Niger : eau, électricité, carburant, le nord face à une crise des

La rédaction

septembre 29, 2026

Dans la région d’Agadez, les habitants d’Arlit et de Tchirozérine endurent depuis des mois des coupures d’électricité pouvant atteindre 72 heures consécutives, doublées de pénuries d’eau, de carburant et de gaz. Derrière ce quotidien épuisant se trouve une réalité industrielle implacable : la Sonichar, seule centrale alimentant toute la région, a dépassé de vingt ans la durée de vie pour laquelle elle avait été conçue. Une situation qui révèle, au-delà de la simple défaillance technique, un déficit structurel d’investissement dans les infrastructures énergétiques sahéliennes.

Une centrale construite pour 25 ans qui en a 45

La Société nigérienne du charbon a été fondée en 1975, dans le sillage du boom uranifère qui transformait alors le nord du Niger. Son objectif originel était double : exploiter le gisement de charbon d’Anou-Araren et produire l’électricité nécessaire aux usines de traitement d’uranium d’Arlit et d’Akokan, dans une région totalement isolée du réseau électrique national. La centrale thermique est entrée en service entre 1981 et 1982, avec une durée de vie prévue de 25 ans. Elle tourne toujours aujourd’hui, avec une capacité installée de 37,6 mégawatts répartis sur deux tranches de 18,8 MW chacune.

Rhamar Ilatoufegh, membre de la coordination de la société civile d’Arlit, résume le problème sans détour, dans des propos rapportés par RFI : « Toute la région d’Agadez et Arlit est fournie par la Sonichar, qui a une usine de charbon qui produit de l’électricité. Cette usine-là a été construite il y a 45 ans. Elle a une durée de vie de 25 ans. » Et d’ajouter, sans ménagements : « Structurellement, les dispositions n’ont pas été prises à temps. »

Cette vétusté se traduit concrètement par des interruptions de service de 24 à 72 heures consécutives, dans des villes qui comptent ensemble plusieurs centaines de milliers d’habitants. Agadez, chef-lieu régional, comptait 174 112 habitants en 2024 selon l’Institut national de la statistique nigérien, et Tchirozérine 118 240. La pression démographique aggrave mécaniquement un système déjà à bout de souffle, ainsi que le soulignent les représentants de la société civile locale.

Un cumul de pénuries qui paralyse l’économie locale

Ce qui frappe dans la situation actuelle, c’est le caractère simultané et systémique des déficits. L’électricité manque, mais l’eau courante aussi dont le pompage dépend en partie de la fourniture électrique de même que le carburant et le gaz de cuisine. Les habitants d’Agadez, Arlit et Tchirozérine font face à un effondrement en cascade des services essentiels.

Barka Alhassane, président du Collectif des organisations de la société civile de la région d’Agadez, décrit un quotidien rendu insalubre : « Pendant cette période pluvieuse, il y a beaucoup de moustiques, et quand il n’y a pas d’électricité et qu’il n’y a pas de ventilateurs qui sont en train de brasser l’air, c’est invivable. » Les conséquences économiques sont tout aussi lourdes : « C’est plus dramatique pour le petit commerce : les produits sont avariés. Certains qui utilisent l’électricité pour produire ne peuvent plus produire. Et même s’ils produisent, c’est en quantité très infime. »

Cette réalité s’inscrit dans une dynamique bien documentée à l’échelle régionale. Selon une synthèse publiée par le groupe de réflexion Wathi sur le financement des infrastructures énergétiques en Afrique, les déficiences électriques coûtent en moyenne 6 % des recettes aux entreprises du secteur structuré, et jusqu’à 16 % de perte de revenus dans le secteur informel lorsque ces acteurs ne disposent d’aucun équipement de secours. Dans une région comme Agadez, où le tissu économique repose majoritairement sur le petit commerce et l’artisanat, l’impact sur les moyens de subsistance est immédiat.

Un taux d’accès à l’électricité structurellement bas

Le Compact énergétique national du Niger élaboré avec la Banque mondiale fait état d’un taux d’accès à l’électricité de 23 % dans la région d’Agadez, contre environ 21,3 % à l’échelle nationale en 2024 avec seulement 10,8 % en zone rurale. Autrement dit, même avant les pannes, moins d’un quart de la population régionale est raccordée au réseau. Les coupures à répétition affectent donc une frange de la population qui a déjà un accès limité à l’énergie moderne.

Ce contexte de faible couverture et d’infrastructure unique crée une vulnérabilité extrême. Contrairement aux grandes capitales sahéliennes, qui peuvent en théorie s’appuyer sur plusieurs sources d’approvisionnement ou des interconnexions régionales, le nord du Niger repose intégralement sur la Sonichar. Toute défaillance de la centrale se traduit immédiatement en noir complet pour des centaines de milliers de personnes.

La situation n’est pas sans précédents dans la sous-région. Au Mali, les délestages prolongés liés à la vétusté des équipements thermiques et au manque d’investissement d’Énergie du Mali ont fait l’objet de critiques répétées de la société civile et de la presse, avec des coupures allant jusqu’à 18 heures par jour à Bamako en période de pic. Mais le cas nigérien présente une singularité : la dépendance à un seul opérateur historique, sans redondance ni solution de substitution à l’échelle régionale.

Des financements extérieurs insuffisants pour combler le retard

Des bailleurs de fonds ont bien tenté d’apporter des réponses partielles. L’Union européenne et l’Agence française de développement ont cofinancé la construction d’une centrale électrique hybride thermique-photovoltaïque à Agadez, pour un coût d’environ 32 millions d’euros et une capacité annoncée de 21 MW. La Banque mondiale a financé le projet NESAP d’électrification solaire depuis 2017, ciblant notamment des localités reculées de la région comme Bilma, Fachi, Timia, Iferouane et Dirkou. Un projet Haské de 317,5 millions de dollars a aussi été lancé pour accélérer l’accès à l’électricité au Niger, même si sa déclinaison précise dans la région d’Agadez n’est pas entièrement documentée.

Ces initiatives, bien réelles, ne résolvent pas la question centrale : la Sonichar elle-même, infrastructure pivot dont dépend l’essentiel de la fourniture régionale, n’a toujours pas fait l’objet d’un plan de modernisation ou de remplacement doté d’un calendrier, d’un budget et d’objectifs publiquement détaillés. Le gouvernement nigérien, depuis le coup d’État de juillet 2023, reconnaît implicitement le problème et évoque une diversification du mix énergétique, un appui renforcé à la Sonichar et l’extension des réseaux de distribution par la NIGELEC. Mais ces orientations générales n’ont pas encore pris la forme d’un programme structuré rendu public.

La réunion du préfet d’Arlit, symptôme d’une gestion en mode réactif

Fin septembre 2026, le préfet d’Arlit a réuni les forces vives du département pour faire le point sur cette situation. La démarche, si elle traduit une prise de conscience administrative, n’a débouché sur aucune annonce de solution concrète. C’est précisément ce mode de gestion réunions de diagnostic sans suite immédiate que la société civile locale dénonce depuis des années.

La pression démographique continue d’aggraver l’équation. La région d’Agadez, carrefour historique des routes transsahariennes et zone de transit migratoire intense, voit sa population urbaine croître à un rythme que les infrastructures héritées de l’ère uranifère n’ont pas été dimensionnées pour absorber. La Sonichar, conçue à l’origine pour alimenter des sites miniers et des bourgades, se retrouve à gérer une demande résidentielle et commerciale sans commune mesure avec ses capacités de 1982.

La question qui se pose désormais n’est plus seulement technique. Elle est politique et financière : qui finance la transition énergétique d’une région sahélienne enclavée, dans un pays sous pression internationale depuis le coup d’État, et selon quel calendrier ? Sans réponse structurée à cette question, les habitants d’Agadez, d’Arlit et de Tchirozérine continueront d’attendre — souvent dans le noir qu’une centrale vieille de 45 ans consente à repartir.


Sources