Afrique : les États-Unis veulent-ils reprendre du terrain face à la Chine ?

La rédaction

septembre 22, 2026

Le 16 septembre 2026, la Société américaine de financement du développement international a approuvé une contre-garantie de 500 millions de dollars adossée au Programme mondial de financement du commerce de la Banque mondiale, avec un objectif explicite : stimuler les exportations américaines vers les marchés émergents, dont ceux d’Afrique. Derrière la mécanique financière, c’est une stratégie de reconquête commerciale qui se dessine, dans un contexte où la Chine consolide méthodiquement ses positions sur le continent.

Un mécanisme de garantie au service des exportateurs américains

Le dispositif repose sur un principe de contre-garantie : la DFC accorde sa garantie à la Société financière internationale (IFC, bras privé de la Banque mondiale) dans le cadre de son Programme mondial de financement du commerce (GTFP). En pratique, cela permet aux banques locales partenaires de l’IFC notamment Ecobank via sept filiales en Afrique de l’Ouest et centrale, Vista Bank au Burkina Faso et en Guinée, ou encore Coris Bank International d’accorder des lignes de crédit pour financer l’achat de biens et services américains, sans assumer seules le risque de contrepartie.

La contrainte est posée d’emblée par Washington : « Ces garanties seront exclusivement utilisées pour soutenir les exportations américaines », précise la DFC. Il ne s’agit donc pas d’un mécanisme de développement neutre, mais d’un outil de promotion commerciale habillé en instrument de financement du développement.

Ben Black, directeur général de la DFC, chiffre l’ambition à 20 milliards de dollars d’exportations américaines potentiellement débloquées. Le ratio d’effet de levier est donc théoriquement de 40 pour 1 une projection qui mérite d’être lue avec précaution, ce type d’estimation maximale dépendant de l’utilisation effective et continue de la facilité sur sa durée de vie.

L’Afrique, terrain d’une offensive sectorielle coordonnée

Ce mécanisme ne surgit pas de nulle part. Il s’inscrit dans une série d’actions menées depuis le début de 2026 par plusieurs agences américaines sur le continent, traduisant une coordination sectorielle plus étroite qu’il n’y paraît.

Dans les télécoms, l’Agence américaine pour le commerce et le développement (USTDA) a financé en mai 2026 une étude de faisabilité pour le déploiement d’environ 1 500 stations de base mobiles au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Nigeria, portée par l’entreprise Vanu Inc. Dans l’énergie, l’USTDA a commandé en juillet 2026 une étude pour une unité de liquéfaction de gaz naturel à petite échelle au Nigeria, en ciblant explicitement des fournisseurs américains d’équipements. Une rencontre d’affaires est par ailleurs prévue le 20 octobre 2026 à Houston pour les infrastructures gazières intermédiaires en Angola et au Mozambique.

Dans l’agroalimentaire, l’USDA a organisé en juin 2026 une mission commerciale à Accra, présentant le Ghana comme porte d’entrée vers le marché ouest-africain pour les produits alimentaires américains. Le Nigeria a quant à lui autorisé en août 2026 l’importation d’une gamme élargie de produits américains à base de bœuf et de porc, à l’issue de plusieurs années de démarches de la Fédération des exportateurs de viande des États-Unis.

L’ensemble forme un tableau cohérent : les États-Unis cherchent à insérer leurs exportateurs dans les chaînes d’approvisionnement africaines dans des secteurs où la Chine est déjà fortement positionnée énergie, télécoms, infrastructures.

La pression chinoise comme toile de fond

La montée en puissance de Pékin sur le continent constitue le contexte stratégique immédiat de ces initiatives. Les engagements financiers chinois en Afrique ont augmenté de 34 % en 2024 selon l’Agence Ecofin, l’Afrique devenant le premier bénéficiaire des Nouvelles routes de la soie au premier semestre 2025. Les investissements réalisés sur le seul premier semestre 2025 sont estimés à environ 8,5 milliards de dollars, avec une concentration sectorielle nette : énergie (35,5 %), métaux et mines (20 %), technologies (13,3 %). Le commerce bilatéral Chine-Afrique atteignait 295,6 milliards de dollars en 2024, selon le ministère chinois des Affaires étrangères.

Face à cela, la présence commerciale américaine reste modeste. Les données disponibles sur les échanges bilatéraux sont fragmentaires et parfois contradictoires selon les périmètres retenus, mais aucune source ne place les États-Unis en concurrence directe avec la Chine en volume d’échanges avec l’Afrique subsaharienne. La mécanique DFC-IFC vise précisément à corriger cet écart, non pas par des investissements directs mais en réduisant le coût d’accès aux financements pour les acheteurs africains de produits américains.

Il convient de noter que la DFC n’est pas novice sur le continent. Son portefeuille africain représentait environ 8 milliards de dollars sur plus de 300 projets entre 2020 et 2025, avec des engagements dans l’énergie, la finance inclusive, l’agriculture et les technologies. Mais ces engagements étaient davantage orientés vers le développement que vers la promotion des exportations américaines une nuance que le nouveau mécanisme efface délibérément.

Un dispositif utile, mais des limites structurelles à ne pas sous-estimer

Le mécanisme DFC-IFC présente des avantages réels pour les économies africaines à court terme : il élargit l’accès au financement du commerce pour les banques locales opérant dans des marchés où les lignes de trade finance restent insuffisantes, comme le montrent les conditions d’éligibilité du GTFP, orientées vers les marchés émergents fragiles ou de petite taille. En allégeant le risque pour les banques partenaires, il peut permettre à des PME importatrices d’accéder à des biens d’équipement ou à des intrants agricoles qu’elles ne pouvaient pas financer auparavant.

Mais le dispositif soulève des questions de fond sur la balance courante des pays bénéficiaires. Faciliter les importations de produits américains peut, à terme, creuser les déficits commerciaux des économies africaines concernées si ces importations ne génèrent pas de valeur ajoutée locale ni de transferts technologiques. Le FMI dans ses Perspectives économiques régionales pour l’Afrique d’avril 2026 souligne que les effets sur les soldes courants varient significativement selon la structure des exportations et le degré d’exposition au commerce américain.

La question se pose avec une acuité particulière dans le secteur agroalimentaire : si les importations de bœuf et de porc américains au Nigeria se développent fortement, elles entrent en compétition directe avec les productions locales et régionales dans une zone où la CEDEAO cherche précisément à renforcer la sécurité alimentaire par l’intégration régionale.

Par ailleurs, l’extension de l’AGOA jusqu’en décembre 2028, signée par le président Trump en septembre 2026, donne un signal positif sur l’accès des exportations africaines au marché américain mais les conditions d’éligibilité restent soumises à des revues annuelles, ce qui maintient une incertitude structurelle pour les exportateurs du continent.

Une stratégie de reconquête aux résultats encore incertains

La comparaison avec le partenariat G7 « Build Back Better World », rebaptisé Partnership for Global Infrastructure and Investment, est instructive. Lancé en fanfare en 2021 avec des promesses d’investissements dépassant 80 milliards de dollars en Afrique sur cinq ans, ce cadre n’a produit à ce stade que des résultats fragmentaires quelques projets d’infrastructures, le corridor de Lobito, des financements numériques dispersés sans transformation structurelle comparable à la présence chinoise.

Le mécanisme DFC-IFC évite l’écueil de la promesse politique sans lendemain : il s’appuie sur une infrastructure institutionnelle existante (le réseau GTFP de l’IFC est opérationnel depuis des années en Afrique) et sur un principe de garantie éprouvé. Mais son impact réel dépendra du nombre de banques africaines qui l’activeront effectivement, du volume de transactions qui en découlera, et surtout de la capacité des exportateurs américains à proposer des offres compétitives face à des concurrents chinois qui, eux, combinent souvent financement, construction et fourniture d’équipements dans des offres intégrées.

La question centrale reste donc ouverte : un mécanisme de garantie commerciale, aussi bien conçu soit-il, peut-il suffire à modifier les équilibres d’une compétition économique où la Chine a pris plusieurs décennies d’avance en Afrique, notamment grâce à une présence d’entreprises directement implantées sur le terrain ?

Sources