Convention africaine sur les enfants soldats : au Mali, la signature face à une réalité documentée par l’ONU

La rédaction

septembre 27, 2026

Le Mali a apposé sa signature sur la toute première convention africaine dédiée au désarmement, à la démobilisation et à la réintégration des enfants soldats, le 23 septembre 2026, en marge de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York. Un geste diplomatique notable, mais qui intervient dans un pays où les Nations Unies ont vérifié 892 violations graves commises contre 778 enfants pour la seule année 2024. L’écart entre l’engagement et la réalité du terrain pose, une fois encore, la question de la substance des instruments continentaux.

Un premier instrument africain initié sous l’égide du Maroc

La cérémonie de signature, présidée par le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, a réuni une vingtaine de pays africains autour d’un texte présenté comme historique : le premier instrument juridique du continent entièrement consacré au sort des enfants impliqués dans les conflits armés. Le processus avait été lancé lors d’une conférence ministérielle tenue le 20 novembre 2025 à Rabat, confirmant le rôle moteur du Maroc dans ce dossier.

C’est Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères, qui a paraphé le texte au nom de Bamako. Selon les éléments disponibles, le chef de la diplomatie malienne a présenté cette adhésion comme un soutien plein et entier à l’initiative marocaine, en qualifiant le texte d’instrument juridique « important ». L’acte est cohérent avec la posture diplomatique de Diop, habitué à défendre la cause malienne dans les enceintes multilatérales, de l’ONU au Forum de Doha.

La convention vise à créer un cadre de coopération pour prévenir le recrutement d’enfants dans les conflits armés et structurer leur sortie des groupes armés. Elle n’est toutefois pas encore en vigueur : le texte devra franchir les étapes nationales de ratification dans chaque État signataire, puis satisfaire au seuil de ratifications requis pour produire des obligations contraignantes en droit international.

Le Mali, terrain des violations les plus documentées du continent

La signature malienne prend une résonance particulière au regard de la situation sécuritaire du pays. Depuis 2012, le Mali est engagé dans un conflit armé multiforme qui implique des groupes djihadistes affiliés à al-Qaïda et à l’État islamique, des milices d’autodéfense et des forces gouvernementales. Les enfants figurent parmi les victimes les plus exposées.

Le rapport annuel du Secrétaire général de l’ONU sur les enfants et les conflits armés fait état de 892 violations graves vérifiées contre 778 enfants au Mali pour l’année 2024, auxquelles s’ajoutent 87 violations remontant à des périodes antérieures. Ces chiffres, qui n’épuisent pas la réalité du terrain en raison des difficultés d’accès, couvrent des catégories variées : recrutement et utilisation d’enfants, enlèvements, attaques contre les écoles et les hôpitaux, refus d’accès humanitaire. Selon les données onusiennes disponibles pour la période 2022-2024, plus de 1 050 enfants ont été affectés par le seul phénomène du recrutement et de l’utilisation par des forces ou groupes armés. Toutes les parties au conflit sont documentées comme responsables de violations.

Le contexte institutionnel aggrave la difficulté : la MINUSMA, mission onusienne qui constituait l’un des piliers du suivi et de l’appui au processus de paix, a fermé ses portes le 31 décembre 2023 après son expulsion par les autorités de transition. La réduction de la présence internationale de protection de l’enfance qui s’en est suivie n’a pas été compensée par un dispositif national équivalent.

Un programme DDR qui peine à décoller

C’est dans ce contexte que la signature de la convention trouve sa limite la plus concrète : le programme national de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) au Mali reste, sur la période 2023-2025, un cadre politique en cours de mise en œuvre bien plus qu’un dispositif pleinement opérationnel.

Le Conseil de sécurité de l’ONU avait demandé dès 2023 au gouvernement de transition de mettre en œuvre le programme DDR prévu par l’Accord pour la paix et la réconciliation, avec une attention explicite aux besoins des enfants. Le lancement du DDR-I dans plusieurs régions n’est intervenu qu’à partir de fin 2025, avec des objectifs portant principalement sur les ex-combattants adultes, environ 2 000 intégrations et 1 000 réinsertions, et pas spécifiquement sur les mineurs associés aux groupes armés.

En pratique, les mécanismes de prise en charge des enfants soldats restent fragmentés, sous-dotés et dépendants d’acteurs humanitaires dont la capacité d’action se rétrécit à mesure que la sécurité se dégrade dans le centre et le nord du pays. La fermeture de la MINUSMA a privé le dispositif d’un soutien logistique et financier difficile à remplacer.

Les leçons des précédents africains

L’expérience d’autres pays africains invite à la prudence sur la portée réelle d’une signature. Le Mali a ratifié la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant dès le 3 juin 1998, instrument qui l’oblige juridiquement à empêcher le recrutement d’enfants, à assurer leur libération et leur réintégration. Plus de vingt-cinq ans après cette ratification, les violations documentées au Mali montrent que l’obligation formelle n’a pas suffi à produire une protection effective.

Le cas de la République centrafricaine offre un autre miroir instructif. Depuis 2014, environ 12 500 enfants y ont été extraits de groupes armés dans le cadre de programmes DDR, dont 29 % de filles. Mais les analyses disponibles soulignent que la démobilisation initiale n’a pas été suivie d’une réintégration durable : manque de financements, pénurie de ressources humaines, risques de re-recrutement et insuffisance du suivi post-prise en charge figurent parmi les obstacles récurrents. Ce tableau centrafricain, bien que distinct dans ses dynamiques politiques, illustre la distance qui sépare la signature d’un texte de sa mise en œuvre effective.

Le Protocole facultatif de l’ONU sur l’implication des enfants dans les conflits armés, entré en vigueur en 2002, continue lui aussi de faire l’objet d’appels répétés de l’Union africaine à ses États membres pour qu’ils le ratifient et, surtout, le transposent dans leur droit interne, plus de deux décennies après son adoption.

La convention africaine DDR : outil ou vitrine ?

La nouvelle convention africaine présente un avantage conceptuel sur ses prédécesseurs : elle est le premier texte entièrement consacré aux étapes du DDR pour les enfants, ce qui lui confère une spécificité technique que la Charte africaine ou le Protocole facultatif onusien ne possédaient pas à ce degré. Elle pourrait, si elle entre en vigueur et est effectivement ratifiée, fournir un cadre de référence aux États pour structurer leurs dispositifs nationaux.

Mais la trajectoire attendue est longue. Pour un pays comme le Mali, où le processus DDR général ne s’est concrétisé qu’à partir de 2025, où les capacités de protection de l’enfance se contractent et où la situation sécuritaire reste volatile, avec des offensives djihadistes renouvelées dans le centre du pays en 2026, la convention restera lettre morte sans ressources humaines et financières dédiées, sans mécanismes de vérification indépendants et sans accès humanitaire sécurisé aux zones de conflit.

La question qui se pose au lendemain de la signature n’est pas de savoir si le Mali est sincère dans son engagement diplomatique, mais de savoir qui va financer, opérationnaliser et contrôler la mise en œuvre de ces obligations dans un contexte où l’espace international de protection s’est considérablement rétréci depuis 2023. C’est à cette question-là que les 778 enfants victimes de violations graves en 2024 attendent une réponse.


Sources