La Banque ouest-africaine de développement a réuni le 1er octobre 2026 à Abidjan chefs d’entreprises et représentants institutionnels pour présenter ses instruments de financement au secteur privé ivoirien. Une rencontre révélatrice d’un changement de posture : la BOAD ne veut plus seulement financer des États, elle entend désormais capter des projets privés. Mais entre l’ambition affichée et l’accès effectif au crédit, le chemin reste semé d’obstacles structurels que le seul affichage institutionnel ne suffira pas à lever.
Une priorité stratégique inscrite dans le plan « Djoliba… La Suite »
L’événement organisé au Noom Hôtel d’Abidjan, en partenariat avec la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire (CCI-CI), s’inscrit dans une logique bien précise. Le plan stratégique « Djoliba… La Suite » 2026-2030 de la BOAD prévoit de consacrer la moitié de ses financements dans l’espace UEMOA aux entreprises privées, sur un objectif global de 6 500 milliards de FCFA sur cinq ans soit presque le double du plan précédent. La transformation en « Groupe BOAD », avec des entités spécialisées par métier, est censée rendre cette ambition opérationnelle.
Pour la Côte d’Ivoire, les enjeux sont d’autant plus substantiels que le pays constitue déjà le portefeuille d’engagements le plus important de la banque parmi les huit États membres de l’UEMOA. Depuis sa création, la BOAD a mobilisé près de 2 600 milliards de FCFA en faveur de l’économie ivoirienne, dont plus de 43 % directement destinés au secteur privé. Ce socle historique ne suffit pourtant pas à masquer un paradoxe persistant : le secteur privé ivoirien reste, en proportion de son poids économique potentiel, sous-financé par les mécanismes multilatéraux.
Un contexte national qui exige un saut qualitatif
La rencontre d’Abidjan prend un relief particulier à l’aune du Plan national de développement (PND) 2026-2030, qui fait reposer environ 70 % de l’effort d’investissement sur le secteur privé. L’ambition est considérable, et l’expérience du cycle précédent invite à la prudence. Lors du PND 2021-2025, l’objectif assigné au secteur privé atteignait 43 647 milliards de FCFA sur la durée du plan ; selon les données du CEPICI, les investissements privés effectivement recensés n’ont représenté qu’une fraction modeste de cet objectif initial.
Ce précédent illustre la nature du défi. Lamine Coulibaly, représentant du ministre du Commerce et de l’Artisanat, l’a formulé sans détour lors du petit-déjeuner d’Abidjan : « Le défi n’est donc plus seulement de mobiliser les ressources, mais surtout de les transformer en projets bancables, en usines et en emplois. » Cette formulation, qui déplace le curseur de la disponibilité des ressources vers leur conversion productive, traduit une prise de conscience gouvernementale sur la nature réelle du goulot d’étranglement.
De son côté, Faman Touré, président de la CCI-CI, a insisté sur la double contrainte qui pèse sur les entreprises : « Une telle transformation ne saurait toutefois se réaliser sans un accès adéquat au financement, mais également sans des entreprises suffisamment structurées, capables de présenter des projets solides et bancables auprès des institutions financières. » La bancabilité des projets, plus encore que la disponibilité des fonds, s’impose comme le nœud du problème.
Des conditions d’accès qui dessinent un filtre sélectif
Les modalités concrètes du financement direct de la BOAD au secteur privé méritent d’être examinées sans complaisance. Les prêts peuvent couvrir jusqu’à 50 % du coût total hors taxes d’un projet, avec une durée allant jusqu’à dix ans et un différé de remboursement pouvant atteindre trois ans des conditions qui, sur le papier, semblent attractives pour un investissement industriel de moyen terme.
Mais le seuil minimum de 3 milliards de FCFA requis pour tout financement direct crée de facto un filtre très sélectif. Ce ticket d’entrée élevé exclut mécaniquement la grande majorité des PME ivoiriennes, dont la taille et la structuration financière ne leur permettent pas d’atteindre ce niveau de projet. En pratique, la BOAD finance le secteur privé en grande partie de façon indirecte, via des lignes de refinancement et des mécanismes de garantie acheminés par des banques commerciales partenaires un mode d’intervention moins visible mais quantitativement important.
Ce constat rejoint les diagnostics des institutions de surveillance. Selon le rapport sur les conditions de banque dans l’UEMOA publié par la BCEAO, les micro, petites et moyennes entreprises ont certes capté 52 % des crédits accordés aux personnes morales en 2024 un progrès par rapport aux 49 % de 2023 mais leur accès aux financements de moyen et long terme demeure structurellement limité. La Banque mondiale, dans ses propres analyses de l’espace UEMOA, estime que seulement 24,4 % des entreprises disposent d’un prêt ou d’une ligne de crédit, et que le financement bancaire des PME dépasse rarement 20 % du crédit total aux entreprises. En Côte d’Ivoire, où le taux de bancarisation stricte est estimé autour de 25 % en 2024, le chemin vers une inclusion financière des entreprises reste long.
La bancabilité comme variable d’ajustement : une solution en construction
Face à ces contraintes, la réponse esquissée lors de la rencontre d’Abidjan repose sur un dispositif d’accompagnement en amont. Franchy Nago, directeur du Département Développement Pays de la BOAD et chef de la Mission résidente en Côte d’Ivoire, a appelé de ses vœux la mise en place d’un mécanisme de suivi associant la CCI-CI, la BOAD, les services techniques du ministère du Commerce et le Guichet unique des PME. L’idée est d’accompagner les porteurs de projets jusqu’au stade du financement, en comblant les lacunes de structuration qui rendent aujourd’hui tant de dossiers inéligibles.
Ce type de dispositif n’est pas sans précédents dans la région. Au Sénégal, l’ADEPME gère depuis plusieurs années un guichet unique d’accès au financement qui a permis d’accompagner plusieurs milliers d’entreprises et de placer certaines d’entre elles face à des financeurs institutionnels. Les résultats sont réels en termes de volume d’activité, mais les observateurs notent que les PME sénégalaises captent encore moins de 10 % des crédits bancaires ce qui relativise la portée systémique de ces mécanismes, au moins à court terme.
La question de la gouvernance et de la pérennité d’un tel dispositif en Côte d’Ivoire mérite d’être posée. Multiplier les interlocuteurs CCI-CI, BOAD, ministère du Commerce, Guichet unique des PME peut autant diluer la responsabilité qu’accroître l’efficacité de l’accompagnement. L’expérience régionale enseigne que ces structures fonctionnent mieux lorsqu’un seul acteur dispose d’un mandat clair, de ressources humaines spécialisées et d’un accès direct aux décideurs de crédit.
L’efficacité en question : les conditions d’un vrai changement d’échelle
Pour que la BOAD transforme réellement sa posture vis-à-vis du secteur privé ivoirien, plusieurs conditions doivent être réunies simultanément. La première est la montée en compétences des PME elles-mêmes : sans capacité à produire un plan d’affaires, des états financiers audités et des garanties tangibles, aucun guichet d’accompagnement ne pourra suffire. La deuxième est la révision des instruments, pour que des mécanismes de financement adaptés aux tickets inférieurs à 3 milliards de FCFA soient développés que ce soit via des fonds de garantie renforcés, des lignes de refinancement spécialisées ou des véhicules d’investissement dédiés aux PME à fort potentiel.
La troisième condition, peut-être la plus décisive, est celle de l’exécution. Le plan « Djoliba… La Suite » affiche une ambition de rupture en mettant l’accent sur l’impact concret plutôt que sur la simple approbation de dossiers. C’est précisément sur ce point que les banques de développement sont le plus souvent jugées sévèrement : non sur leur capacité à engager des fonds, mais sur leur aptitude à générer des résultats mesurables dans l’économie réelle.
La Côte d’Ivoire, locomotive de l’UEMOA avec une croissance qui reste parmi les plus dynamiques d’Afrique subsaharienne, constitue un terrain d’observation idéal pour évaluer cette ambition. Si la BOAD parvient à financer effectivement un nombre significatif de PME structurées dans les deux prochaines années, elle aura validé son nouveau modèle. Dans le cas contraire, le petit-déjeuner d’Abidjan ne restera qu’un signal de plus sans suite opérationnelle et la question de l’efficacité réelle des banques multilatérales de développement face aux besoins du tissu productif africain se posera avec encore plus d’acuité.
Sources
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Financement des PME : la BOAD et la CCI-CI renforcent le dialogue pour soutenir les ambitions du PND 2026-2030 — Abidjan.net / Agence Ecofin, octobre 2026
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Plan stratégique BOAD « Djoliba… La Suite » : indicateurs financiers et croissance — BOAD, 2026
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Soutien au secteur privé – conditions de financement direct — BOAD
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Rapport sur les conditions de banque dans l’UEMOA – 2024 — BCEAO, 2025
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Rapport d’activités CEPICI 2021-2025 — CEPICI, Côte d’Ivoire
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Cartographie des stratégies de financement des MPME dans l’UEMOA — PNUD Afrique
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Financement du développement : le PND 2026-2030, opérationnalisation de la vision du chef de l’État — Fraternité Matin, 2026
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Guichet unique d’accès au financement : l’ADEPME redessine une version modernisée — APS Sénégal