Une lettre ouverte signée par vingt-quatre personnalités presse la CEDEAO d’agir pour restaurer l’ordre constitutionnel en Guinée-Bissau. Ce nouvel appel à l’institution régionale illustre une tension structurelle que le contexte ouest-africain rend plus visible que jamais : l’écart entre la capacité normative de l’organisation et sa capacité d’action réelle.
Un pays habitué aux turbulences
La Guinée-Bissau n’est pas un cas inédit dans les archives de la CEDEAO. Depuis son indépendance en 1974, le pays a connu, selon BBC Afrique, au moins neuf tentatives de coup d’État, dont quatre réussies. Cette instabilité chronique a fait de Bissau une sorte de laboratoire permanent pour l’organisation régionale, qui y a alternativement suspendu, sanctionné, médié et déployé des troupes, sans jamais parvenir à enrayer durablement le cycle.
L’épisode le plus documenté reste la réponse de la CEDEAO au coup d’État d’avril 2012. L’organisation avait alors suspendu la Guinée-Bissau de ses activités, imposé des sanctions ciblées contre les membres de la junte, interdictions de voyager, gels d’avoirs, et menacé de mesures économiques et financières supplémentaires. Le Conseil de sécurité de l’ONU avait suivi en juin 2012 avec ses propres sanctions contre cinq responsables du putsch, signe que la pression régionale avait trouvé un relais international. L’effet le plus clairement documenté n’a pas été économique mais institutionnel : la junte a accepté la mise en place d’un gouvernement civil de transition sous la présidence de Manuel Serifo Nhamadjo, avant que la CEDEAO lève progressivement ses mesures. Un résultat partiel, obtenu par la contrainte, mais dont la pérennité s’est révélée fragile.
Aujourd’hui, la crise en cours, marquée par un bras de fer persistant entre les militaires au pouvoir et le PAIGC, principal parti d’opposition, repose la même question : que peut faire concrètement la CEDEAO lorsqu’un État membre s’éloigne des normes constitutionnelles sans franchir le seuil d’un coup d’État pleinement consommé ?
Un arsenal normatif solide, une mise en œuvre incertaine
La CEDEAO dispose pourtant d’un cadre textuel ambitieux. Le protocole additionnel de 2001 sur la démocratie et la bonne gouvernance interdit explicitement les changements anticonstitutionnels de gouvernement et encadre les réformes électorales de dernière minute. Les juristes s’accordent à y voir un instrument de prévention plutôt qu’une base d’intervention militaire automatique : les sanctions économiques et financières y apparaissent comme la réponse la plus clairement légitimée par les textes fondateurs. C’est précisément cette gradation, déclaration, suspension, sanctions, médiation, et seulement en dernier recours la menace de force, qui structure la doctrine d’intervention de l’organisation. Mais c’est aussi cette gradation qui permet à un État membre récalcitrant de jouer sur les délais et les marges d’interprétation.
Entre 2010 et 2024, la CEDEAO a eu à traiter au moins six grandes crises constitutionnelles, Côte d’Ivoire, Mali, Guinée, Burkina Faso (deux coups d’État distincts en 2022), Niger, avec des réponses allant de la suspension à la médiation. La seule menace explicite d’intervention militaire de cette séquence a visé le Niger en 2023, sans aboutir à un déploiement effectif. Ce bilan, documenté par l’Institut d’études de sécurité, illustre moins une incohérence de principe qu’une difficulté structurelle à franchir le saut entre la condamnation et la contrainte.
En décembre 2023, le sommet de la CEDEAO avait condamné les violences du 1er décembre à Bissau, prorogé d’un an le mandat de la Mission d’appui à la stabilisation en Guinée-Bissau (MAGB) et chargé sa Commission de réviser ce mandat. Des décisions qui relevaient davantage de la gestion administrative que de la réponse politique à une crise institutionnelle profonde.
Une organisation affaiblie au moment où on lui demande davantage
La question de la crédibilité de la CEDEAO se pose dans un contexte particulièrement défavorable. Le retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger, formalisé en janvier 2025, a privé l’organisation de trois États sahéliens centraux. Le Monde a décrit cette sortie comme la confirmation d’une « césure géostratégique » en Afrique de l’Ouest. Concrètement, cela signifie moins de poids dans les négociations régionales, une coordination antiterroriste compliquée, et une légitimité politique entamée par la contestation ouverte de son autorité par trois gouvernements.
Pour la crise bissau-guinéenne, cet affaiblissement a des conséquences directes. La CEDEAO ne peut plus s’appuyer sur la même architecture de pression collective qu’en 2012. Elle intervient désormais dans un espace régional fragmenté, où l’Alliance des États du Sahel (AES) constitue une structure alternative qui conteste implicitement le monopole de la CEDEAO comme cadre de référence en matière de gouvernance. Dans ce contexte, toute inaction de l’organisation sur le dossier bissau-guinéen est doublement lisible : comme une limite technique et comme un signal politique.
Le piège de la crédibilité institutionnelle
C’est là que réside l’enjeu central de la lettre ouverte adressée à la CEDEAO. Ses signataires ne demandent pas nécessairement une intervention militaire, ils demandent une démonstration que l’organisation est encore capable de convertir ses engagements normatifs en pression politique effective. La distinction est importante : la restauration de l’ordre constitutionnel en Guinée-Bissau ne requiert pas le déploiement de la Force en attente de la CEDEAO, mais elle exige une cohérence entre le discours et l’action diplomatique.
Or, la CEDEAO souffre d’un déficit de suivi structurel. Les décisions des sommets produisent des communiqués ; les communiqués produisent rarement des mécanismes de contrainte dont l’exécution est vérifiée. Cette critique n’est pas nouvelle : des analyses comme celle publiée sur Afriquexxi ont montré, à partir du cas nigérien, que le protocole de 2001 ne fonde pas automatiquement une réponse coercitive et que l’interprétation de ses dispositions reste largement tributaire de la volonté politique des États membres, laquelle est rarement unanime.
La Guinée-Bissau n’est pas, dans la hiérarchie des priorités de l’organisation, un dossier aussi saillant que le Mali ou le Niger. Sa taille, son poids économique relatif et l’absence de dimension sécuritaire immédiatement exportable la placent en dehors du premier cercle de l’attention régionale. C’est précisément ce manque de saillance qui rend le test de crédibilité plus révélateur : si la CEDEAO ne parvient pas à peser sur un pays de taille modeste dont la trajectoire constitutionnelle est pourtant bien documentée, les limites de son architecture institutionnelle apparaissent dans toute leur netteté.
Quelle marge de manœuvre reste-t-il ?
La diplomatie régionale dispose encore de leviers. La MAGB représente un point d’appui concret pour maintenir un dialogue avec les acteurs politiques et militaires bissau-guinéens. La médiation d’États membres influents, le Sénégal, le Nigeria, pourrait relayer une pression que l’institution ne peut exercer directement. Et les sanctions ciblées, si elles étaient envisagées, trouveraient un fondement juridique dans les précédents de 2012, même si leur efficacité est conditionnelle à l’unité des États membres.
Mais la vraie variable est politique, non technique. La CEDEAO peut-elle, dans son état actuel d’affaiblissement institutionnel, mobiliser la volonté collective nécessaire pour transformer une lettre ouverte en processus diplomatique structuré ? La réponse à cette question dira beaucoup, au-delà de Bissau, sur ce que l’organisation est encore capable d’être dans la recomposition en cours de l’espace ouest-africain.
Sources
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Lettre ouverte à la CEDEAO sur la Guinée-Bissau : Koaci, octobre 2026
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Repenser la gestion des changements anticonstitutionnels en Afrique de l’Ouest : Institut d’études de sécurité (ISS), juin 2024
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Communiqué final du 64e sommet de la CEDEAO, décembre 2023 : CEDEAO, décembre 2023
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Sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO : Le Monde, janvier 2025
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Sanctions de la CEDEAO après le coup d’État de 2012 en Guinée-Bissau : Communiqué final du sommet extraordinaire, avril 2012
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Criminalité et sanctions : le cas de la Guinée-Bissau : Global Initiative against Transnational Organized Crime, janvier 2024
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La CEDEAO, autrefois puissance affirmée : Kohnert, MPRA, 2023
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Présentation et analyse du protocole sur la démocratie de la CEDEAO : Afrique Gouvernance
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Où va la CEDEAO ? Réflexions juridiques à partir du cas nigérien : Afriquexxi