Du 2 au 9 octobre 2026, Ouagadougou accueille la troisième édition des Journées nationales d’engagement patriotique et de participation citoyenne (JEPPC), dont la pièce maîtresse est une exposition publique des réalisations de la Révolution progressiste populaire (RPP). Derrière la mise en scène gouvernementale se profilent des avancées numériques réelles mais encore très partielles en matière de dématérialisation des services administratifs. L’enjeu analytique est précisément là : distinguer ce qui relève du bilan tangible de ce qui appartient au registre de la communication politique.
Une exposition conçue comme tribune gouvernementale
Le dispositif est rodé. Au Pavillon du Soleil Levant et sur l’esplanade du SIAO, chaque membre du gouvernement dispose d’un créneau de deux heures trente pour présenter les actions de son ministère et répondre aux questions du public. L’ouverture officielle, prévue le 2 octobre à 9 heures sous le patronage du capitaine Ibrahim Traoré, commence symboliquement par le passage du ministère de la Guerre à 13 heures signal clair de l’ordre des priorités revendiquées par le régime. Un panel de haut niveau est programmé le 6 octobre.
Ce format chaque ministre face au public, avec un temps de parole défini reprend une formule qui n’est pas propre au Burkina Faso. Au Mali, le gouvernement de transition a également organisé des bilans publics comparables depuis 2021, en convoquant représentants de l’administration, collectivités et secteur privé. La pratique s’inscrit dans une logique régionale : les juntes sahéliennes cherchent à produire une narration de la gouvernance qui compense l’absence de légitimité électorale. Selon le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique, le régime Traoré a cherché dès le départ à présenter sa prise de pouvoir comme populaire, en s’appuyant sur des instances consultatives, tout en gouvernant en réalité par décret.
Les deux premières éditions des JEPPC donnent quelques indications sur la portée réelle de l’exercice. En 2024, le bilan officiel avait mis en avant une mobilisation institutionnelle en hausse, mais les autorités elles-mêmes avaient relevé que la participation des organisations de la société civile restait insuffisante. En 2025, le même constat avait été reconduit, assorti d’un appel à renforcer l’ordre et la discipline. Autrement dit, les JEPPC mobilisent surtout l’appareil d’État ce qui en dit long sur leur portée citoyenne réelle.
L’« Allée des services au peuple » : le numérique comme vitrine
L’élément le plus concret de l’exposition 2026 est la mise en avant d’une « Allée des services au peuple », où des démarches administratives dématérialisées seront accessibles : documents d’identité, e-casier judiciaire, e-certificat de nationalité, e-RCCM et immatriculation à l’assurance maladie universelle. C’est sur ce segment que les données disponibles permettent d’aller au-delà du communiqué de presse.
Sur la dématérialisation administrative au Burkina Faso, le chantier du e-casier judiciaire est celui dont la progression est la mieux documentée. Initialement limité aux tribunaux de grande instance de Ouaga I et Ouaga II, le service a été étendu en septembre 2024 à seize juridictions couvrant trente-huit provinces, avant une extension annoncée à l’ensemble du territoire national. En décembre 2025, le ministère de la Justice indiquait que les plateformes e-certificat et e-casier avaient généré plus de 337 millions de francs CFA en deux ans, et qu’environ 418 000 demandes avaient été traitées par le casier judiciaire central numérique. Ce sont des chiffres significatifs pour un pays en situation de crise sécuritaire, et ils attestent d’une adoption progressive par les usagers urbains.
La question de la couverture territoriale effective reste toutefois posée. Avec un taux de pénétration d’Internet autour de 19,9 % de la population en 2024 selon DataReportal et une couverture 4G limitée à 46 % du territoire la dématérialisation des services se heurte à une fracture numérique profonde. L’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP) rapporte bien une couverture réseau mobile de 85 % en 2G, mais l’accès au réseau n’équivaut pas à l’usage effectif de services numériques, a fortiori pour des populations déplacées par le conflit dans les zones rurales et sahéliennes.
L’assurance maladie universelle : l’ambition confrontée aux chiffres
L’immatriculation à l’assurance maladie universelle (AMU) figure également parmi les démarches proposées sur l’Allée des services au peuple. Là encore, les données permettent de contextualiser l’annonce. Au 25 septembre 2025, la Caisse nationale d’assurance maladie universelle (CNAMU) comptait plus de 256 000 personnes immatriculées un chiffre porté à 344 893 au 5 janvier 2026. Rapporté à une population d’environ 22 millions d’habitants et à l’objectif initial de couverture de 15 % de la population d’ici 2025 (soit environ 3,3 millions de personnes), la réalité de déploiement représente environ 1,2 % à 1,3 % de la population : un niveau très éloigné de la cible affichée. Présenter l’immatriculation à l’AMU comme une réalisation de la RPP n’est pas inexact, mais le cadrage de la communication mérite d’être mis en perspective.
Faso Mêbo et les démonstrations pratiques : le souverainisme en actes
L’exposition ne se limite pas au numérique. Elle inclut des démonstrations pratiques qui relèvent d’une autre logique de communication : production de pavés par Faso Mêbo, réparation de motos par les Forces de défense et les Volontaires pour la défense de la Patrie (VDP), simulation d’accident avec drone. La présence de Faso Mêbo mérite une attention particulière.
Née comme initiative présidentielle en octobre 2024, puis transformée en établissement public de l’État en janvier 2026, l’Agence Faso Mêbo affiche une capacité de production de 800 m² de pavés par jour dans sa phase pilote, avec un atelier fonctionnant autour de 15 000 moules. Les contrats publics attribuables à cette agence ne sont pas documentés dans les sources disponibles, et son déploiement semble encore en phase de montée en capacité. Sa mise en avant dans l’exposition relève autant d’un récit de reconquête économique endogène que d’un bilan industriel établi.
Des indicateurs macroéconomiques favorables, mais un contexte sécuritaire déterminant
Pour donner une toile de fond chiffrée à l’ensemble, les sources gouvernementales font état d’indicateurs macroéconomiques présentés comme positifs en 2025 : un taux de croissance du PIB de 6,5 %, une légère déflation de 0,5 %, des recettes domestiques de 3 714,2 milliards de francs CFA (en hausse de 22,4 % par rapport à 2024), une production d’or de 94 tonnes générant plus de 776 milliards de francs CFA, et une balance commerciale excédentaire de 1 975 milliards. Sur le plan social, le gouvernement annonce plus de 7 millions de tonnes de production céréalière, couvrant 126,6 % des besoins, et l’allocation de 1 450 milliards de francs CFA à l’éducation et à la santé, soit plus de 40 % du budget. Ces chiffres sont issus des communications officielles et n’ont pas tous fait l’objet d’une vérification indépendante exhaustive dans un contexte où l’accès au pays reste restreint.
Le rapport de la Banque mondiale sur le Burkina Faso et les données de la Banque africaine de développement offrent des points de comparaison partiels, mais les conditions d’accès sur le terrain limitent la capacité des institutions multilatérales à auditer l’ensemble des données nationales.
La narration du pouvoir, entre légitimation et lacunes
Ce que révèle l’exposition RPP 2026, au-delà des secteurs qu’elle met en avant, c’est la structure même du récit politique du régime Traoré : priorité à la défense (le ministère de la Guerre ouvre le bal), valorisation d’initiatives à fort symbole identitaire (Faso Mêbo, les VDP), et affichage de services numériques concrets pour montrer que l’État continue de fonctionner malgré la crise sécuritaire. Les avancées en matière de dématérialisation administrative notamment le e-casier judiciaire avec ses 418 000 demandes traitées constituent de véritables réalisations techniques. Mais elles sont portées par une infrastructure de connectivité encore insuffisante et concernent pour l’essentiel les populations urbaines.
La question que cette exposition ne résout pas est celle de l’adéquation entre la communication institutionnelle et la réalité vécue par les populations déplacées, dont le nombre dépasse deux millions selon les estimations des agences humanitaires. Pour les décideurs et chercheurs qui suivent les transitions sahéliennes, l’enjeu n’est pas de nier les progrès sectoriels, mais de mesurer l’écart entre la mise en scène du bilan et les conditions dans lesquelles ce bilan a été produit et pour qui il est réellement accessible. C’est cet écart qui, in fine, déterminera la durabilité politique de la RPP bien plus que le nombre de pavillons ouverts au SIAO.
Sources
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Digital 2024 Burkina Faso — DataReportal, janvier 2024
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RPP, un an de performances d’une économie résiliente — Sidwaya, 2025
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Le Premier ministre présente les résultats enregistrés en 2025 — Net Afrique, 2025
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E-casier judiciaire désormais disponible dans toutes les régions — Sidwaya, 2024
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Le e-certificat et le e-casier judiciaire génèrent plus de 337 millions FCFA en deux ans — Faso7, décembre 2025
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Faso Mêbo, l’initiative qui rebâtit le Burkina dans l’unité — Burkina24, septembre 2025
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Les JEPPC 2025, pour renforcer l’ordre et la discipline — Journal du Faso, 2025
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Comprendre le coup d’État au Burkina Faso — Africa Center for Strategic Studies
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Régime assurance maladie universelle : le gage d’un accès équitable aux soins — Sidwaya, 2025
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Burkina Faso Economic Update 2025 — Banque mondiale, 2025