Depuis le coup d’État d’août 2020, la junte malienne n’a pas seulement confisqué le pouvoir politique : elle a méthodiquement investi l’ensemble de l’appareil d’État, des gouvernorats de région aux ambassades, en passant par les entreprises publiques stratégiques. Une enquête portant sur 81 387 actes de nomination permet aujourd’hui de cartographier avec précision l’ampleur de cette militarisation administrative, et de mesurer ce qu’elle révèle sur la nature réelle du régime de Bamako.
Un corpus documentaire sans précédent
Le chiffre est en lui-même éloquent : 81 387 actes de nomination recensés depuis 2020. Ce corpus, extrait des journaux officiels et des décrets du Conseil des ministres, constitue la base documentaire la plus exhaustive jamais rassemblée sur la transformation de la haute administration malienne depuis les putschs successifs d’août 2020 et de mai 2021. Il permet de dépasser les impressions et les anecdotes pour établir une cartographie sectorielle rigoureuse de la militarisation des institutions.
Ce que ce corpus révèle, c’est moins une rupture brutale qu’une colonisation progressive et méthodique. Dès septembre 2020, la junte nommait des militaires à des postes stratégiques, signalait Le Monde, dans une logique qui ne s’est jamais démentie. Cinq ans plus tard, le processus s’est étendu à la quasi-totalité des sphères de l’exécutif.
Des gouvernorats aux ministères : l’administration territoriale sous uniforme
La militarisation de l’administration territoriale constitue l’axe le plus visible de cette transformation. Les gouverneurs de région, préfets et autres représentants de l’État central dans les circonscriptions administratives sont désormais majoritairement des officiers en exercice ou en disponibilité. Cette concentration du commandement territorial entre les mains de l’armée n’est pas anodine : elle assure à la junte un contrôle direct sur les populations, les ressources locales et les flux d’information remontant vers Bamako.
Jeune Afrique a documenté cette dynamique dès ses premières manifestations, décrivant une « militarisation des services de l’État » qui s’étend « de la présidence aux gouvernorats ». L’expression traduit une réalité structurelle : il ne s’agit pas de quelques nominations symboliques destinées à satisfaire l’appétit de pouvoir des colonels putschistes, mais d’une réorganisation en profondeur de la chaîne de commandement administratif.
Au niveau central, plusieurs ministères régaliens ou stratégiques, Défense, Administration territoriale, Sécurité, ont été placés sous la tutelle directe d’officiers supérieurs. L’analyse publiée par l’IRSEM sur la trajectoire politique du Mali sous domination militaire parle à ce titre d’une « fuite en avant autoritaire » et d’une captation des rentes de l’administration par les militaires, une formulation qui souligne la dimension patrimoniale autant que politique du phénomène.
Le réseau diplomatique, nouveau terrain de déploiement des galons
La militarisation du corps diplomatique malien constitue peut-être l’aspect le moins commenté, mais l’un des plus révélateurs, de cette prise de contrôle. Depuis 2020, plusieurs officiers supérieurs ont été nommés à la tête de représentations diplomatiques dans des capitales aussi diverses que Moscou, Ankara, Madrid, Abu Dhabi, Le Caire ou Riyad.
Les cas sont documentés : le colonel-major Harouna Samaké a été nommé ambassadeur à Moscou, le colonel-major Issa Ousmane Coulibaly à Ankara, le général de brigade Abdrahamane Baby à Madrid. En novembre 2025, le général de division Ibrahima Dahirou Dembélé a été nommé ambassadeur en Arabie saoudite. La presse malienne a d’ailleurs relevé l’incongruité protocolaire de la situation : des généraux nommés ambassadeurs continuent parfois d’être présentés dans les cérémonies officielles par leur grade militaire plutôt que par leur titre diplomatique.
Maliweb notait que des officiers se retrouvaient désormais « dans des costumes de diplomates » à Madrid, Ankara, Moscou, Brasilia et Niamey, une formule qui résume bien la superposition des logiques militaire et diplomatique à l’œuvre dans la politique étrangère de Bamako. Cette militarisation du réseau diplomatique n’est pas sans conséquence sur le contenu même de la diplomatie malienne : le rapprochement avec Moscou, la rupture avec Paris et les tensions avec la CEDEAO s’inscrivent dans un cadre où les représentants de l’État à l’étranger partagent la culture institutionnelle et les loyautés de la junte.
Les entreprises publiques : la main sur les secteurs stratégiques
La prise de contrôle des entreprises publiques constitue le troisième pilier de cette militarisation. Le secteur de l’énergie fournit le cas le plus documenté : Énergie du Mali (EDM-SA), société publique en situation de quasi-monopole sur la distribution électrique, a été au cœur de tensions internes à la junte, révélées par un scandale financier analysé par Le Monde en février 2024. Ce scandale a mis en lumière les logiques de prédation qui accompagnent souvent la militarisation des structures économiques publiques.
Plus largement, les journaux officiels consultés dans le cadre de l’enquête montrent une présence croissante d’officiers dans les conseils d’administration et directions générales des établissements et entreprises d’État. Cette dynamique reproduit un schéma classique des régimes militaires africains des décennies précédentes : le contrôle des entreprises publiques stratégiques assure à l’armée des ressources financières autonomes et des capacités de patronage qui renforcent la cohésion interne de l’institution.
En octobre 2022, une étape supplémentaire a été franchie avec l’adoption de la loi n°2022-037 qui a formellement militarisé la Police nationale et la Protection civile, deux corps jusque-là organisés selon des logiques civiles. Ce glissement légal transforme en norme institutionnelle ce qui relevait jusqu’alors de la seule décision discrétionnaire.
Un phénomène sahélien, mais une profondeur malienne
La militarisation de l’administration n’est pas un phénomène propre au Mali. Au Burkina Faso, des analyses comparatives estiment que l’armée a occupé plus de 60 % des postes de gouverneurs de régions depuis le coup d’État de 2022. Au Niger, dès le 1er août 2023, le CNSP nommait de nouveaux gouverneurs dans les huit régions du pays, dont plusieurs officiers supérieurs. Ces parallélismes suggèrent une forme de contagion institutionnelle au sein de l’Alliance des États du Sahel, ou, à tout le moins, une convergence des pratiques entre juntes confrontées aux mêmes défis de légitimité et de contrôle territorial.
Mais le cas malien se distingue par son antériorité, sa systématicité et l’ampleur documentaire que permet désormais l’analyse des 81 387 actes de nomination. L’histoire longue de la région n’est pas sans précédents : le Togo d’Eyadéma après 1967, la Mauritanie des juntes successives des années 1980 ou la Guinée post-Sékou Touré ont tous connu des formes durables de militarisation de la haute administration. Mais ces précédents historiques fonctionnaient dans des contextes d’isolement international relatif ; le Mali de 2024 opère dans un monde interconnecté, sous l’œil des marchés, des partenaires du développement et des organisations régionales.
La CEDEAO et l’Union africaine ont condamné les coups d’État, suspendu le Mali de leurs instances et exigé un retour à un gouvernement civil. Ces injonctions sont restées sans effet substantiel sur la trajectoire des nominations. Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA avait pourtant, dès juin 2021, exhorté les militaires maliens à « retourner dans leurs casernes », une formule qui semble aujourd’hui relever d’un autre âge.
La question de l’irréversibilité
Au-delà du constat, c’est la question de la durée et de l’irréversibilité qui s’impose. Une transition provisoire qui s’étire en transformation systémique finit par produire ses propres habitudes institutionnelles, ses propres réseaux de loyauté et ses propres intérêts acquis. Lorsque des milliers de décrets de nomination ont placé des officiers à tous les niveaux de l’appareil d’État, des directions régionales aux ambassades, des entreprises publiques aux corps de sécurité, le retour à une administration civile autonome ne se décrète pas : il suppose un travail politique de longue haleine que rien, dans la trajectoire actuelle de Bamako, n’indique être à l’ordre du jour.
La vraie question n’est donc plus de savoir si le Mali est militarisé, les 81 387 actes de nomination en apportent la preuve documentaire, mais de comprendre à quel moment et sous quelle forme cette militarisation administrative pourrait être contestée de l’intérieur même de l’État.
Sources
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Le Monde – « Au Mali, la junte nomme de nouveaux hommes à des postes stratégiques » : Le Monde Afrique, septembre 2020
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« De la présidence aux gouvernorats, les militaires ont-ils désormais la main sur toute l’administration ? » : Jeune Afrique
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« Madrid, Ankara, Moscou, Brasilia, Niamey : des officiers dans des costumes de diplomates » : Maliweb
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Portrait du général Ibrahima Dahirou Dembélé, nouvel ambassadeur du Mali en Arabie saoudite : Ici Mali, novembre 2025
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« Le scandale de la Société Énergie du Mali provoque des surtensions dans la junte » : Le Monde Afrique, février 2024
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IRSEM – « Mali Kura, Mali Fanga : la trajectoire politique du Mali sous domination militaire » : Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire
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Les dispositions institutionnelles et légales adoptées depuis août 2020 en matière de sécurité au Mali : African Security Network
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Analyse comparative des transitions prolongées en Afrique de l’Ouest 2020-2025 : COAPP
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Communiqué du Conseil de paix et de sécurité de l’UA sur le Mali, juin 2021 : Union africaine