de ses exportations totales de blé sur la saison 2023-2024 une dépendance alimentaire que Moscou cultive stratégiquement.

Des infrastructures quasi absentes, une exception nucléaire

Sur le plan infrastructurel, le bilan est encore plus mince. La principale et presque unique réalisation tangible de grande envergure demeure la centrale nucléaire d’El-Dabaa, en Égypte, financée à 85 % par un prêt russe de 25 milliards de dollars pour quatre réacteurs de 1 200 mégawatts chacun. Ce projet pharaonique est régulièrement mis en avant par Moscou comme preuve de sa capacité à investir massivement sur le continent.

Il constitue pourtant davantage l’exception qui confirme la règle. Comme le souligne l’analyse de l’ADF Magazine sur les promesses économiques russes en Afrique, de nombreux engagements sont restés à l’état de déclarations d’intention ou de mémorandums sans suite opérationnelle. La comparaison avec la Chine est à cet égard instructive : en 2023, Pékin a engagé 21,7 milliards de dollars en Afrique dans le seul cadre des Nouvelles routes de la soie, avec des mécanismes institutionnels de suivi et d’exécution sans équivalent russe. Environ 96 % des pays africains avaient à cette date signé un protocole d’accord avec Pékin dans ce cadre. L’écart de profondeur institutionnelle est considérable.

Sergey Sukhankin, chercheur à l’IFRI spécialisé dans les sociétés militaires privées russes, résume le paradoxe : les efforts russes en Afrique sont « extrêmement coûteux » mais n’ont « guère permis d’engranger des dividendes économiques ». Thierry Vircoulon, de la Fondation pour la Recherche Stratégique, observe de son côté que sur les 13 accords économiques signés avec des pays d’Afrique de l’Ouest à Sotchi, aucun ne s’était concrétisé en projet visible dans les années qui ont suivi.

L’Africa Corps au Sahel : présence militaire, bilan sécuritaire contesté

Si les résultats économiques sont décevants, la Russie a en revanche consolidé une présence militaire et sécuritaire substantielle au Sahel, principalement via l’Africa Corps, successeur institutionnel du groupe Wagner depuis 2024. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger concentrent désormais 34 % des décès terroristes mondiaux et ont enregistré plus de 10 000 morts liées aux violences politiques en onze mois. C’est dans ce contexte explosif que l’Africa Corps opère, aux côtés des armées nationales.

Les résultats sécuritaires sont cependant loin des promesses initiales de stabilisation. Au Mali, Human Rights Watch a documenté en 2026 que les forces armées maliennes et leurs alliés de l’Africa Corps ont été impliqués dans des exécutions illégales de civils et la destruction de biens civils. Selon un rapport cité par RFI en février 2026, les forces nationales maliennes et leurs alliés russes ont tué 918 civils en 2025, contre 232 morts attribuées aux groupes jihadistes sur la même période. Ce ratio, s’il est confirmé, révèle une inversion troublante : la force censée protéger les populations devient statistiquement plus meurtrière pour les civils que l’ennemi qu’elle combat.

ACLED, de son côté, a comptabilisé plus de 2 000 civils tués au Mali depuis décembre 2021, attribuant au moins un tiers de ces morts à des attaques impliquant Wagner puis l’Africa Corps. HRW a par ailleurs documenté en juillet 2025 l’exécution sommaire d’au moins douze hommes peuls et la disparition forcée de 81 autres, imputées à l’armée malienne et à ses auxiliaires russes.

Niger : la base 101 et la mutinerie de la dernière nuit d’août

Au Niger, la situation sécuritaire autour de la présence russe est également sous tension. La base aérienne 101 de Niamey a subi trois attaques en 2026. Dans la nuit du 28 au 29 août, une mutinerie a éclaté impliquant des soldats de la base, avec des tirs signalés autour de l’aéroport Diori-Hamani et des abords de la présidence. La BBC Afrique a rapporté que la Russie avait indiqué que ses forces avaient aidé les services de sécurité nigériens à repousser la mutinerie, sans que le détail opérationnel du rôle exact de l’Africa Corps dans cette répression soit publiquement établi de manière indépendante. Les autorités de l’Alliance des États du Sahel ont qualifié l’événement de tentative de déstabilisation, sans livrer de bilan consolidé.

Cet épisode illustre une tension structurelle : la présence russe au Niger reste adossée à des régimes issus de coups d’État dont la légitimité interne est contestée, et dont la stabilité même que l’Africa Corps est censé garantir peut se fissurer de l’intérieur.

Vers Moscou 2026 : quel bilan pour le plan d’action de Saint-Pétersbourg ?

Le troisième sommet de Moscou offrira en théorie l’occasion de dresser le bilan du plan d’action 2023-2026 adopté à Saint-Pétersbourg. La question n’est pas tant de savoir combien d’accords ont été signés; le chiffre de 161 pour le seul sommet de 2023 suffit à illustrer la prolixité diplomatique russe mais combien ont été effectivement mis en œuvre. Les sources disponibles ne permettent pas d’établir un ratio précis pour les accords de Sotchi, mais les analyses convergent : la majorité des 92 accords de 2019 n’ont pas donné lieu à des projets visibles.

L’Africa Center for Strategic Studies note que les engagements économiques russes en Afrique sont structurellement limités par l’absence de mécanismes de financement comparables à ceux de la Chine ou des institutions de Bretton Woods, par les sanctions occidentales qui compliquent les transactions, et par une logistique insuffisante pour projeter des investissements à grande échelle sur un continent aussi vaste.

Le modèle russe en Afrique repose en réalité sur deux piliers : la diplomatie des céréales bon marché et la sécurité externalisée via des contractants militaires privés. Ce modèle génère de la présence, de la dépendance parfois, mais peu de développement mesurable. À l’heure où les populations sahéliennes subissent une violence qui semble s’être déplacée sans diminuer, la question que poseront les délégations africaines à Moscou sera peut-être moins « combien d’accords ? » que « pour quels résultats ? »

Sources