Cobalt propre, pollution locale : le paradoxe de la transition énergétique en RDC

La rédaction

septembre 28, 2026

Un pic de dioxyde de soufre 3,7 fois supérieur à la valeur guide de l’OMS mesuré à Manomapia, quartier riverain de la mine de Tenke Fungurume Mining dans le Lualaba : c’est le constat central d’une nouvelle enquête publiée fin septembre 2026 par le consortium Mazingira pour tous. Derrière ces chiffres se dessine un paradoxe structurel de la transition énergétique mondiale : les minerais censés décarboner les transports européens génèrent, au point d’extraction, un coût sanitaire que supportent quasi exclusivement les populations congolaises.

Des mesures qui dépassent largement les seuils sanitaires

Les relevés du consortium Mazingira pour tous sont précis et circonstanciés. À Manomapia, quartier situé à proximité immédiate de l’usine 30K de Tenke Fungurume Mining, le pic de dioxyde de soufre enregistré sur dix minutes atteint 1 834 microgrammes par mètre cube. La valeur guide de l’OMS pour cette même fenêtre temporelle est fixée à 500 microgrammes par mètre cube : le pic mesuré la dépasse donc d’un facteur 3,7.

L’étude a suivi 209 personnes sur dix-huit semaines dans les quartiers riverains du site. À Manomapia, parmi les 103 participants suivis, quatre sur dix ont signalé des irritations oculaires et près de deux sur dix des saignements de nez. Ces symptômes caractéristiques d’une exposition répétée aux émissions soufrées ne sont pas isolés dans le temps. En mars 2026, un premier rapport conjoint d’EIA et de PremiCongo avait déjà analysé plus de 1 200 dossiers médicaux compilés depuis l’ouverture de l’usine 30K en 2023, faisant état de troubles respiratoires et oculaires similaires dans la zone. Les deux rapports convergent donc, sur des bases méthodologiques distinctes, vers la même conclusion : les riverains de TFM sont exposés à des niveaux de polluants atmosphériques préoccupants.

TFM conteste ces conclusions. La société affirme que ses propres relevés environnementaux respectent les normes applicables, et met en cause les méthodes utilisées par les enquêteurs indépendants. Cette position classique dans ce type de contentieux ne lève pas pour autant la question de fond : si les deux séries de données divergent à ce point, c’est précisément qu’une inspection indépendante et contradictoire s’impose, comme le réclament les auteurs des deux rapports.

TFM au cœur des chaînes d’approvisionnement européennes et asiatiques

Tenke Fungurume Mining n’est pas un site minier ordinaire. Exploité par le groupe chinois CMOC, qui en est l’actionnaire majoritaire, le complexe figure parmi les plus grands gisements de cuivre et de cobalt au monde. La RDC fournit environ 76 % de la production mondiale de cobalt, selon le Cobalt Institute une part estimée à 73-74 % pour 2025, en légère diminution due à la montée en puissance de l’Indonésie, mais qui reste structurellement dominante.

Le cobalt extrait à TFM entre documenté dans les chaînes d’approvisionnement de plusieurs grands constructeurs automobiles européens. L’EIA identifie notamment BMW, Mercedes-Benz, Stellantis et Volkswagen parmi les bénéficiaires, directs ou indirects, de cet approvisionnement, avec Stellantis comme seul constructeur ayant explicitement reconnu un lien direct avec le site. Le raffineur belge Umicore figure également parmi les acheteurs documentés d’hydroxyde de cobalt issu de TFM. Ces connexions ne sont pas anecdotiques : elles placent les alertes sanitaires de Manomapia directement dans le périmètre de responsabilité des acteurs de la mobilité électrique européenne.

CMOC a par ailleurs formulé publiquement une série d’engagements RSE pour ses opérations en RDC : neutralité carbone des scopes 1 et 2 d’ici 2050, pic des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, zéro perte nette de biodiversité, et investissements dans le traitement des eaux. Ces engagements sont réels sur le papier. La controverse actuelle illustre l’écart potentiel entre les politiques affichées et la réalité opérationnelle sur le terrain un écart que ni les communications institutionnelles ni les données propriétaires de l’entreprise ne permettent à ce stade de trancher objectivement.

La directive CSDD : un cadre prometteur, une application encore lointaine

L’alerte de Manomapia survient dans un contexte réglementaire européen en mutation. La directive sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité (CSDD, ou CSDDD en anglais) est entrée en vigueur le 25 juillet 2024. Elle impose aux entreprises concernées d’identifier et de prévenir les impacts négatifs de leurs chaînes d’approvisionnement sur les droits humains et l’environnement y compris chez leurs partenaires commerciaux et filiales. Pour un constructeur automobile s’approvisionnant en cobalt, cela signifie concrètement cartographier les risques depuis la mine jusqu’à l’usine d’assemblage.

Le calendrier d’application effective reste toutefois étalé : les grandes entreprises devront être en conformité à partir du 26 juillet 2029 pour la première vague d’obligations de fond. D’ici là, les chaînes d’approvisionnement concernées opèrent dans une zone grise juridique où la diligence raisonnable relève encore largement du volontaire. Pour les juristes et responsables conformité exposés à ce texte, les cas documentés comme celui de TFM constituent précisément la matière dont seront faits les futurs contentieux si les audits de chaîne ne sont pas conduits sérieusement avant l’échéance.

Une réponse institutionnelle prudente à Kinshasa

La réaction des autorités congolaises a été mesurée. À la suite des alertes publiées en mars 2026, le ministère des Mines a convoqué TFM et demandé la production d’éléments techniques prouvant le respect des obligations environnementales, tout en annonçant une mission conjointe d’expertise sur site qualité de l’air, conformité des rejets, respect des normes sociales et environnementales. Une inspection indépendante a été annoncée. À ce stade, aucune sanction formelle n’a été prononcée, et le gouvernement n’a ni confirmé ni infirmé les accusations de pollution.

Ce positionnement s’inscrit dans une tension bien connue des États producteurs de matières premières : la pression fiscale et l’emploi généré par les grandes exploitations minières rendent politiquement coûteuse toute confrontation ouverte avec les opérateurs, même face à des alertes sanitaires documentées. La province du Lualaba, dont TFM est l’un des principaux contributeurs économiques, n’échappe pas à cette logique.

La situation n’est pas sans précédents régionaux. En Zambie, la Cour suprême a reconnu que la filiale Mopani de Glencore avait mis en danger le droit à la vie des habitants d’un quartier par ses émissions de dioxyde de soufre une décision qui a mis des années à aboutir après des relevés comparables à ceux mesurés aujourd’hui à Manomapia. Dans le Haut-Katanga et le Lualaba eux-mêmes, des organisations comme Afrewatch ont documenté dès 2022 des pollutions par rejets acides et dégradation des terres autour d’autres complexes miniers, montrant que les alertes actuelles s’inscrivent dans une continuité de griefs non résolus.

Le paradoxe structurel de la transition énergétique

L’affaire TFM cristallise une tension qui dépasse le cas congolais. La demande mondiale de cobalt est tirée par la croissance des véhicules électriques et des systèmes de stockage d’énergie deux piliers de la décarbonation des économies développées. Mais la concentration géographique de l’extraction en RDC signifie que les externalités négatives de cette décarbonation sont, pour l’essentiel, supportées par des populations qui ne bénéficient pas des avantages de la mobilité électrique.

La question que posent les rapports d’EIA, de PremiCongo et de Mazingira pour tous n’est pas rhétorique : peut-on qualifier de « propre » une chaîne d’approvisionnement dont le maillon initial génère des pics de pollution atmosphérique trois fois et demi supérieurs aux recommandations sanitaires internationales ? La directive CSDD apportera une réponse juridique partielle à partir de 2029. Mais c’est dès maintenant que les constructeurs automobiles et leu⁷rs fournisseurs de batteries sont attendus sur la transparence de leurs audits de chaîne et que les autorités congolaises devront choisir entre la protection fiscale à court terme et la protection sanitaire de leurs administrés.


Sources