Sahara occidental : le Ghana ferme la porte aux spéculations sur la RASD

La rédaction

septembre 16, 2026

Le Ghana a dû clarifier publiquement, par communiqué officiel, que son retrait de la reconnaissance de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) restait pleinement en vigueur, signe que la bataille pour l’interprétation des positions africaines est désormais aussi vive que la bataille diplomatique elle-même. Cet épisode ghanéen offre un prisme révélateur sur l’état des repositionnements africains autour du dossier sahraoui en 2025, un dossier où chaque geste protocolaire est aussitôt instrumentalisé.

Le Ghana confirme : le retrait du 6 janvier n’est pas négociable

Le 6 janvier 2025, le gouvernement ghanéen a retiré sa reconnaissance de la RASD, mettant ainsi fin à quarante-six ans de position diplomatique inchangée, le Ghana ayant accordé cette reconnaissance en 1979, dans le sillage de la décolonisation africaine et de la solidarité avec le Front Polisario.

La décision aurait pu passer pour acquise si un incident protocolaire n’était venu brouiller les cartes. Le ministre des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a reçu un envoyé du Front Polisario, suscitant des interprétations qui laissaient entendre qu’Accra infléchissait sa position. Le ministère ghanéen des Affaires étrangères a aussitôt publié une mise au point sur ses comptes Facebook et X, insistant sur une nuance décisive : il s’agissait d’un envoyé du Polisario, et non d’un ambassadeur accrédité auprès de l’État ghanéen. La distinction n’est pas anodine, elle signifie qu’aucune relation diplomatique formelle n’a été rétablie.

Le communiqué réaffirme que le Ghana soutient le plan marocain d’autonomie comme base d’une solution « juste, durable et mutuellement acceptable », et salue l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette prise de position publique, rare dans sa précision, illustre combien le dossier sahraoui expose désormais les chancelleries africaines à des pressions contradictoires et à une surveillance serrée de leurs moindres signaux.

La résolution 2797 : un cadre onusien que les capitales africaines intègrent

La résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée en octobre 2025, proroge le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026 et invite les parties à reprendre des négociations sans conditions préalables, en prenant appui sur le plan d’autonomie marocain comme base crédible de règlement. Elle a été adoptée par 11 voix pour, 3 abstentions, Chine, Russie, Pakistan, et une non-participation, celle de l’Algérie, qui a choisi le geste protestataire de l’absence plutôt que le veto.

Le vote des deux membres africains non permanents du Conseil mérite attention : la Sierra Leone et la Somalie ont toutes deux voté pour. Ce n’est pas un détail. Ces deux États incarnent une tendance plus large : plusieurs capitales africaines, qu’elles aient ou non formellement retiré leur reconnaissance de la RASD, s’alignent désormais sur le cadre onusien qui consacre l’autonomie comme solution plausible, sans nécessairement prononcer le mot de rupture.

L’Algérie, parrain historique du Polisario, s’est ainsi retrouvée isolée au sein même du Conseil, incapable de peser sur le vote tout en refusant de s’y associer. Cette posture révèle une impasse stratégique : Alger maintient le cap idéologique mais perd prise sur le cadrage diplomatique.

L’érosion africaine des reconnaissances : une carte en peau de chagrin

Le tableau des reconnaissances africaines de la RASD, longtemps présenté comme une forteresse, la RASD est membre de l’Union africaine depuis 1984, s’est considérablement effrité. Les estimations divergent selon les sources et les méthodes de comptage, certaines organisations distinguant les reconnaissances actives des reconnaissances gelées ou suspendues : on cite selon les cas 17, 22 ou 28 États africains encore reconnaissants, contre un bloc historiquement bien plus large à l’époque de l’admission à l’UA.

Le cas ghanéen illustre cette dynamique, mais il n’est pas isolé dans le temps long. Ce que 2024-2025 révèle davantage, c’est la multiplication des signaux positifs adressés à Rabat sans nécessairement passer par le retrait formel de reconnaissance. Ainsi, huit pays d’Afrique de l’Ouest, parmi lesquels le Sénégal, la Sierra Leone, le Togo, le Liberia, la Gambie, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert, ont ouvert un consulat à Dakhla en 2024, geste diplomatique qui équivaut à une prise de position implicite sur la souveraineté marocaine sur ce territoire.

Jeune Afrique décrivait déjà cette évolution comme une « carte en peau de chagrin » : la reconnaissance de la RASD résiste dans les textes là où elle persiste, mais elle se vide de substance dans les faits lorsque les mêmes États entretiennent des relations économiques et diplomatiques croissantes avec Rabat.

L’Afrique de l’Ouest, terrain de la reconfiguration

La CEDEAO, en tant qu’institution, n’a adopté aucune position commune sur le Sahara occidental lors de ses sommets de 2024 ou 2025. Ses agendas étaient absorbés par d’autres crises : le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger de l’organisation, la gestion de la transition sahélienne, les questions sécuritaires. Le dossier sahraoui reste traité à l’échelon bilatéral ou dans les enceintes de l’Union africaine et de l’ONU, pas à celui de la CEDEAO.

Cette absence institutionnelle ne doit pas être lue comme une indifférence. Elle reflète plutôt une réalité : les États d’Afrique de l’Ouest arbitrent ce dossier en fonction de leurs intérêts bilatéraux avec le Maroc, intérêts qui se sont considérablement densifiés. La visite du roi Mohammed VI à Accra en février 2024 a débouché sur la signature de vingt-cinq accords bilatéraux, couvrant aussi bien les investissements et la non-double imposition que la coopération agricole et industrielle. OCP, le géant des phosphates, porte un projet d’usine d’engrais à Takoradi évalué à 1,3 milliard de dollars. Ces données économiques ne déterminent pas mécaniquement les positions diplomatiques, mais elles structurent le contexte dans lequel les gouvernements africains calculent leurs intérêts.

Les lectures d’experts : stabilité et pragmatisme contre idéologie

Les analyses académiques et institutionnelles publiées en 2025 convergent vers un diagnostic similaire. Mohamed Loulichki, du Policy Center for the New South, examine l’hypothèse d’une révision du statut africain du dossier au sein de l’Union africaine, évoquant des débats sur la compatibilité de la présence de la RASD dans l’organisation avec l’évolution du cadre onusien. Rida Lyammouri et Fadoua Ammari, également au Policy Center, soulignent que le soutien américain renouvelé au plan d’autonomie marocain renforce une dynamique internationale favorable à Rabat, qui encourage à son tour les repositionnements africains.

Crisis Group, dans ses analyses de fin 2025, décrit un Maroc mieux positionné diplomatiquement, un Polisario fragilisé et une Algérie en posture défensive. Cette lecture géopolitique aide à comprendre pourquoi plusieurs États africains recalibrent leurs positions sans nécessairement procéder à des ruptures formelles spectaculaires : le signal adressé à Rabat peut être économique, protocolaire ou électoral, sans que le texte de reconnaissance soit juridiquement modifié.

Ce que ces analyses soulignent collectivement, c’est que l’Union africaine apparaît moins comme un acteur unifié sur ce dossier que comme un espace de rapports de forces, où les alliances de sécurité, les flux d’investissements et la dynamique sahélienne pèsent autant que la doctrine décoloniale qui avait fondé le soutien historique à la RASD.

Un front africain en mutation, sans rupture spectaculaire

La clarification ghanéenne de début 2025 s’inscrit donc dans une dynamique continentale plus profonde : celle d’États qui ont pris position, ou qui s’apprêtent à le faire, sous l’effet conjugué de la consolidation du cadre onusien, des relations économiques avec Rabat et d’un réalisme stratégique qui prime sur les héritages idéologiques de la décolonisation.

Le front africain du dossier sahraoui ne bascule pas en bloc, ni selon un calendrier lisible. Il se reconfigure par strates : ouvertures de consulats à Dakhla, votes au Conseil de sécurité, retraits formels de reconnaissance, accords économiques bilatéraux. Chacun de ces gestes, pris isolément, peut paraître marginal. Agrégés, ils dessinent un paysage diplomatique sensiblement différent de celui d’il y a dix ans.

La question qui demeure est celle de la résilience institutionnelle de la RASD au sein de l’UA : peut-elle maintenir son statut de membre à part entière dans un environnement où le cadre onusien penche vers l’autonomie et où ses soutiens africains s’effritent progressivement ? C’est peut-être là que se jouera le prochain acte de ce dossier.

Sources