Sénégal : violences politiques, les responsables présumés désormais dans le viseur de la justice

La rédaction

octobre 5, 2026

Soixante-seize morts, dont quarante-et-un à Dakar, et plus de deux cents victimes présumées de torture ou de traitements dégradants : ces chiffres provisoires, rendus publics par le parquet de Dakar dans le cadre d’une enquête sur les violences politiques survenues entre 2021 et 2024, donnent pour la première fois une assise judiciaire officielle à une période de répression longtemps documentée par les seules organisations de défense des droits humains. Amnesty International Sénégal, qui salue l’initiative, exige néanmoins que les poursuites ne s’arrêtent pas à quelques exécutants et englobent l’ensemble des responsables présumés, civils comme militaires. L’enjeu dépasse désormais la comptabilité macabre : il s’agit de savoir si le Sénégal peut transformer un dossier pénal en véritable processus de justice transitionnelle, et ce que cela signifie pour une région sahélienne en quête de références institutionnelles.

Un bilan officiel qui consolide – sans clore – la question des victimes

Depuis les premières flambées de violence liées à l’affaire Ousmane Sonko en mars 2021 jusqu’aux tensions pré-électorales de février-mars 2024, la mort d’opposants et de manifestants n’avait jamais fait l’objet d’un recensement judiciaire unifié. Le parquet de Dakar a désormais établi un premier bilan provisoire de 76 décès, dont 41 dans la seule région capitale, et de plus de 200 victimes présumées de torture ou de traitements inhumains, cruels ou dégradants. Cette ventilation géographique partielle, Dakar concentre plus de la moitié des décès recensés, révèle à la fois la densité de la répression dans la capitale et les lacunes méthodologiques qui restent à combler pour les autres régions du pays.

Ce bilan officiel coexiste avec des chiffres distincts issus des organisations de protection des droits humains. Amnesty International avait antérieurement avancé le chiffre d’au moins 65 morts et plus de 1 000 blessés lors des manifestations, tandis qu’une donnée citant le ministère de la Famille et des Solidarités évoquait 79 morts et 2 172 anciens détenus nécessitant une assistance. Ces écarts entre sources reflètent des périmètres temporels et méthodologiques différents, plutôt qu’une contradiction de fond : le parquet conduit une instruction pénale qui, par nature, applique des critères de preuve plus stricts que les décomptes d’urgence établis par les ONG. Cette précision comptable est une avancée, mais elle ne doit pas masquer que le tableau reste incomplet.

L’ouverture d’une enquête pour crimes contre l’humanité constitue en soi un signal institutionnel fort. Des premières inculpations ont déjà été prononcées, ce qui ancre la procédure dans la réalité judiciaire et lui confère une crédibilité que les seules annonces politiques n’auraient pu produire.

La question des militaires : un verrou procédural à surveiller

L’exigence d’Amnesty International Sénégal d’étendre les poursuites aux responsables militaires touche à une complexité procédurale spécifique au droit sénégalais. L’article 698-1 du code de procédure pénale dispose que lorsqu’un militaire est soupçonné d’avoir commis un crime ou un délit dans l’exercice de ses fonctions et hors flagrance, le procureur doit recueillir l’avis préalable du ministre chargé de la Défense ou de l’autorité militaire habilitée avant d’engager des poursuites, à défaut, la procédure est nulle. Ce mécanisme de filtre ministériel peut ralentir ou, dans un contexte politique défavorable, bloquer des poursuites légitimes contre des agents de la force publique.

Le gouvernement issu de l’élection de Bassirou Diomaye Faye a adopté une posture d’affichage en faveur d’une justice indépendante, présentant l’enquête comme une démarche de recherche de vérité judiciaire menée sans interférence de l’exécutif. Ousmane Sonko, dont le camp a historiquement défendu la nécessité de rendre justice aux victimes de la répression, a soutenu la levée du verrou que représentait la loi d’amnistie de 2024, avant que le Conseil constitutionnel n’en limite la portée pour les crimes graves, dont la torture. Cela étant, la frontière entre volonté politique affichée et dispositions procédurales concrètes reste une zone de vigilance : le parquet devra démontrer que l’avis ministériel préalable ne devient pas un outil de protection des cadres militaires impliqués dans la répression.

Les spécialistes de droit pénal international relèvent par ailleurs que si le Sénégal dispose d’un cadre normatif relativement avancé, la compétence universelle a été introduite en droit interne, et les juridictions sénégalaises peuvent connaître de crimes contre l’humanité, la capacité opérationnelle reste inégalement consolidée. L’affaire Hissène Habré et les Chambres africaines extraordinaires constituent une référence emblématique, mais cette expérience est généralement décrite comme exceptionnelle plutôt que comme la preuve d’une aptitude ordinaire pleinement installée. Le renforcement des capacités des magistrats et enquêteurs en droit pénal international demeure un besoin structurel.

Les précédents régionaux : entre espoir et sobriété

Pour mesurer ce que peut produire, ou ne pas produire, l’enquête sénégalaise, le regard vers les expériences voisines s’impose.

La Côte d’Ivoire : des mécanismes sans condamnations

Après les violences post-électorales de 2010-2011, Abidjan avait créé une architecture institutionnelle relativement complète : Cellule spéciale d’enquête et d’instruction, Commission nationale d’enquête, Commission dialogue vérité et réconciliation, puis CONARIV pour les indemnisations. En 2015, la cellule spéciale avait inculpé plus de vingt personnes, dont des commandants de haut rang des deux camps. Mais les résultats en termes de condamnations effectives ont été qualifiés de très limités et politiquement contestés par la FIDH et Human Rights Watch : les poursuites ont surtout visé les partisans de Laurent Gbagbo, tandis que les dossiers concernant les forces pro-Ouattara sont restés peu avancés. La loi d’amnistie de décembre 2018 a ensuite suspendu plusieurs procédures. Le cas ivoirien illustre le risque d’une justice à géométrie variable, où les mécanismes institutionnels existent sans que l’équité des poursuites soit garantie.

La Guinée : le long chemin vers un verdict

Le massacre du 28 septembre 2009 au stade de Conakry offre une leçon inverse, plus encourageante dans son résultat mais vertigineuse dans son calendrier. Le procès national s’est ouvert le 28 septembre 2022, soit treize ans après les faits, et a abouti à un verdict le 31 juillet 2024 condamnant plusieurs accusés, dont l’ex-président Moussa Dadis Camara, pour crimes contre l’humanité. Un second procès s’est ouvert en décembre 2025. Ce processus démontre qu’une juridiction nationale peut, même tardivement, conduire elle-même des poursuites pour des crimes internationaux, réduisant la nécessité d’un recours externe à la CPI. Il montre aussi que le temps judiciaire est un enjeu en soi : plus le délai est long, plus la collecte des preuves, la protection des victimes et la crédibilité institutionnelle deviennent difficiles.

Pour le Sénégal, la comparaison est instructive à double titre. D’un côté, les premières inculpations ont été prononcées dans un délai relativement court après les faits, quelques années, non pas une décennie, ce qui préserve l’intégrité des preuves et la mobilisation des familles. De l’autre, l’exemple ivoirien rappelle que l’existence d’une procédure ne garantit pas l’équité de son application, surtout lorsque les responsabilités traversent la ligne de démarcation entre forces gouvernementales et opposition.

Au-delà des chiffres : la demande des familles

La dimension la moins quantifiable de ce dossier est peut-être la plus déterminante pour sa durabilité. Les familles des victimes des violences de 2021 à 2024 ont formulé des attentes qui ne se réduisent ni aux réparations financières ni à la seule mise en examen de quelques agents subalternes. Plusieurs associations de victimes ont publiquement manifesté leur méfiance envers toute tentation de règlement politique du dossier, notamment à propos de signaux ambigus concernant le traitement de l’ancien président Macky Sall. Cette pression de la société civile constitue, à sa façon, un mécanisme de contrôle informel sur l’indépendance de l’enquête.

La CEDEAO, de son côté, a exprimé ses préoccupations sur les violences au Sénégal et appelé au dialogue, mais elle n’a pas adopté de position formelle spécifique sur l’enquête judiciaire en cours. Son Conseil de médiation et de sécurité est demeuré discret sur ce volet pénal, ce qui n’est pas surprenant : l’organisation régionale intervient en règle générale sur le plan politique, laissant les processus judiciaires nationaux se déployer sans cadrage explicite de sa part. Cela ne signifie pas que l’environnement régional est neutre, le signal que le Sénégal enverrait en menant des poursuites sérieuses et équitables aurait une résonance certaine dans un espace ouest-africain où la culture de l’impunité reste une norme contestée mais encore prégnante.

Un test pour la crédibilité institutionnelle sénégalaise

L’enquête ouverte par le parquet de Dakar se situe à l’intersection de plusieurs exigences difficiles à satisfaire simultanément : exhaustivité des poursuites, équité dans l’attribution des responsabilités, respect des droits des accusés, et réponse aux attentes des familles. Aucun de ces paramètres n’est acquis.

Le précédent que le Sénégal est en train de construire, ou de manquer, dépasse ses frontières. Dans une région sahélienne où les transitions militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger s’accompagnent d’une rhétorique de rupture sans mécanisme judiciaire crédible, la capacité d’une démocratie civile à traduire en justice ceux qui ont ordonné ou exécuté la répression politique constituerait un point de référence pour la justice transitionnelle en Afrique de l’Ouest. La vraie question n’est pas de savoir si l’enquête a été ouverte, elle l’a été, mais si elle sera conduite jusqu’à son terme avec l’indépendance et la rigueur que la gravité des faits commande.


Sources