Yaoundé affiche des perspectives macroéconomiques en amélioration continue : 3,7 % de croissance en 2025, 4,0 % en 2026, 4,1 % attendus en 2027. Mais derrière ces chiffres orientés à la hausse, la Banque africaine de développement (BAD) diagnostique un double problème structurel : un déficit de financement abyssal de 9,2 milliards de dollars et une croissance qui profite encore trop peu à la majorité de la population.
Des projections solides, portées par des moteurs classiques
Le rapport pays 2026 de la BAD, présenté lors d’une cérémonie officielle à Yaoundé le 22 septembre 2026, confirme la résilience de l’économie camerounaise. Les secteurs qui tirent cette dynamique sont bien identifiés : agriculture, industries manufacturières et extractives, transports et investissements publics. Rien de nouveau sous le soleil équatorial, mais une orientation sectorielle qui témoigne de la structure productive encore dominée par les matières premières et les infrastructures.
Le portefeuille actif de la BAD au Cameroun donne la mesure de ces priorités : environ 28 projets en cours en 2026 pour un montant avoisinant 1 500 à 1 600 milliards de FCFA, avec une concentration marquée sur les transports (56,5 % des engagements), l’énergie (20,4 %) et l’agriculture (10,5 %). Ce positionnement illustre la stratégie de la banque : parier sur les infrastructures structurantes pour enclencher des effets multiplicateurs sur le reste de l’économie.
La réaction du gouvernement camerounais au diagnostic de la BAD est, dans l’ensemble, positive. Le séminaire de dissémination du 22 septembre 2026, présidé par Paul Tasong du MINEPAT, a mis en avant la résilience de l’économie non pétrolière, tout en soulignant la nécessité de mieux mobiliser et allouer les ressources publiques. Une ligne cohérente avec les priorités affichées dans le budget 2026 de 8 816 milliards de FCFA, censé consolider la stabilité et accélérer le développement.
Le paradoxe d’une croissance sans redistribution
Les projecteurs braqués sur le taux de croissance agrégé masquent une réalité moins flatteuse. La progression du PIB réel par habitant reste atone : +1,1 % en 2025, +1,5 % en 2026 seulement. En dollars constants de 2015, ce PIB par tête atteignait 1 467 USD en 2024 selon la Banque mondiale un niveau certes supérieur à celui de 2019, mais encore en deçà du pic historique des années 1980 et très insuffisant au regard des besoins sociaux.
Léandre Bassolé, directeur général du Bureau régional pour l’Afrique centrale de la BAD, l’a dit sans détour lors de la cérémonie de lancement : « Nous avons une croissance qui tourne aux alentours de 3,6 % en 2025 et 3,8 % pour 2026 et potentiellement 4,1 % pour 2027. Mais en même temps, nous avons un produit par tête qui tournerait uniquement aux alentours de 0,9 %, donc une progression très faible. Et ceci témoigne certes de la résilience, mais il y a un problème de partage de cette croissance au niveau de la population. »
Ce paradoxe est documenté de longue date. L’évaluation de la pauvreté de la Banque mondiale établit que, entre 2001 et 2021, si la croissance avait été répartie de façon uniforme, le taux de pauvreté aurait reculé plus nettement. Mais l’évolution de la distribution de la consommation a en réalité augmenté la pauvreté de 2,5 points, neutralisant une partie des gains. En 2024, le PIB réel a progressé de 3,5 % pendant que le taux de pauvreté continuait de monter, à 23,3 %. La conclusion de l’institution de Washington est sans ambiguïté : « la croissance à elle seule ne suffit pas », parce qu’elle ne profite pas aux bonnes personnes. Le système budgétaire camerounais tend même, selon la même analyse, à appauvrir davantage de personnes qu’il n’en sort de la pauvreté.
Le gouffre du financement : 9,2 milliards de dollars à combler
Au-delà de la question distributive, la BAD pointe un déficit de financement estimé à 9,2 milliards de dollars, soit 16,4 % du PIB. Un chiffre considérable qui traduit l’écart entre les besoins d’investissement pour atteindre les objectifs de développement et les ressources effectivement mobilisables.
Du côté des flux financiers extérieurs, le tableau reste préoccupant. Les investissements directs étrangers (IDE) ont atteint 925 millions de dollars en 2024 selon la CNUCED, après 799 millions en 2023 et 926 millions en 2022 soit, selon la BAD, un flux global entrant d’à peine 0,9 milliard de dollars en 2024, loin de couvrir les besoins. La comparaison régionale est éloquente : en Afrique centrale, le Cameroun reste une destination relativement attractive pour les IDE, mais dans un contexte de concurrence accrue et de perception des risques encore défavorable dans la sous-région.
Sur le front fiscal, les recettes ont certes progressé de façon spectaculaire en vingt-cinq ans, passant de 690,99 milliards de FCFA en 2000 à 3 915,79 milliards en 2025, soit une multiplication par plus de cinq. Mais la pression fiscale reste structurellement faible : autour de 14,5 % du PIB selon Datosmacro, voire 12,3 % pour l’administration centrale selon le FMI, dans un pays où la moyenne de l’Afrique subsaharienne dépasse 17,2 %. L’écart, selon les périmètres retenus, se situe entre 2,7 et 4,9 points de PIB autant de recettes potentielles non collectées.
Léandre Bassolé a formulé les deux leviers prioritaires lors du lancement du rapport : « Il est important de s’inscrire dans une dynamique de mobilisation plus importante des ressources intérieures. Donc la fiscalité intérieure doit s’inscrire dans une dynamique d’amélioration, mais pas vraiment d’augmentation de taux, mais de la base taxable. Ça c’est la première mesure. La deuxième mesure, en fait, c’est qu’il faut s’inscrire dans une dynamique d’efficacité dans la mise en œuvre, dans la préparation et dans la mise en œuvre des projets de développement. »
Le message est clair : il ne s’agit pas de taxer davantage les contribuables déjà enregistrés, mais d’élargir l’assiette, notamment en intégrant le secteur informel, tout en améliorant la qualité d’exécution budgétaire un problème récurrent au Cameroun, où des projets mal préparés absorbent des financements sans produire les effets escomptés.
La diaspora et les ressources intérieures comme leviers complémentaires
Dans ce tableau de financement contraint, un signal positif mérite attention : les transferts de la diaspora ont atteint 650 milliards de FCFA en 2025, contre 477,1 milliards en 2023, soit une hausse de plus de 36 % en deux ans. Ces flux dépassent désormais le volume des IDE, ce qui les place au rang de ressource externe de premier plan.
Reste à transformer cette manne en investissement productif plutôt qu’en simple soutien à la consommation des ménages. Des pays comme le Sénégal ou le Maroc ont développé des mécanismes dédiés fonds immobiliers de la diaspora, co-investissement avec subvention publique, véhicules d’épargne réglementés, plateformes numériques de transparence avec des résultats encore partiels mais prometteurs. Le Sénégal affiche des transferts représentant 10,5 % du PIB, avec une part non négligeable orientée vers l’épargne et l’immobilier. Le Cameroun, dont la diaspora est estimée à plusieurs millions de personnes réparties en Europe et en Amérique du Nord, dispose d’un potentiel analogue qui reste largement sous-institutionnalisé.
La BAD préconise également une diversification des sources de financement : mobilisation accrue des marchés financiers régionaux, partenariats public-privé structurés, et recours à des mécanismes innovants tels que les obligations de diaspora ou les garanties partielles de crédit. Des pistes qui supposent cependant une amélioration préalable de l’environnement des affaires et de la gouvernance budgétaire deux dimensions sur lesquelles les progrès restent insuffisants.
Une trajectoire à confirmer par des réformes structurelles
Les projections de la BAD pour la croissance économique du Cameroun d’ici 2027 sont crédibles au regard des fondamentaux sectoriels, mais elles ne se matérialiseront pleinement qu’à deux conditions. La première est technique : améliorer significativement la qualité de préparation et d’exécution des projets d’investissement public, un problème qui plombe depuis des années le taux de décaissement des financements extérieurs. La seconde est politique : orienter délibérément la croissance vers des secteurs à fort potentiel d’emploi et de redistribution agriculture familiale, PME transformatrices, services de base plutôt que de se contenter d’une progression agrégée concentrée dans les secteurs exportateurs.
Le vrai test pour Yaoundé ne sera pas d’afficher 4,1 % en 2027. Ce sera d’expliquer, à cette date, comment ce taux s’est traduit en recul du taux de pauvreté, en hausse du revenu médian et en réduction des inégalités régionales entre un Douala qui capte l’essentiel des flux économiques et un arrière-pays qui en bénéficie peu. La tension entre indicateurs agrégés et réalités distributives constitue, depuis des décennies, le véritable angle mort du modèle de développement camerounais.
Sources
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Perspectives économiques 2026 — BAD présente son diagnostic sur l’Afrique centrale et le Cameroun — MINEPAT, septembre 2026
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Rapport sur la situation économique du Cameroun 2025 — Banque mondiale — Banque mondiale, 2025
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Financement du développement : le Cameroun et la BAD misent sur une mobilisation accrue — Actucameroun, septembre 2026
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Coopération Cameroun-BAD : résultats satisfaisants à mi-parcours du DSP 2023-2028 — MINEPAT, juillet 2026
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Investissements directs étrangers : le Cameroun capte 529 milliards de FCFA en 2024 — Investir au Cameroun, 2024
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Pression fiscale au Cameroun — IMF Country Report 2026 — FMI, 2026
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Données Banque mondiale — PIB par habitant Cameroun — Banque mondiale, données actualisées