Nord du Nigeria : la réponse sécuritaire d’Abuja à l’épreuve des enlèvements de masse

La rédaction

octobre 1, 2026

En deux jours à peine, plus de 80 personnes ont disparu dans les États de Niger et de Zamfara, au nord du Nigeria, lors d’attaques survenues les 26 et 27 septembre. Ces enlèvements de masse, ciblant principalement des femmes et des enfants, interviennent en plein déploiement d’opérations militaires fédérales. Ils posent une question que le gouvernement Tinubu ne peut plus esquiver : la stratégie sécuritaire d’Abuja est-elle à la hauteur d’une crise structurelle ?

Un double coup de force qui révèle les lacunes du dispositif

Les faits sont documentés par plusieurs sources de presse internationale. Selon Le Monde et Le Figaro, des groupes criminels armés ont frappé simultanément dans deux États distincts, enlevant des civils dans des zones rurales mal protégées. À Zamfara, quarante femmes ont été enlevées dans le village de Yargada. Dans l’État de Niger, le bilan est similaire. Le profil des victimes, femmes et enfants en majorité, correspond au schéma récurrent des enlèvements contre rançon documentés dans le nord-ouest du pays depuis plusieurs années.

La réaction officielle n’a pas tardé. Le président Bola Ahmed Tinubu a ordonné aux forces armées, à la police et aux services de renseignement de lancer immédiatement une opération coordonnée, en exigeant des rapports réguliers jusqu’à la localisation complète des disparus. Le porte-parole du gouverneur de Zamfara a, de son côté, annoncé la libération de certains otages à la suite d’un « assaut militaire » contre des camps de bandits, niant tout paiement de rançon. Plus de 60 personnes auraient ainsi été libérées selon VOA Afrique. Ces déclarations, formulées sous pression médiatique, peinent cependant à dissiper le sentiment d’une faillite préventive.

Des opérations militaires aux résultats fragmentaires

L’armée nigériane n’est pas inactive. Entre janvier et septembre 2024, les forces fédérales ont enregistré des résultats ponctuels dans le nord-ouest. En juillet, une opération terrestre dans le district de Gummi, à Zamfara, aurait conduit à l’élimination de plus de 300 combattants selon le commissaire à l’information de l’État. En septembre, une frappe aérienne a neutralisé Kachalla Halilu Sububu, un chef de bande identifié. Sur l’ensemble du territoire, le quartier général de la défense fait état de 554 terroristes neutralisés et de 1 736 victimes d’enlèvements secourues au troisième trimestre, selon des chiffres relayés par Tribune Online.

Ces bilans chiffrés, produits par l’institution militaire elle-même, méritent d’être lus avec prudence. Ils ne sont pas vérifiables de manière indépendante, et leur agrégation masque des disparités territoriales considérables. Surtout, les enlèvements de masse continuent, ce qui suggère que la pression militaire ne suffit pas à démanteler les structures criminelles à l’origine de ces opérations.

Le budget alloué à la défense et à la sécurité pour 2024 s’établit autour de 1 650 milliards de nairas au niveau fédéral, après un effort record de 2 980 milliards en 2023. Des sommes considérables, mais qui ne se traduisent pas par une présence permanente et dissuasive dans les zones rurales les plus exposées. L’analyse d’ACLED et du Global Initiative est explicite : les approches « essentiellement militaires » favorisent un déplacement géographique des enlèvements plutôt qu’une réduction globale du banditisme.

L’économie de la rançon, moteur structurel de l’insécurité

Pour comprendre la persistance du phénomène, il faut saisir la logique économique qui le sous-tend. Selon SBM Intelligence, 3 620 personnes ont été enlevées au Nigeria entre juillet 2022 et juin 2023, dans le cadre de 582 attaques, pour des rançons cumulées approchant les 5 milliards de nairas. Courrier International a documenté en détail ce que les chercheurs appellent désormais une « industrie » : des filières organisées, des intermédiaires, des négociateurs, et des familles acculées à vendre leurs biens pour payer. Les groupes armés du nord-ouest ne sont pas des formations idéologiques ; ce sont des entreprises criminelles dont le modèle économique repose sur la solvabilité des victimes et la faiblesse de l’État dans les zones reculées.

Cette réalité rend caduque une réponse purement kinétique. Neutraliser un chef de bande ne dissout pas la structure qui l’a généré. À Zamfara, les programmes successifs de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR), tentés dès 2019 sous diverses formes, ont produit des redditions ponctuelles et des pauses locales de violence, mais aucune pacification durable. L’accord de paix conclu en novembre 2021 entre un groupe de bandits et l’émirat de Dan Sadau à Maru a permis aux agriculteurs de reprendre leurs activités pendant quelques mois. La violence a repris. En 2024, l’armée continue de défendre une approche DDR, signe que le problème n’a pas été réglé.

La tentation de la réponse réactive

Face à chaque enlèvement majeur, le gouvernement fédéral reproduit le même schéma : annonce d’opérations coordonnées, déploiement de troupes, déclarations de libérations, puis silence jusqu’au prochain épisode. Ce cycle révèle une posture essentiellement réactive, sans architecture préventive solide en zones rurales.

La comparaison avec les voisins sahéliens est éclairante, sans être flatteuse. Au Mali et au Burkina Faso, les juntes au pouvoir ont mis en place des comités de gestion des crises à l’échelon régional et renforcé les chaînes de commandement locales. Les résultats restent limités et inégaux, les enlèvements n’ont pas reculé de façon significative, mais ces dispositifs ont au moins formalisé une coordination territoriale que le Nigeria, malgré ses moyens incomparablement supérieurs, peine à mettre en œuvre de manière cohérente.

Le déplacement massif de populations constitue l’un des indicateurs les plus parlants de l’échec préventif. Au niveau national, la Commission fédérale pour les réfugiés et les personnes déplacées (NCFRMI) gère environ 6,7 millions de personnes déplacées internes au Nigeria. Dans les États de Niger et de Zamfara, les communautés rurales abandonnent leurs terres sous la pression des bandits, privant la région d’une partie de sa population agricole et appauvrissant un peu plus les structures locales.

Une stratégie à reconstruire

Les chercheurs Kunle Adebajo et Hamza Ibrahim, dans leur rapport sur les bandits armés au Nigeria publié conjointement par GI-TOC et ACLED en 2024, sont directs : l’intensification des campagnes aériennes peut réduire la violence à court terme dans certaines zones, mais un renforcement durable de la sécurité dans le Nord-Ouest est hors de portée si la réponse repose uniquement sur la pression militaire. Ils recommandent d’intégrer une surveillance du déplacement géographique des groupes armés, une évaluation des risques communautaires et des mécanismes de résilience locale.

La question n’est donc pas de savoir si l’armée nigériane combat, elle combat, avec des moyens croissants. La question est de savoir si le gouvernement fédéral est prêt à articuler cette pression militaire avec une présence civile de l’État dans les zones exposées, une politique économique alternative pour les jeunes recrutés par les bandes, et une architecture de renseignement local permettant d’anticiper plutôt que de réagir.

Tant qu’Abuja traitera chaque enlèvement de masse comme un incident isolé à gérer sur le plan médiatique, et non comme le symptôme d’une économie criminelle enracinée, les communautés rurales du nord-ouest continueront de payer le prix de cette illusion sécuritaire.

Sources