AES : Tafouk TV, un nouvel espace pour forcer les récits et mieux désorienter les peuples

La rédaction

septembre 21, 2026

Le 16 septembre 2026, à 8 heures GMT, une nouvelle chaîne de télévision a commencé à émettre depuis Bamako. Tafouk TV, organe confédéral de l’Alliance des États du Sahel, incarne la dernière étape d’une stratégie de maîtrise de l’information conduite par les trois juntes militaires du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Derrière l’ambition affichée de « souveraineté informationnelle », se dessine un dispositif de contrôle du récit dont les contours méritent d’être examinés avec précision.

Un dispositif médiatique confédéral en construction

Tafouk TV n’est pas une initiative isolée. Elle s’inscrit dans la continuité directe de la radio Daandè Liptako « la voix du Liptako » en fulfudé, lancée le 21 décembre précédent, qui inaugurait le volet médiatique du projet confédéral de l’AES. Les deux structures sont nées d’un accord entre les trois États membres, entériné en décembre 2025, puis formalisé par la mise en place d’un conseil d’administration en juin 2026, composé de neuf membres, soit trois représentants par État. Le financement repose sur une contribution à parts égales des trois capitales, Bamako, Niamey et Ouagadougou, sans que les montants budgétaires aient été rendus publics.

Le nom choisi pour la chaîne télévisée est en lui-même un signal politique : Tafouk signifie « soleil » en tamasheq, langue touarègue parlée à travers le Sahara. Sa vocation déclarée est d’« éclairer la lanterne des peuples ». Les portraits des trois chefs de junte Assimi Goïta pour le Mali, Abdourahamane Tiani pour le Niger et Ibrahim Traoré pour le Burkina Faso figurent en bonne place sur les supports visuels de la chaîne. La mise en scène institutionnelle est cohérente : Tafouk TV est le média du triumvirat autant que de la confédération.

Lors de ses premières semaines d’émission, la chaîne diffuse principalement en français, avec une grille centrée sur les journaux d’information, les magazines institutionnels, les documentaires et les émissions culturelles. L’élargissement annoncé vers quatre langues nationales dans un premier temps, puis vers huit, n’était pas encore effectivement documenté au moment du lancement. La diffusion se fait en définition standard (576i), depuis les infrastructures bamakoise de l’État malien.

Un vide médiatique délibérément creusé

Pour comprendre la portée de ce lancement, il faut mesurer l’espace que Tafouk TV est appelée à occuper. RFI et France 24, qui représentaient avant leurs suspensions successives une part significative de la consommation d’information dans les trois pays, ont été exclues de l’espace hertzien et numérique des États membres de l’AES. Au Niger, selon les chiffres disponibles, RFI comptait 1,9 million d’auditeurs hebdomadaires en 2022, soit 18 % de la population, et France 24 touchait un quart des Nigériens chaque semaine. Ces chiffres donnent une idée de l’audience captive que les juntes ont d’abord privée d’information pluraliste, avant de proposer leur propre offre en remplacement.

Le recours à l’ORTM malienne, principal outil de communication étatique depuis le coup d’État de 2020, constitue le précédent direct. Après la prise de pouvoir, RSF avait signalé que les salariés de l’ORTM continuaient à travailler « sous le contrôle des militaires », et la chaîne publique malienne avait servi à annoncer les prises de décision militaires, à cadrer les crises et à marginaliser les récits concurrents. Tafouk TV reprend cette logique, mais l’élève à l’échelle confédérale.

Le ministère malien de la Communication assigne à la nouvelle chaîne une double mission : promouvoir la « souveraineté informationnelle » et favoriser « l’intégration » entre les États membres. Ces deux notions, telles que rapportées par Jeune Afrique, résument l’équilibre que le projet prétend tenir : un discours d’émancipation vers l’extérieur, un discours d’unité vers l’intérieur.

La guerre du récit, enjeu géopolitique central

La création de Tafouk TV ne peut pas être lue indépendamment de la recomposition de l’environnement médiatique international dans la région. Depuis 2022, RT Africa et CGTN Africa ont renforcé leur présence en Afrique subsaharienne, adoptant une stratégie de régionalisation des contenus, de maillage local et de coopérations éditoriales avec des médias africains. Ces deux chaînes, soutenues respectivement par Moscou et Pékin, ont clairement ciblé les audiences francophones du Sahel à mesure que les médias occidentaux en étaient expulsés. Elles constituent en quelque sorte l’écosystème dans lequel Tafouk TV vient s’insérer non pas en concurrentes, mais en alliées objectives d’un même basculement narratif.

Le précédent de teleSUR, créée en 2005 dans le cadre de l’ALBA vénézuélienne, offre un éclairage utile sur ce que peut devenir un tel projet. La chaîne latino-américaine, présentée à l’époque comme une alternative aux grands réseaux médiatiques dominants, a effectivement réussi à construire un contre-récit régional et à durer dans le temps vingt ans après sa fondation, elle reste active. Mais son bilan révèle aussi les limites structurelles du modèle : une forte politisation éditoriale, une dépendance organique aux gouvernements fondateurs et une crédibilité transnationale contestée dès lors que l’indépendance face au pouvoir politique s’avère illusoire. Les promoteurs de Tafouk TV auront du mal à échapper à cette tension.

Selon les analyses disponibles sur la guerre de l’information au Sahel central, les juntes ne se contentent pas de censurer : elles produisent activement un récit politique cohérent, émotionnel et nationaliste, fondé sur la rhétorique de la souveraineté retrouvée et sur un imaginaire panafricaniste mobilisé comme levier de légitimation, alors même que la situation sécuritaire sur le terrain reste dégradée dans les trois pays.

Souveraineté informationnelle ou contrôle du récit ?

La formule de « souveraineté informationnelle » mérite d’être interrogée dans son usage concret. Elle renvoie à un droit légitime des États à disposer d’infrastructures médiatiques propres, à produire des contenus en langues locales et à ne pas dépendre exclusivement de médias étrangers pour raconter leur propre réalité. Sur ce plan, Tafouk TV répond à un besoin réel : le sous-investissement historique dans les médias publics africains est documenté, et la domination de RFI et France 24 sur les audiences francophones d’Afrique de l’Ouest posait elle aussi des questions légitimes de pluralisme.

Mais la souveraineté informationnelle telle que pratiquée par l’AES n’est pas séparable des conditions politiques dans lesquelles elle s’exerce. Dans un espace où les journalistes travaillent sous pression croissante, où des médias locaux indépendants ont été suspendus au même titre que les chaînes françaises, et où les portraits des chefs de junte ornent la charte graphique d’un média présenté comme institutionnel, la notion de souveraineté se referme sur elle-même : elle désigne moins la liberté de l’information que la capacité de l’État à en contrôler les flux.

Tafouk TV constitue ainsi le maillon le plus visible d’un dispositif qui combine contrôle de l’émission (ORTM sous tutelle militaire), restriction de la réception (suspension des médias étrangers) et production d’un contre-récit confédéral (radio Daandè Liptako, puis Tafouk TV). La chaîne est présentée comme un soleil qui éclaire, mais la question qui s’impose est de savoir ce qu’elle laisse dans l’ombre.

À mesure que la Confédération AES consolide ses structures monnaie commune, diplomatie coordonnée, médias partagés, la question de savoir si ces institutions pourront à terme fonctionner avec une autonomie éditoriale réelle, ou si elles resteront des instruments de communication au service des régimes en place, deviendra l’un des tests décisifs de la viabilité du projet confédéral lui-même.

Sources