Niger : Barmou tombe deux semaines après la mutinerie, simple remaniement ou purge ?

La rédaction

septembre 14, 2026

Deux semaines après une mutinerie déjouée à Niamey, le général Abdourahamane Tiani a procédé à un remaniement au sommet de la hiérarchie militaire nigérienne, remplaçant le général Moussa Salaou Barmou par Mamane Sani Kiaou à la tête de l’état-major des Armées. Ce mouvement, non motivé officiellement, concentre à lui seul les tensions qui traversent la junte depuis le coup d’État de juillet 2023 : consolidation du pouvoir, gestion des fractures internes et redéfinition des alliances extérieures.

Barmou, un profil encombrant pour la junte

La trajectoire de Moussa Salaou Barmou est celle d’un officier façonné par les partenariats occidentaux. Formé à l’École militaire interarmées de Yaoundé entre 1990 et 1993, puis à la National Defense University de Washington en 2007-2008, il a dirigé les forces spéciales nigériennes avant d’être propulsé chef d’état-major des Armées au lendemain du putsch de juillet 2023. Paradoxe apparent : l’homme le mieux connecté aux dispositifs militaires américains dans la région se retrouve ainsi nommé à la tête des armées par la junte qui vient de renverser un gouvernement pro-occidental.

Ce paradoxe s’explique en partie par la mécanique des coups d’État sahéliens. La rupture politique avec les anciens partenaires n’implique pas immédiatement une épuration complète des cadres formés à leur contact, d’autant que la menace jihadiste, elle, ne s’interrompt pas. Barmou connaissait les théâtres d’opérations, les procédures, les réseaux. En juin 2023, quelques semaines avant le coup d’État, il rencontrait encore le général Jonathan Braga, chef du U.S. Army Special Operations Command, à la base aérienne 201 d’Agadez, principal nœud de la coopération antiterroriste américano-nigérienne. Sa nomination à l’état-major pouvait donc se lire, dans un premier temps, comme un signal d’ambivalence calculée de la junte plutôt que comme un ralliement sincère.

Mais cette ambivalence a ses limites. Le retrait des forces françaises, achevé fin décembre 2023 après l’annonce par Paris le 24 septembre, et la montée en puissance de la coopération avec Moscou ont progressivement rendu le profil de Barmou moins utile, et potentiellement problématique pour Tiani. Dans un environnement où la loyauté se mesure aussi à l’aune de l’alignement géopolitique, un chef d’état-major entretenant des liens institutionnels profonds avec AFRICOM devenait une anomalie difficile à maintenir.

La mutinerie comme détonateur

C’est dans ce contexte que survient l’épisode des 28-29 août 2024 à Niamey. Des membres de la Brigade spéciale de reconnaissance du Commandement des opérations spéciales (BSR/COS) prennent le contrôle de la base 101, lancent des tirs sur des sites stratégiques, la présidence, la télévision nationale, sans parvenir à s’en emparer. Selon RFI, la garde présidentielle, appuyée par des éléments de l’Africa Corps russe opérant notamment avec des drones, aurait joué un rôle décisif dans la reconquête de la base. Des dizaines d’arrestations ont suivi.

Le fait que les mutins soient issus des forces spéciales, le corps même que Barmou a dirigé, ouvre la voie à plusieurs lectures. La première, la plus simple, est celle d’un règlement de comptes interne à une armée fracturée par les mutations rapides post-coup d’État : avancement bloqué, rémunérations insuffisantes, frustration opérationnelle. La seconde, plus politique, suggère que Barmou aurait pu maintenir des réseaux de fidélité au sein des forces spéciales susceptibles de constituer un pôle d’opposition potentiel. Aucune de ces hypothèses n’est confirmée par les autorités nigériennes, qui n’ont fourni aucun motif officiel au limogeage.

Il serait donc inexact de conclure mécaniquement que Barmou a commandité ou soutenu la mutinerie. Mais l’absence de toute communication officielle laisse précisément ouverte cette question, et c’est peut-être là l’essentiel du message politique adressé par Tiani à sa propre hiérarchie.

Kiaou, le choix de l’homme de terrain

Le profil du successeur dit quelque chose des priorités affichées par la junte. Mamane Sani Kiaou est présenté comme un officier aguerri aux opérations dans les zones de Tillabéri et Diffa, deux régions qui concentrent l’essentiel de la pression jihadiste au Niger. Les données ACLED pour 2024 sont éloquentes : 335 incidents et 1 291 morts recensés en Tillabéri sur l’année, 136 incidents et 202 morts à Diffa. Ce sont les théâtres d’opérations les plus exigeants du pays, et Kiaou y a acquis une expérience directe.

Ce choix peut se lire comme une rationalisation opérationnelle : face à une pression sécuritaire croissante et à la recomposition des partenariats extérieurs, retrait français consommé, coopération russe encore en phase d’installation, Tiani aurait besoin d’un chef d’état-major dont la légitimité repose sur le terrain plutôt que sur des réseaux institutionnels étrangers. La promotion simultanée du général Abdourahamane Abou Zataka à la tête de l’armée de terre et du colonel-major Ibrahim Abderrazak Ben comme adjoint renforce l’idée d’un remaniement systémique plutôt que d’une simple mise à l’écart ciblée.

Une logique sahélienne de consolidation

Ce remaniement nigérien s’inscrit dans un schéma plus large, observable au Mali et au Burkina Faso depuis 2021. Les juntes sahéliennes ont toutes procédé à des rotations répétées de leurs états-majors dans les mois et années suivant leur prise de pouvoir. Au Mali, le colonel Assimi Goïta a redistribué les commandements de l’armée de terre, de la sécurité militaire, du génie militaire et de la gendarmerie dès 2021, puis a poursuivi avec de nouveaux remplacements en octobre 2023. Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré a absorbé directement le portefeuille de la Défense en septembre 2022, centralisant encore davantage le contrôle de l’appareil militaire. Dans aucun de ces cas, les autorités n’ont présenté ces changements comme des purges : la rhétorique officielle parle invariablement de « réorganisation » ou de « réajustement du commandement ».

La constante est pourtant identifiable : chaque remaniement réduit un peu plus la marge de manœuvre des officiers dont la trajectoire prédatait le coup d’État et dont les allégeances restent incertaines. Jeune Afrique note que la nomination de Kiaou par Tiani s’est faite par décret, sans consultation publique ni justification officielle, conformément à la pratique des deux autres juntes de l’Alliance des États du Sahel.

Ce que ce remaniement révèle – et ce qu’il laisse en suspens

L’éviction de Barmou illustre la vulnérabilité structurelle des officiers hybrides dans les régimes issus de coups d’État : trop utiles pour être immédiatement écartés, trop ambigus pour durer. Son parcours, forces spéciales nigériennes, coopération avec AFRICOM, nomination paradoxale par la junte, en fait un cas d’école des contradictions qui traversent les armées sahéliennes post-putsch.

La question que pose ce remaniement dépasse le cas nigérien : dans quelle mesure les juntes du Sahel peuvent-elles se passer des compétences acquises dans le cadre de la coopération occidentale, sans que cela ne dégrade leur capacité opérationnelle face aux groupes armés ? La réponse dépendra en grande partie de la vitesse à laquelle la coopération avec Moscou, encore en phase d’installation et dont les contours opérationnels restent opaques, sera en mesure de combler les vides laissés par le retrait des partenaires traditionnels. Ce pari reste entier pour Tiani, et Kiaou en est désormais le principal instrument.

Sources