À New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies, les chefs de la diplomatie du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont rencontré Sergueï Lavrov pour réaffirmer leur partenariat stratégique avec Moscou. Cette séquence illustre la montée en puissance d’une diplomatie coordonnée de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui utilise les couloirs onusiens pour affirmer son autonomie vis-à-vis de l’Occident autant que pour consolider son axe avec la Russie. Entre mise en scène de la souveraineté et incertitudes sur le terrain, la stratégie internationale de l’AES mérite un examen sans complaisance.
L’ONU comme scène de légitimation collective
La présence coordonnée des trois ministres des Affaires étrangères de l’AES à New York ne relève pas du hasard protocolaire. Elle est le fruit d’un travail de préparation diplomatique mené en amont : des hauts fonctionnaires des trois pays s’étaient retrouvés à Bamako pour harmoniser les positions des délégations avant le grand rendez-vous annuel de l’Assemblée générale. L’objectif affiché était de parler « d’une seule voix » sur les dossiers internationaux, selon les comptes rendus des réunions préparatoires.
C’est dans ce cadre qu’a eu lieu la rencontre avec Sergueï Lavrov, dont l’agenda africain en marge des sessions onusiennes s’est considérablement étoffé depuis 2022, le ministère russe des Affaires étrangères avait lui-même annoncé plus de trente réunions bilatérales lors de la 78e session en 2023. L’entretien avec les ministres de l’AES a porté sur le renforcement de la coopération sécuritaire et sur le projet de force militaire unifiée entre les trois États, une ambition structurante pour l’Alliance depuis sa création en septembre 2023.
Ce que recherche l’AES dans cette séquence new-yorkaise dépasse la simple relation bilatérale avec Moscou. L’Assemblée générale constitue une tribune unique : en s’y exprimant collectivement et en y multipliant les rencontres de haut niveau, les régimes militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger se présentent comme des interlocuteurs étatiques légitimes, au même titre que n’importe quel gouvernement reconnu. C’est la logique que décrit l’International Crisis Group dans son panorama des défis onusiens pour 2024-2025 : l’Assemblée générale est d’abord une scène de mise en récit diplomatique, et les acteurs qui y accèdent y gagnent une forme de reconnaissance de fait.
Un discours de souveraineté, construit sur la rupture
Les messages portés par les trois délégations à l’AGNU 2024 s’articulent autour d’un même socle rhétorique. Le ministre burkinabè Karamoko Jean Marie Traoré a présenté l’Alliance des États du Sahel comme une réponse vitale aux défis de la région, affirmant que sa création « sera notre salut ». Il a également plaidé pour une participation pleine de l’Afrique au Conseil de sécurité, dénonçant une « injustice persistante » envers le continent. Côté malien, le ministre Abdoulaye Diop a maintenu une ligne ferme sur la sécurité régionale, inscrite dans la solidarité AES. Le Niger, pour sa part, a surtout insisté sur la coordination et le rejet des ingérences extérieures.
Ce discours de souveraineté n’est pas apparu ex nihilo à New York. Il est le produit d’une reconfiguration diplomatique longue, particulièrement lisible dans le cas malien. Entre le coup d’État de 2012 et la rupture avec Paris en 2022, Bamako a traversé trois phases distinctes : un retour sous pression régionale après le putsch de 2012, une décennie de coopération sécuritaire dominée par la France avec l’opération Barkhane, puis une rupture souverainiste accélérée à partir de 2020-2021. Le retrait du G5 Sahel en mai 2022, l’expulsion de l’ambassadeur français, puis la création de l’AES en 2023 constituent les étapes d’un basculement progressif mais assumé.
Cette trajectoire se lit aussi dans les votes onusiens. En 2023, lors des résolutions de l’Assemblée générale condamnant l’agression russe en Ukraine, le Mali a voté contre l’une d’entre elles, tandis que le Burkina Faso et le Niger s’abstenaient ou s’absentaient. Ces positions ne sont pas anecdotiques : elles traduisent un alignement croissant avec Moscou sur la scène multilatérale, qui complète les partenariats sécuritaires bilatéraux.
L’axe Moscou-Sahel : réalignement tactique ou doctrine durable ?
La rencontre avec Lavrov s’inscrit dans une séquence plus large d’affichages diplomatiques russo-sahéliens. Depuis le rapprochement entre les juntes et Moscou, les annonces de livraisons d’équipements militaires, de formation de personnels et de déploiement de personnels paramilitaires russes se sont multipliées. Le projet de force unifiée AES, discuté à New York, s’appuie en partie sur cette dynamique.
Mais l’écart entre le discours diplomatique et les résultats opérationnels reste préoccupant. La situation sécuritaire dans les trois pays demeure précaire : les attaques de groupes armés jihadistes persistent, voire s’intensifient dans certaines zones, malgré les annonces répétées de renforts et de succès militaires. Aucune donnée publique ne permet, à ce stade, d’établir un lien de causalité entre le rapprochement avec Moscou et une amélioration mesurable de la sécurité des populations.
Pour l’International Crisis Group, le réalignement vers la Russie relève davantage d’un « réalignement tactique » que d’une doctrine explicitement formalisée : les régimes sahéliens utilisent le partenariat avec Moscou comme levier de rééquilibrage face aux pressions occidentales et régionales, sans nécessairement disposer d’une vision stratégique cohérente à long terme. Cette lecture nuancée contraste avec les discours officiels, qui présentent systématiquement l’axe Moscou-Sahel comme un choix souverain et délibéré.
L’isolement régional, revers de la médaille
La diplomatie internationale de l’AES se déploie dans un contexte d’isolement régional inédit. Depuis janvier 2024, le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO a produit des effets institutionnels concrets : exclusion des instances communautaires, gel de certaines aides et coopérations, fermeture ou réorganisation d’agences régionales, affaiblissement de la médiation et de la coopération sécuritaire sous l’égide de l’organisation régionale. Environ 130 agents de la CEDEAO ressortissants des trois pays ont dû voir leur situation professionnelle réglée dans ce cadre.
Cet isolement régional constitue paradoxalement un moteur de la diplomatie onusienne de l’AES. Marginalisée dans son environnement immédiat, l’Alliance cherche à compenser sur la scène multilatérale, en internationalisant son discours de souveraineté et en multipliant les rencontres bilatérales à New York. Le précédent guinéen est éclairant à cet égard : comme le souligne RFI, la participation des juntes à l’Assemblée générale vise d’abord à « rassurer les partenaires » sur la conduite des transitions et à transformer une scène de surveillance internationale en tribune de légitimation.
Du côté occidental, les réactions à la rencontre Lavrov-AES sont restées discrètes. Aucune déclaration officielle américaine, française ou européenne directement ciblée sur cette réunion précise n’a été rendue publique, ce qui en dit long sur l’embarras des partenaires traditionnels : condamner explicitement reviendrait à rompre définitivement tout canal de dialogue ; ignorer reviendrait à cautionner. Cette ambivalence entretient une marge de manœuvre dont les régimes sahéliens savent tirer parti.
Une autonomie affichée, mais des inconnues persistantes
La stratégie diplomatique de l’AES à l’ONU présente une cohérence de façade : unité des trois délégations, discours harmonisé sur la souveraineté, renforcement d’un partenariat russe présenté comme structurant. Mais plusieurs inconnues de taille demeurent. La force militaire unifiée, évoquée à New York, n’a toujours pas pris forme concrète. Le soutien russe, abondamment mis en scène, n’a pas encore démontré son efficacité opérationnelle face aux groupes armés. Et la légitimité internationale gagnée à New York reste fragile, disputée sur le terrain national et au sein des diasporas.
La vraie question que pose cette séquence diplomatique n’est pas celle du choix entre l’Occident et Moscou, mais celle de la capacité de l’AES à traduire ses affichages diplomatiques en résultats tangibles pour les populations sahéliennes. L’ONU offre une tribune, pas une solution. Et c’est sur ce terrain-là, celui de la sécurité réelle et de la gouvernance effective, que la légitimité des régimes de l’Alliance sera, ou non, confirmée.
Sources
-
Le Burkina fait l’éloge de l’Alliance des États du Sahel à l’ONU : Africanews, septembre 2024
-
Sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO : une reconfiguration régionale s’opère : Le Monde, janvier 2025
-
Guerre en Ukraine : quels pays ont refusé de condamner la Russie à l’ONU ? : La Croix, février 2023
-
Dix défis pour les Nations Unies 2024-2025 : International Crisis Group, septembre 2024
-
Assemblée générale de l’ONU : qui pour représenter les nouvelles juntes au pouvoir en Afrique ? : RFI, septembre 2023
-
L’Afrique de l’Ouest à l’ONU : plaidoyers, souveraineté et tensions au Sahel : Fondation Jean-Jaurès, 2024
-
Retrait du Burkina Faso, Mali et Niger de la CEDEAO : ce qu’il faut savoir : TV5 Monde, 2024