Afrique du Sud : Malema réclame la destitution de Ramaphosa, la contestation franchit un nouveau cap

La rédaction

octobre 5, 2026

Depuis son accession à la présidence sud-africaine en 2018, Cyril Ramaphosa accumule les fronts de crise sans jamais en sortir totalement indemne. Les attaques récentes de Julius Malema au KwaZulu-Natal, réclamant à la fois sa destitution et son emprisonnement, illustrent une polarisation qui ne faiblit pas, et qui interroge la robustesse réelle des institutions sud-africaines face à une pression politique soutenue.

L’offensive Malema : entre rhétorique électorale et accusation structurelle

Le leader de l’Economic Freedom Fighters ne se contente plus de critiquer la gouvernance de Ramaphosa : il réclame son incarcération. Lors d’un rassemblement au KwaZulu-Natal, Julius Malema a mis en cause la responsabilité du président dans le massacre de Marikana, survenu le 16 août 2012, lorsque 34 mineurs grévistes avaient été abattus par la police dans ce qui reste l’un des épisodes les plus sombres de l’Afrique du Sud post-apartheid.

Cette charge n’est pas nouvelle sur le fond, mais elle gagne en intensité à l’approche des élections locales. L’EFF, troisième force politique du pays avec environ 10,3 % des voix lors des élections municipales de 2021, dont 10,48 % dans la seule métropole d’eThekwini (Durban), cherche à capitaliser sur un mécontentement populaire qui dépasse largement son électorat traditionnel.

La question de Marikana mérite cependant d’être posée avec rigueur. En 2015, la Commission Farlam a expressément écarté toute responsabilité causale de Cyril Ramaphosa dans le massacre, qualifiant les accusations portées contre lui de « sans fondement ». Le rapport a concentré ses conclusions sur les défaillances du commandement policier, non sur les interventions de l’alors directeur non-exécutif de Lonmin. Malema le sait. Sa stratégie est moins juridique que politique : maintenir vivace une association entre le nom de Ramaphosa et le traumatisme collectif de Marikana, dans un pays où les inégalités structurelles n’ont pas disparu avec l’apartheid.

Phala Phala : une affaire qui résiste à l’archivage

L’affaire Phala Phala constitue, elle, un terrain plus concret pour les adversaires du président. En février 2020, un cambriolage a lieu dans la résidence privée de Ramaphosa : des devises en espèces sont dérobées. Le montant retenu par les rapports officiels, celui de la Banque centrale sud-africaine et celui du Public Protector, s’établit à 580 000 dollars américains, présentés comme le produit de la vente de buffles, conservés en liquide sur la ferme. Une version alternative, portant le montant à quatre millions de dollars et émanant des accusations d’Arthur Fraser, ancien directeur des renseignements, a largement circulé dans les médias mais n’a pas été retenue par les instances officielles.

L’affaire éclate publiquement en 2022, alimentant une procédure parlementaire. Un panel indépendant conclut que Ramaphosa pourrait avoir commis une violation grave de la Constitution, formulation suffisante pour ouvrir la voie à une procédure de destitution. Mais en décembre 2022, l’Assemblée nationale rejette la motion par 214 voix contre 148 et 2 abstentions, mettant un terme provisoire à l’initiative. L’ANC, par la voix de son secrétaire général Fikile Mbalula, avait imposé la discipline de vote et soutenu « pleinement » le président.

En octobre 2024, le Parquet national (NPA) a formellement décidé de ne pas engager de poursuites pénales contre Ramaphosa dans cette affaire, concluant à l’absence de « perspective raisonnable de condamnation ». La décision, saluée par la présidence mais vivement contestée par l’opposition, n’a pas clôt le débat politique. Des recours juridiques restent en cours, et l’affaire continue d’alimenter le récit d’une impunité des élites, indépendamment de sa dimension pénale.

La résilience institutionnelle en question

Le cas Ramaphosa invite à une comparaison avec les précédents africains de présidents contraints à la démission ou à la destitution sous double pression, parlementaire et populaire. L’Afrique du Sud a elle-même produit le cas Jacob Zuma : contraint à démissionner en 2018 sous la menace d’un vote de destitution et la pression croissante de l’ANC, son propre parti. Le mécanisme est connu, et Ramaphosa en connaît bien le fonctionnement pour en avoir été l’un des acteurs.

La différence fondamentale tient ici à la position de l’ANC. Sous Zuma, le parti avait fini par se retourner contre lui. Sous Ramaphosa, il continue de le soutenir, tout en étant lui-même affaibli. Les élections générales de mai 2024 ont confirmé l’effondrement relatif du parti historique : l’ANC a obtenu 40 % des suffrages, perdant pour la première fois depuis 1994 sa majorité absolue. Ramaphosa a été réélu président par l’Assemblée nationale, mais dans le cadre d’un gouvernement d’unité nationale contrainte, associant l’ANC à l’Alliance démocratique (DA) et à d’autres formations. Sa légitimité repose désormais sur une coalition, non sur une majorité organique.

Cette fragilisation structurelle crée un paradoxe : Ramaphosa dispose d’un socle institutionnel suffisant pour résister aux offensives de Malema, mais il ne dispose plus de la force politique nécessaire pour en imposer le récit. Les sondages disponibles début 2024 relevaient qu’il restait personnellement mieux évalué que son parti, avec 45 % de jugements positifs selon une enquête compilée par Statista en février 2024, mais que cette cote personnelle ne se traduisait plus en soutien électoral transférable à l’ANC.

La polarisation comme stratégie, l’institution comme rempart

Il serait inexact de réduire la pression que subit Ramaphosa à un simple phénomène rhétorique. La séquence Phala Phala, la procédure d’impeachment de 2022, et désormais les appels à l’emprisonnement illustrent une tendance profonde : la contestation de la légitimité présidentielle ne se fait plus seulement dans les urnes, mais dans les prétoires, dans la rue, et dans les rassemblements de masse. L’EFF a parfaitement intégré cette grammaire de la déstabilisation continue.

Mais les institutions sud-africaines ont jusqu’ici tenu. La Banque centrale a rendu un rapport indépendant. Le Parlement a voté, même si c’est sous discipline de parti. Le NPA a statué. Ces décisions sont contestables, et elles ont été contestées. Elles n’ont cependant pas été contournées par la rue ou l’armée, ce qui distingue l’Afrique du Sud d’un Zimbabwe 2017 ou d’un Burkina Faso 2014.

La vraie question n’est donc pas de savoir si Malema parviendra à destituer Ramaphosa, la probabilité en est faible à court terme. Elle est de mesurer à quel point cette accumulation de crises érode la capacité du président à gouverner efficacement, à porter des réformes, et à convaincre les investisseurs et partenaires internationaux de la stabilité du pays. Un chef d’État en défense permanente est rarement un chef d’État en capacité d’initiative. C’est peut-être là le véritable coût politique de la pression cumulée que subit Ramaphosa, bien au-delà des procédures formelles que ses adversaires peinent à mener à terme.


Sources