Le quatrième Forum Chine-Afrique sur la paix et la sécurité, clos le 17 septembre 2026 à Pékin, a cristallisé une contradiction que le continent peine à dépasser. Comment défendre l’idéal d’une sécurité africaine pilotée par les Africains eux-mêmes, tout en s’appuyant de manière croissante sur des programmes de formation militaire et policière conçus, financés et dispensés par Pékin ?
Pékin consolide sa position sans surenchère financière
Réunissant des représentants de 41 pays africains pendant trois jours, le forum de septembre 2026 n’a pas débouché sur de nouvelles annonces financières spectaculaires. Le ministre chinois de la Défense Dong Jun a confirmé la feuille de route adoptée lors du sommet sino-africain de 2024, sans élargir l’enveloppe budgétaire. Ce volontarisme dans la continuité plutôt que dans la surenchère révèle une stratégie mûrie : Pékin préfère consolider un cadre déjà accepté plutôt que de négocier sous pression.
Ce cadre est pourtant substantiel. Le plan d’action du FOCAC de 2024 prévoit un milliard de yuans d’aide militaire, soit environ 130 millions d’euros, la formation de 6 000 soldats africains, l’accueil de 500 jeunes officiers sur le sol chinois et la formation de 1 000 policiers. À ces engagements s’ajoutent des accords bilatéraux signés avec le Burkina Faso en juillet 2024, le Cameroun en mars 2025, la Côte d’Ivoire en mai 2025 et le Ghana en avril 2025, couvrant formation et exercices conjoints selon un recensement du projet Afrique-Chine. L’Africa Center for Strategic Studies estime par ailleurs que la Chine forme déjà environ 2 000 officiers africains par an, indépendamment des engagements annoncés au sommet.
Dans ce contexte, l’Union africaine a réitéré son exigence : « La sécurité africaine doit rester dirigée par les Africains. » Cette formule, aussi souvent répétée qu’insuffisamment opérationnalisée, s’accompagnait d’une demande concrète adressée à Pékin, soutenir la base logistique continentale de l’UA à Douala, au Cameroun, présentée comme l’épine dorsale d’une autonomie sécuritaire réelle.
La base de Douala : symbole d’une autonomie encore incomplète
La base logistique continentale de Douala illustre bien l’écart entre ambition institutionnelle et réalité capacitaire. Inaugurée dans le cadre de la Force africaine en attente, elle a atteint une capacité opérationnelle initiale, mais demeure loin d’une autonomie fonctionnelle. Selon des sources institutionnelles de l’UA, des expéditions d’équipements ont été retardées faute de fonds budgétaires suffisants. Son financement repose toujours sur des contributions extérieures, dont, précisément, le soutien chinois salué en 2024, et des appuis de partenaires comme l’OTAN pour atteindre une capacité opérationnelle totale.
Cette dépendance financière pour une infrastructure censée incarner l’autonomie africaine n’est pas anodine. Elle révèle que la souveraineté sécuritaire africaine bute moins sur un déficit de volonté politique que sur un déficit de financement endogène. Quand l’outil même de l’indépendance opérationnelle dépend de bailleurs extérieurs, le principe affiché se fragilise d’emblée.
Un terrain occupé depuis des décennies par l’Occident
Il serait analytiquement malhonnête de présenter la montée en puissance chinoise comme une rupture dans un paysage vierge. La dépendance des armées africaines aux formations extérieures est structurelle et héritée. Depuis les indépendances, les armées francophones ont été formées dans un cadre où la coopération militaire française a servi de pivot aux relations de défense, reproduisant une dépendance doctrinale, matérielle et de commandement. Les pays orientés vers l’URSS ont simplement déplacé cette dépendance vers un autre pôle, sans en sortir.
L’Union européenne a ensuite pris le relais via ses missions de formation au Sahel. L’EUTM Mali, lancée en 2013, a formé plus de 18 000 personnels des forces armées maliennes selon une fiche de mission de 2022. Le SIPRI évalue à 14 000 le nombre de soldats formés fin 2019, soit environ deux tiers des effectifs des forces armées maliennes à cette date. Ces chiffres sont impressionnants, et pourtant, le bilan opérationnel reste limité. Plusieurs évaluations, dont celle de l’IRSEM, soulignent que les progrès ont été freinés par la détérioration du contexte sécuritaire, des problèmes de coordination et les faiblesses institutionnelles des forces armées maliennes. L’EUTM RCA a connu un sort plus tranché : son pilier formation a été suspendu en décembre 2021, avant même d’avoir produit des effets durables.
Du côté américain, la diversification est réelle mais non consolidée. Les États-Unis ont déclaré avoir formé plus de 3 000 soldats ivoiriens en 2025, et 200 militaires américains ont été déployés au Nigeria en 2026 pour appuyer la lutte contre les jihadistes de l’État islamique, selon RFI. Ces programmes restent toutefois fragmentés : aucun cadre continental comparable au FOCAC n’existe du côté occidental.
Les capacités nationales, parent pauvre du débat
Au cœur de cette compétition entre pourvoyeurs extérieurs, une question demeure peu posée : quelle est la capacité réelle des institutions africaines de formation militaire à prendre en charge leurs propres besoins ? Les données disponibles invitent à la modestie.
L’École supérieure internationale de guerre de Yaoundé forme environ 45 officiers supérieurs par promotion, avec un objectif porté progressivement à 60. L’École d’état-major de la même ville produit des promotions de quelques dizaines d’officiers par session, 54 pour le 43e Certificat d’état-major, par exemple. Ces institutions fonctionnent et forment régulièrement, mais à une échelle sans commune mesure avec les besoins globaux des forces armées africaines, a fortiori face aux crises sécuritaires actuelles.
Le Burkina Faso a inauguré en 2024 sa première école de guerre nationale, signe d’une volonté de renforcer les capacités endogènes. Mais la mise à niveau prend du temps, et les besoins opérationnels immédiats, notamment au Sahel, ne peuvent attendre une décennie de montée en puissance institutionnelle. C’est précisément dans cet intervalle que s’engouffrent les programmes extérieurs, qu’ils viennent de Pékin, de Paris ou de Washington.
La dépendance composite : risque structurel de la diversification
Un risque spécifique émerge de la configuration actuelle : la multiplication des partenaires de formation ne produit pas nécessairement plus d’autonomie. L’ISS Pretoria a mis en garde contre ce phénomène, qu’il qualifie de « dépendance composite », situation où un État dispose de formations chinoises, américaines, turques et françaises, mais sans que ses forces armées aient internalisé une doctrine cohérente ni développé une chaîne logistique indépendante.
L’Africa Center for Strategic Studies souligne par ailleurs que la dépendance ne se limite pas à la formation initiale : elle s’étend à la maintenance des équipements, aux mises à jour logicielles des systèmes d’armes, notamment les drones, et aux conseils techniques de longue durée. Autrement dit, même lorsqu’un officier africain est formé en Chine ou aux États-Unis et rentre dans son pays, son unité peut rester dépendante d’un soutien extérieur pour faire fonctionner son matériel sur la durée.
Vers une souveraineté sécuritaire africaine : conditions et obstacles
Le principe d’une sécurité africaine dirigée par les Africains, rappelé par l’Union africaine à Pékin, ne peut rester une formule rhétorique. Sa traduction opérationnelle exige au minimum trois conditions que le forum sino-africain n’a pas résolues : un financement endogène des institutions continentales, à commencer par la base de Douala, un investissement massif dans les académies militaires nationales et régionales, et une doctrine commune de formation qui ne soit pas l’importation d’un modèle étranger.
La Chine offre aujourd’hui un cadre financier et une présence croissante, sans les conditionnalités politiques formelles qui ont parfois accompagné l’aide occidentale. C’est son avantage comparatif sur le continent. Mais offrir de former 6 000 soldats africains à Pékin ou dans des programmes bilatéraux, c’est aussi perpétuer le modèle même que l’Union africaine dit vouloir dépasser.
La vraie question n’est pas de savoir si la Chine vaut mieux ou moins bien que la France ou les États-Unis comme formateur des armées africaines. Elle est de savoir si le continent dispose d’une feuille de route crédible pour que, dans dix ou vingt ans, les promotions d’officiers africains soient formées principalement dans des institutions africaines, à Yaoundé, à Addis-Abeba, à Accra, plutôt qu’à Pékin, Paris ou Fort Bragg.
Sources
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Forum Chine-Afrique sur la paix et la sécurité, septembre 2026 – compte rendu : RFI, 19 septembre 2026
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Plan d’action FOCAC 2024 – texte officiel : FOCAC, septembre 2024
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EUTM Mali – fiche de mission 2022 : EUTM Mali, novembre 2022
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European Union Training Mission in Mali : assessment : SIPRI, 2022
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La mission de formation de l’Union européenne et la difficile reconstruction de l’armée au Mali : IRSEM
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Chine-Afrique : engagements sécuritaires : Africa Center for Strategic Studies
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La relation militaire franco-africaine : IFRI, Thierry Vircoulon, 2024
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Outil militaire et influence française en Afrique de 1960 à nos jours : Signal, Sciences Po Lyon
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Les armées africaines – Note de l’IRIS : IRIS, 2018
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Projet Afrique-Chine – coopération militaire bilatérale : Projet Afrique-Chine