Nigeria : quand les réseaux de drogue utilisent les ports et les faux papiers

La rédaction

septembre 22, 2026

Conteneurs camouflés, opioïdes par millions de comprimés, fusils glissés entre les caisses de marchandises : la vague d’opérations menée simultanément par la NDLEA dans plusieurs États du Nigeria révèle une réalité à double face. D’un côté, un appareil antidrogue qui monte en puissance ; de l’autre, des réseaux criminels qui réinventent sans cesse leurs modes opératoires pour franchir les contrôles.


Tin-Can Island, porte d’entrée du cannabis canadien

Le port de Tin-Can Island, à Lagos, s’impose depuis plusieurs années comme un point névralgique du trafic de stupéfiants entrant au Nigeria. La dernière opération en date l’illustre avec netteté : 603,75 kilogrammes de cannabis de type « Canadian Loud », conditionnés en 1 200 colis dissimulés dans un conteneur de 40 pieds en provenance du Canada, ont été saisis pour une valeur estimée à 1,81 milliard de nairas soit l’essentiel des 2,56 millions de dollars de drogues interceptées lors de ce cycle d’opérations, selon LSI Africa.

Ce type de saisie n’est pas isolé. La presse nigériane fait état de volumes portuaires considérables sur les dernières années : la NDLEA aurait saisi 86 169 kg de stupéfiants dans les ports nigérians en 2023, un chiffre qui aurait bondi à plus de 1,7 million de kilogrammes en 2024 selon les données compilées par le Punch. L’écart vertigineux entre ces deux chiffres s’explique en partie par des évolutions méthodologiques dans le recensement, mais il témoigne aussi d’une intensification des contrôles portuaires.

La filière canadienne mérite attention. Depuis la légalisation partielle du cannabis au Canada en 2018, les exportations illicites à destination de l’étranger ont sensiblement progressé. L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a ainsi communiqué en 2025 sur une saisie à Montréal d’un conteneur maritime contenant 1,38 tonne de cannabis expressément destinée au Nigeria preuve que la route Canada-Nigeria existe et qu’elle est documentée à plusieurs niveaux de la chaîne logistique. Au port de Tin-Can Island lui-même, les autorités nigérianes et les douanes ont formalisé depuis 2024 un protocole d’opérations conjointes pour renforcer la détection dans les cargaisons commerciales.


La carte de police falsifiée, outil du trafiquant routier

Si les ports concentrent une part importante des flux entrants, les axes routiers intérieurs constituent un maillon tout aussi stratégique. L’arrestation d’Innocent Ekpe, 49 ans, dans l’État du Delta en est l’illustration la plus frappante. Interpellé en possession de 292,48 kilogrammes de cannabis, ce suspect aurait utilisé une fausse carte professionnelle d’officier de police pour tromper les agents aux checkpoints une pratique qui, selon les rapports disponibles, ne fait l’objet d’aucun chiffrage officiel national, mais dont les cas répétés documentés par la NDLEA et la presse nigériane suggèrent qu’elle constitue une méthode établie dans le répertoire des trafiquants.

Son complice présumé, Nduka Joseph, 39 ans, a également été appréhendé. L’affaire met en lumière une réalité structurelle : au Nigeria, le marché des faux documents est dense et diversifié faux actes de naissance, faux certificats de police, fausses cartes de presse. Rapportée au trafic de drogue, cette fraude documentaire permet de franchir les points de contrôle en empruntant l’autorité symbolique de l’uniforme policier, sans en avoir le statut.


Opioïdes et armes : la convergence des trafics

Sur l’axe Abaji-Abuja, la saisie est d’une autre nature : plus de 1,1 million de comprimés et gélules de tramadol, accompagnés de codéine, de méthamphétamine et de comprimés d’Exol, ont été interceptés sur deux suspects. Ce chiffre rappelle l’ampleur du problème des opioïdes en Afrique de l’Ouest, que l’IFRI qualifie de crise silencieuse : au Nigeria seulement, 143,8 millions de comprimés de tramadol avaient été découverts dans le seul port d’Apapa en 2023, selon des données relayées par l’ONUDC. À l’échelle régionale, les saisies africaines auraient atteint 242 tonnes de tramadol entre 2020 et 2024, une tendance qui place l’Afrique de l’Ouest au cœur de ce marché illicite.

Plus préoccupant encore : dans l’État du Niger, trois individus ont été arrêtés en possession non seulement de stupéfiants, mais aussi de deux fusils AK-47 de fabrication locale, d’un pistolet, de chargeurs et de neuf cartouches de 9 mm. Ce détail, qui pourrait sembler anecdotique dans un bilan d’opérations antidrogue, prend une tout autre dimension à la lumière de la littérature sécuritaire régionale. Le Small Arms Survey établit en effet un lien explicite entre trafic d’armes légères et trafic de stupéfiants dans la zone sahélo-ouest-africaine, notant que des trafiquants d’armes opérant à travers le Niger sont « de plus en plus impliqués dans le trafic de drogue ». L’État du Niger nigérian, zone de transit entre le nord et le centre du pays, cristallise cette convergence.


Plantations, raids et campagnes : la stratégie mixte de Marwa

Les opérations ne se limitent pas aux axes de transport. Dans l’État d’Ondo, une plantation de cannabis d’environ deux hectares a été détruite lors d’un raid distinct, rappelant que le Nigeria est aussi un pays producteur, et pas seulement un territoire de transit ou de consommation.

Depuis sa nomination en 2021, le général de brigade à la retraite Mohamed Buba Marwa a profondément reconfiguré la NDLEA. Son bilan revendiqué est imposant : 77 792 arrestations, 14 225 condamnations et près de 14,85 millions de kilogrammes de substances illicites saisies en cinq ans, selon les chiffres présentés par l’agence. La progression est documentée année après année 12 306 arrestations et plus de 3,4 millions de kilogrammes dès 2021, première année pleine sous son autorité. Marwa a notamment généralisé la coopération inter-agences, formalisant des partenariats avec les douanes nigérianes aux ports de Lagos, et noué des liens opérationnels avec des homologues étrangers, notamment américains et britanniques.

En parallèle de la répression, la NDLEA déploie une stratégie de prévention dans les établissements scolaires, communautés, entreprises et lieux de culte. « Le général de brigade à la retraite Mohamed Buba Marwa a félicité les unités mobilisées et demandé la poursuite des actions contre les réseaux de trafic de stupéfiants », rapporte LSI Africa à l’issue de ces dernières opérations. Ce double registre opérations coup de poing et présence de terrain constitue la marque de fabrique de son mandat.


Des réseaux qui s’adaptent

La multiplication et la dispersion géographique de ces saisies Lagos, État du Delta, État du Niger, Ondo, Imo, Edo, Gombe dessinent les contours d’un tissu criminel dense, organisé en réseaux capables de mobiliser simultanément des voies d’entrée portuaires, des routes terrestres et des zones de production agricole. La valeur totale interceptée lors de ce seul cycle 2,56 millions de dollars ne doit pas faire illusion : elle représente la partie saisie, et non l’ensemble des flux.

Ce que révèlent les méthodes utilisées conteneurs commerciaux, faux documents d’identité, dissimulation dans des véhicules banalisés c’est la capacité d’adaptation des réseaux. Chaque renforcement du dispositif de contrôle génère une réponse tactique de la part des trafiquants : nouvelles routes, nouveaux vecteurs, nouvelles identités empruntées. Le cas du cannabis canadien importé par conteneur maritime illustre aussi la dimension intercontinentale de ces filières, qui mobilisent des maillons sur plusieurs continents avant qu’un kilogramme n’atteigne son marché final.

Pour les décideurs sécuritaires de la région, la question centrale n’est plus de savoir si la NDLEA est capable de saisir de la drogue elle l’est, et ses chiffres le prouvent. Elle est de déterminer si l’intensification des contrôles aux ports et aux checkpoints suffit à déstructurer les réseaux, ou si elle ne fait que les contraindre à innover. La convergence croissante entre trafic de stupéfiants et circulation d’armes légères, documentée dans plusieurs rapports régionaux, ajoute une dimension supplémentaire à cette équation : ce qui circule avec la drogue n’est pas toujours seulement de la drogue.


Sources