Vingt ans après sa création formelle, la Force africaine en attente reste un chantier. La tenue en Égypte de la 5e plateforme régionale d’échange organisée par l’Union africaine illustre autant la persistance de l’ambition continentale que l’ampleur des obstacles structurels qui en retardent la concrétisation. Entre fragmentation institutionnelle, financement défaillant et prolifération des crises, le fossé entre doctrine et réalité opérationnelle n’a jamais paru aussi criant.
Un projet continental à l’épreuve de la durée
La Force africaine en attente a été formellement inscrite dans le Protocole relatif à la création du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine dès 2002. Conçue comme un dispositif de réaction rapide articulé autour de cinq brigades régionales, CEDEAO à l’ouest, CEEAC en Afrique centrale, IGAD à l’est, SADC au sud, et un mécanisme nord-africain, elle devait permettre à l’UA de conduire de manière autonome des opérations allant du maintien de la paix à l’intervention en cas de génocide ou de crimes contre l’humanité.
L’objectif d’une pleine opérationnalité, initialement fixé à 2010, a été repoussé à plusieurs reprises. En 2016, l’UA déclarait la Force « pleinement opérationnelle » à l’issue de l’exercice continental Amani Africa II. Cette déclaration n’a pas résisté à l’épreuve des faits : depuis lors, aucune opération n’a été conduite directement sous le sigle FAA. Les déploiements effectivement réalisés, AMISOM en Somalie, MISCA en Centrafrique, intervention de la SADC au Mozambique en 2021 ou en RDC en 2024, relèvent d’initiatives régionales ou institutionnelles spécifiques, menées dans l’esprit du cadre FAA mais sans l’actionner formellement.
La 5e plateforme tenue en Égypte n’arrive donc pas dans un vide : elle s’inscrit dans une longue séquence de réunions de coordination dont les conclusions peinent à se traduire en capacité déployable.
Une menace en accélération, une réponse en décalage
Le contexte sécuritaire qui a motivé la convocation de cette plateforme est sans ambiguïté. Selon les données disponibles, sept changements anticonstitutionnels de gouvernement ont été enregistrés sur le continent entre 2020 et 2024 : Mali (deux fois), Guinée, Burkina Faso (deux fois), Niger et Gabon. À ces ruptures institutionnelles s’ajoutent la persistance du djihadisme sahélien et la multiplication des foyers de conflits armés de la Corne de l’Afrique à la région des Grands Lacs.
Face à cette succession de crises, l’UA a systématiquement recouru au même outil : la suspension des États membres concernés et la condamnation politique des coups de force. L’efficacité de ces mesures diplomatiques reste limitée aucun des régimes issus de putschs récents n’a été contraint à un retour à l’ordre constitutionnel par la seule pression institutionnelle africaine.
C’est dans ce contexte que les travaux de la plateforme ont porté sur trois axes : la coordination entre les structures régionales et les mécanismes continentaux, le renforcement des capacités opérationnelles des brigades, et, point central de toutes les discussions depuis des années, la question du financement prévisible.
Le financement autonome : obstacle central, réponse fragmentaire
La question budgétaire constitue le nœud du problème. L’architecture de paix africaine repose encore massivement sur des financements extérieurs. L’Union européenne consacre 40,5 millions d’euros à l’Architecture africaine de paix et de sécurité pour la période 2020-2025, via la Facilité européenne pour la paix qui a succédé à l’Instrument de soutien à la paix pour l’Afrique en 2021. Cette dépendance aux financements extérieurs, bien qu’atténuée par rapport aux décennies précédentes, demeure un facteur structurel de vulnérabilité.
Du côté africain, deux mécanismes coexistent. Le Fonds pour la paix, créé en 2017 et abondé via les contributions des États membres, a totalisé environ 338 millions de dollars depuis son lancement selon les derniers états financiers de l’UA, un effort réel, mais qui reste très en deçà de l’objectif initial de 400 millions sur lequel s’étaient engagés les chefs d’État. Le taux de contribution effectif n’atteignait que 61 % en 2018, avec 50 États membres ayant versé une quote-part.
Le second mécanisme, plus ambitieux, est le prélèvement de 0,2 % sur les importations admissibles, adopté au sommet de Kigali en 2016. Son application reste incomplète et inégale : en 2022, seuls 17 États membres environ l’appliquaient, soit moins d’un tiers des 54 membres de l’UA. L’organisation indique encore en 2024 vouloir en « accélérer » la mise en œuvre, aveu implicite d’un déploiement laborieux. Le potentiel théorique du mécanisme est pourtant considérable, des estimations évoquent 65 millions de dollars par an et par bloc régional, mais il reste largement inexploité faute d’adhésion suffisante des États.
Des brigades régionales aux capacités inégales
L’état de préparation des cinq brigades régionales illustre cette hétérogénéité. La brigade de la CEDEAO est généralement décrite comme la plus avancée sur le plan doctrinal et organisationnel, avec des unités stationnées dans leurs pays d’origine et théoriquement déployables sur autorisation politique. L’organisation travaille actuellement à une brigade antiterroriste spécialisée, avec un objectif de pleine capacité fixé à juillet 2027. Mais même pour la CEDEAO, la distance entre communication officielle et capacité réellement éprouvée reste significative.
Pour les brigades de la CEEAC, de l’IGAD et du mécanisme nord-africain, les évaluations disponibles ne confirment pas de capacité de déploiement rapide mature. La brigade de la SADC a participé à des exercices majeurs et a effectivement déployé des contingents au Mozambique et en RDC, ce qui lui confère une expérience opérationnelle que d’autres composantes n’ont pas encore acquise.
Cette réalité rejoint l’analyse de fond portée depuis plusieurs années par Jakkie Cilliers, fondateur de l’Institut d’études de sécurité (ISS) à Pretoria : la FAA a été conçue pour des ambitions que les moyens africains actuels ne peuvent pas soutenir, et il serait plus productif de calibrer la Force sur des missions réalistes plutôt que de perpétuer l’écart entre des mandats formellement ambitieux et des capacités insuffisantes.
La plateforme égyptienne : utile mais insuffisante
Les plateformes régionales d’échange ont une utilité réelle : elles permettent de maintenir un espace de dialogue technique entre les structures continentales et régionales, d’harmoniser les doctrines et d’identifier les lacunes capacitaires. La tenue de cette 5e édition en Égypte confirme que l’UA entend maintenir la pression politique sur l’opérationnalisation de la FAA.
Mais la récurrence de ces réunions, et des constats qu’elles produisent, pose une question de fond : à quel moment les diagnostics partagés se transforment-ils en solutions financées ? Le budget des opérations de soutien à la paix de l’UA était établi à 252 millions de dollars en 2023, selon les documents budgétaires de l’organisation. C’est une enveloppe substantielle, mais dont l’essentiel couvre des opérations en cours, laissant peu de marge pour le renforcement structurel d’une force en attente qui n’est toujours pas pleinement déployable.
La vraie mesure du succès de cette plateforme ne se lira pas dans son communiqué final, mais dans les arbitrages budgétaires nationaux des semaines suivantes, et dans la vitesse à laquelle les États membres encore récalcitrants activent le prélèvement de 0,2 %. Sans financement prévisible autonome, la Force africaine en attente restera ce qu’elle est depuis deux décennies : une architecture de papier que chaque nouvelle crise rend davantage urgente, et chaque sommet, un peu moins crédible.
Sources
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Agence Anadolu – 5e plateforme régionale d’échange sur la Force africaine en attente : Anadolu Agency
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La Force africaine en attente a 20 ans : a-t-elle contribué à maintenir la paix ? : The Conversation
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Repenser la gestion des changements anticonstitutionnels de gouvernement en Afrique de l’Ouest : ISS Africa, 2024
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Fiche EU-AU Paix et Sécurité 2020-2025 : SEAE / Union européenne, 2025
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Financement durable de l’Union africaine : Union africaine
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Fonds pour la paix de l’UA : Union africaine
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Note sur l’adaptation des capacités de la FAA aux évolutions du contexte sécuritaire : Ministère français des Armées / DGRIS
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Rapport du Conseil exécutif de l’UA – Financement de l’Union : Union africaine
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Les opérations de maintien de la paix de l’UA se multiplient : résultats mitigés — The Conversation