La première Commission intergouvernementale Togo-Russie, réunie à Lomé du 29 septembre au 1er octobre, ne saurait se réduire à un simple exercice de diversification diplomatique. Derrière l’inventaire sectoriel affiché, énergie, mines, transports, numérique, éducation, sécurité, se dessine une logique géographique que Moscou cultive méthodiquement : atteindre la façade atlantique de l’Afrique de l’Ouest après avoir consolidé son emprise sur le Sahel enclavé.
Du Sahel à la côte : une expansion structurelle
L’ancrage russe en Afrique de l’Ouest subsaharienne a longtemps été lu à travers le prisme sahélien : Mali, Burkina Faso, Niger, trois États devenus membres de l’Alliance des États du Sahel, trois partenaires privilégiés de Moscou où l’Africa Corps, successeur institutionnel du groupe Wagner, opère depuis plusieurs années. Cette lecture, exacte, est toutefois incomplète.
Car depuis 2022, la Russie a engagé une remontée systématique vers les littoraux. L’ISS Africa qualifie cette stratégie de « multidimensionnelle » et « opportuniste » : Moscou exploite les crises politiques et sécuritaires pour insérer ses instruments, partenariats sécuritaires, soft power, commissions intergouvernementales, là où une fenêtre s’ouvre. La réunion de Lomé s’inscrit dans cette dynamique d’expansion structurelle, non dans une relation bilatérale surgissant de nulle part.
Les deux pays entretiennent en réalité des relations diplomatiques depuis le 1er mai 1960, établies avec l’URSS quelques jours après l’indépendance togolaise. Des accords de coopération commerciale (1961), culturelle (1965), économique et technique (1978) ont jalonné la Guerre froide avant que les années 1990 ne marquent un long ralentissement. La première réunion de la commission mixte Togo-Russie fait donc figure de relance institutionnelle d’un lien ancien, sur des bases stratégiques inédites.
Le port de Lomé, atout décisif dans le calcul russe
Si Moscou regarde vers Lomé avec un intérêt renouvelé, c’est d’abord pour une raison concrète : le port en eau profonde de la capitale togolaise est le premier port à conteneurs d’Afrique de l’Ouest pour la quatrième année consécutive en 2024, avec 2,06 millions d’EVP traités cette année-là et un trafic global de 30,64 millions de tonnes. Sa position à l’interface entre l’Atlantique et l’hinterland sahélien en fait un nœud logistique sans équivalent immédiat dans la sous-région.
L’intérêt stratégique de cet accès ne s’arrête pas aux quais. À une trentaine de kilomètres au nord de Lomé, la plateforme industrielle d’Adétikopé (PIA) constitue le prolongement terrestre de ce dispositif : port sec d’une capacité annoncée de plusieurs centaines de milliers d’EVP, entrepôts couvrant plus de 40 000 m², parking dimensionné pour plusieurs centaines de poids lourds, connexion directe à la route nationale n°1. La PIA est conçue pour absorber les flux de transit vers le Mali, le Burkina Faso et le Niger, précisément les trois États sahéliens avec lesquels Moscou entretient ses relations les plus étroites.
Le schéma se dessine clairement : en s’implantant au Togo, la Russie se donne accès à un corridor logistique qui relie la mer à ses partenaires enclavés, sans passer par aucun territoire sous influence occidentale directe. Le ministère des Affaires étrangères togolais a confirmé en 2025 un accord de coopération militaire avec Moscou, prévoyant l’envoi d’instructeurs russes ainsi que des accès navals et aériens. Le Monde a documenté l’accès désormais privilégié accordé à la marine militaire russe sur le port de Lomé.
Une mécanique d’institutionnalisation progressive
La commission intergouvernementale n’est pas un outil diplomatique anodin. C’est le mécanisme par lequel Moscou stabilise et approfondit ses partenariats en Afrique, en créant des structures bilatérales pérennes qui traversent les alternances gouvernementales et formalisent des coopérations sectorielles difficilement réversibles.
Entre 2022 et 2024, la Russie a activé ou réactivé ce mécanisme avec plusieurs pays africains simultanément : la sixième session de la commission mixte Congo-Russie s’est tenue dès septembre 2022 à Brazzaville ; un accord-cadre a été soumis à la Douma russe pour le Burkina Faso ; et en mai 2024, le cabinet russe annonçait la création en cours de commissions intergouvernementales avec cinq nouveaux pays africains, Cameroun, Kenya, Côte d’Ivoire, Rwanda, Sénégal. Le Togo s’insère donc dans une vague institutionnalisatrice délibérée, non dans un partenariat isolé.
La géographie de ces activations est instructive. Elle couvre à la fois les États sahéliens sous gouvernance militaire pro-russe et des pays côtiers à régimes civils ou semi-civils, préservant ainsi la CEDEAO en tant qu’interlocuteur global. En février 2024, le président de la Commission de la CEDEAO, Omar Touray, déclarait que l’organisation était prête à un partenariat « mutuellement bénéfique » avec la Russie, signal d’une ouverture pragmatique qui ménage les marges de manœuvre de Moscou dans les États membres côtiers.
Des limites à ne pas sous-estimer
La stratégie russe présente des atouts réels, mais aussi des contraintes structurelles que l’analyse géopolitique doit intégrer.
D’abord, la question paramilitaire reste sensible et limitée. Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, a démenti publiquement la présence de « mercenaires russes » au Togo, précisant qu’il s’agissait de « formateurs ». À la différence du Mali ou du Burkina Faso, aucune présence documentée et largement corroborée de l’Africa Corps n’a été établie au Togo, ni au Bénin, ni au Ghana. La pénétration sécuritaire russe dans les États côtiers reste donc d’une nature différente, plus institutionnelle, moins paramilitaire, de ce qui prévaut au Sahel.
Ensuite, les capacités économiques russes sont limitées par la guerre en Ukraine et par les sanctions occidentales. La diversification sectorielle affichée lors de la commission de Lomé, énergie, numérique, éducation, devra trouver des financements et des opérateurs crédibles pour se concrétiser. Les précédents africains montrent que l’arsenal diplomatique russe est souvent plus solide que l’offre économique réelle.
Enfin, les États côtiers ouest-africains poursuivent une logique de diversification des partenariats qui n’est pas une allégeance. Le Togo maintient des relations avec la France, l’Union européenne, la Chine et les États-Unis. La commission intergouvernementale avec Moscou est un outil parmi d’autres dans une politique étrangère qui a toujours cultivé l’équidistance.
Un encerclement partiel, une dynamique durable
La métaphore de l’encerclement doit être maniée avec précision. Moscou ne cherche pas à supplanter l’ensemble des influences présentes sur la côte ouest-africaine, ambition hors de portée à court terme. Ce que la Russie construit est plus subtil : un réseau de corridors d’accès, de partenariats sécuritaires calibrés et de mécanismes intergouvernementaux qui lui permettent de peser sur les équilibres régionaux sans avoir à déployer des ressources militaires massives.
Le Togo, par sa position géographique, ses infrastructures portuaires et sa neutralité diplomatique traditionnelle, offre à Moscou un point d’appui côtier stratégique, une tête de pont logistique entre l’Atlantique et le Sahel russophile. La question qui se pose désormais aux chancelleries occidentales et aux institutions régionales n’est pas de savoir si la Russie est présente en Afrique de l’Ouest côtière : elle y est. La question est de savoir avec quelle profondeur et quelle durabilité cette présence va s’y ancrer.
Sources
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Première réunion de la commission mixte Togo-Russie : Republic of Togo, 2025
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À Lomé, la marine militaire russe a désormais un accès privilégié au port : Le Monde, novembre 2025
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Africa Corps : la Russie fait-elle du neuf avec du vieux ? : ISS Africa, 2024
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Togo : port de Lomé, 1er des ports à conteneurs en Afrique de l’Ouest en 2024 : Ici Lomé, août 2024
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Russie : création de commissions intergouvernementales avec cinq pays africains : Afrinz, mai 2024
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Burkina Faso – Russie : Poutine soumet à la Douma le traité-cadre signé avec Ouagadougou : Benin Web TV, 2024
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La CEDEAO est prête pour un partenariat mutuellement bénéfique avec la Russie : Afrinz, février 2024
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Réunion à Lomé : le Togo et la Russie décident d’élargir leur partenariat : TV5 Monde, 2024
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Togo – Russie : Robert Dussey clarifie la coopération militaire et dément toute présence de mercenaires : ASPA Africa, 2025