Sénégal : le soutien de Diomaye à Macky ravive la mémoire des victimes et interroge la cohésion nationale

La rédaction

octobre 1, 2026

Le président Bassirou Diomaye Faye a officiellement apporté son soutien à la candidature de son prédécesseur Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies. Une décision diplomatique qui, dans le contexte sénégalais, a valeur de signal politique et que les organisations de victimes des violences de 2021-2024 refusent de laisser passer sans réponse.


Un choix diplomatique aux résonances internes profondes

La scène s’est déroulée en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, fin septembre 2026. Diomaye Faye, interrogé par France 24 et RFI, a confirmé le soutien du Sénégal à la candidature de Macky Sall pour succéder à António Guterres, dont le second mandat expire le 31 décembre 2026. Sept candidats sont en lice pour ce poste, parmi lesquels Macky Sall figure comme l’unique candidat africain disposant d’un soutien étatique formellement exprimé sur le continent quand bien même l’Union africaine n’a pas adopté de position collective officielle en sa faveur.

Sur le plan de la stratégie diplomatique pure, ce soutien n’a rien d’irrationnel. Le Sénégal a traditionnellement défendu un multilatéralisme actif, et placer un Africain à la tête de l’ONU représente un enjeu de représentation que nombre de chancelleries continentales partagent en théorie. Mais c’est précisément ce décalage entre la logique diplomatique et la réalité politique interne qui rend le geste aussi controversé.

Car Macky Sall n’est pas un candidat ordinaire. Il est l’ancien chef de l’État (2012-2024) sous la présidence duquel des dizaines de manifestants ont été tués, selon les bilans documentés. Amnesty International a chiffré à au moins 65 le nombre de personnes tuées lors des violences politiques survenues entre mars 2021 et février 2024, la grande majorité par armes à feu. C’est ce même Macky Sall que Bassirou Diomaye Faye s’était engagé à ne pas cautionner lorsqu’il portait, depuis sa cellule, le projet d’une rupture radicale avec l’ancien ordre.

Les organisations de victimes montent au créneau

La réaction des collectifs de victimes ne s’est pas fait attendre. Trois organisations le Collectif des familles des martyrs, l’Initiative zéro impunité et le Collectif des victimes de Macky Sall ont publié un communiqué commun exigeant vérité, justice et réparation, qualifiant le soutien présidentiel de trahison envers les familles endeuillées. Boubacar Seye, responsable du Collectif des familles de victimes, a exprimé dans un entretien rapporté par RFI Afrique un profond « malaise » face à cette démarche.

Cette réaction s’inscrit dans un contexte judiciaire en pleine évolution. Les 23 et 24 septembre 2026, quatre personnes ont été inculpées pour des faits directement liés aux violences politiques de 2021-2024 : Djibril Gaye, Guindo Traoré et Amadou Tidiane Cissé dit « Kabakrou » pour association de malfaiteurs, crime contre l’humanité et torture, et Djibril Diaw pour complicité de crime contre l’humanité commis sur la personne de Pape Abdoulaye Touré. Ces inculpations, une première au Sénégal pour des qualifications aussi graves en lien avec des troubles politiques internes, interviennent au moment précis où l’État affiche son soutien à l’homme qui présidait le pays lorsque ces violences ont été commises.

La concomitance des deux événements soutien présidentiel à Macky Sall d’un côté, premières inculpations pour crimes contre l’humanité de l’autre crée une tension politique que les collectifs de victimes n’ont aucune difficulté à exploiter rhétoriquement. Et ils ne sont pas les seuls à l’avoir identifiée.

La mise en garde de Seydi Gassama

Dès février 2026, Seydi Gassama, directeur exécutif d’Amnesty International Sénégal, avait formulé une mise en garde publique sans ambiguïté. Selon lui, « si le Sénégal soutient la candidature de Macky au poste de Secrétaire général de l’ONU, vous aurez trahi la mémoire de plus de 65 Sénégalais tués par son régime ». La déclaration, reprise par plusieurs médias sénégalais, avait d’emblée posé le débat en termes moraux autant que politiques.

Cette formulation est significative à plus d’un titre. Elle articule explicitement le bilan documenté des violences le chiffre des 65 morts établi par Amnesty International avec la question du soutien diplomatique, faisant de ce dernier un acte d’endossement implicite du passé de l’ancien président. Sur le plan de la justice transitionnelle, cette logique est cohérente : soutenir la promotion internationale d’un dirigeant dont le régime n’a pas encore rendu compte de ses actes revient, pour les victimes, à valider une impunité de fait.

Une contradiction avec le discours de rupture

La tension est d’autant plus vive que Diomaye Faye avait fondé son accession au pouvoir sur un discours explicitement critique de l’ère Sall. Emprisonné jusqu’à quelques semaines avant l’élection présidentielle de mars 2024, il incarnait la rupture avec un système accusé de dérive autoritaire. Son programme prévoyait une réforme de la justice, la restauration de l’État de droit et la lutte contre l’impunité. Ces engagements, même formulés de manière générale plutôt que comme un programme de justice transitionnelle au sens technique du terme, avaient clairement orienté les attentes des organisations de défense des droits humains.

La comparaison avec d’autres trajectoires africaines est instructive. En Côte d’Ivoire, l’État post-crise avait combiné des mécanismes de justice transitionnelle avec des arbitrages politiques inévitablement perçus comme asymétriques les poursuites visant principalement les proches de Gbagbo, tandis que le camp victorieux était épargné. Au Rwanda, la justice post-génocide a été pensée comme un outil de légitimation du nouvel ordre politique, ce qui a rendu la question du soutien à des figures controversées à peu près intenable diplomatiquement. Dans les deux cas, la tension entre impératifs de justice et calculs diplomatiques a laissé des séquelles durables sur la crédibilité des processus de réconciliation.

Le Sénégal semble vouloir tracer une voie différente : laisser la justice suivre son cours comme l’illustrent les inculpations de septembre 2026 tout en préservant une relation diplomatique avec l’ancien président. Cette posture de double piste est théoriquement défendable. Elle suppose cependant que les institutions judiciaires soient perçues comme suffisamment indépendantes pour que leur action ne soit pas interprétée comme un alibi à la complaisance politique du pouvoir exécutif.

Jusqu’où le coût politique peut-il peser ?

La question centrale n’est plus tant celle de la cohérence morale du soutien de Diomaye Faye que ses critiques ont déjà tranchée en sa défaveur que celle de ses effets sur la dynamique politique interne. Les collectifs de victimes disposent d’une audience réelle dans l’opinion sénégalaise, particulièrement dans les familles touchées par les violences de 2021-2024. Leur mobilisation sur cette question peut fragiliser le crédit du gouvernement auprès de la frange de l’électorat la plus investie dans le projet de rupture.

Il existe en outre un risque de court-circuit entre les deux logiques engagées simultanément par le pouvoir : si les inculpations pour crimes contre l’humanité progressent et visent des proches ou des agents de l’État Sall, le soutien diplomatique de Dakar à ce même Sall deviendra de plus en plus difficile à justifier publiquement. À l’inverse, si la procédure judiciaire s’enlise ou aboutit à des non-lieux, c’est toute la narration de la rupture qui s’en trouvera compromise.

La candidature de Macky Sall à la direction de l’ONU qui peinait encore, à la fin du mois de septembre 2026, à recueillir un soutien large au Conseil de sécurité ne constitue pas en elle-même un enjeu stratégique majeur pour le Sénégal. Mais le signal envoyé par le soutien de Diomaye Faye, dans ce contexte précis, est révélateur d’un choix de gouvernance : celui de la préservation d’équilibres politiques sur la scène africaine au détriment de la cohérence avec un agenda de justice que les victimes, elles, n’ont pas oublié.


Sources