Le Gabon, pays producteur de pétrole brut dont la production approche désormais les 240 000 barils par jour, se retrouve régulièrement incapable d’alimenter correctement ses propres stations-service. Le 8 octobre 2026, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a convoqué en urgence au Palais du Bord de mer à Libreville les principaux acteurs de la chaîne pétrolière aval pour tenter de résorber des tensions d’approvisionnement qui frappent plusieurs localités du pays. Un paradoxe révélateur, et récurrent, qui interroge la soutenabilité du modèle énergétique gabonais.
Une réunion d’urgence symptomatique d’un mal chronique
La réunion du 8 octobre n’est pas un événement isolé. Elle traduit une vulnérabilité structurelle que les gouvernements gabonais successifs n’ont jamais pleinement résolue : la déconnexion entre une industrie extractive orientée vers l’export et une chaîne aval domestique sous-dimensionnée. Étaient présents aux côtés du chef de l’État le ministre d’État chargé des Transports, Ulrich Manfoumbi Manfoumbi, le ministre du Pétrole, Clotaire Kondja, et le ministre de l’Économie, Thierry Minko, une configuration interministérielle qui souligne l’ampleur perçue de la crise.
La Présidence gabonaise a indiqué que les échanges ont porté sur « l’état de la chaîne d’approvisionnement et les contraintes affectant la disponibilité des produits pétroliers dans les stations-service ». Oligui Nguema a instruit les intervenants de mettre en œuvre « avec célérité » les mesures nécessaires au retour à une distribution normale. La formule retenue par la Présidence résume l’exigence présidentielle : « Chaque maillon de la chaîne doit pleinement assumer ses responsabilités. »
Les autorités ont parallèlement appelé les usagers à éviter la précipitation dans les stations-service, rappelant le caractère hautement inflammable des produits pétroliers. Une précaution non anodine : dans d’autres contextes africains comparables, les pénuries ont donné lieu à des incidents graves. En Afrique centrale, le rapport du Global Initiative Against Transnational Organized Crime sur la République centrafricaine documente comment la raréfaction du carburant peut rapidement devenir un enjeu de sécurité publique, voire de coercition militaire.
La SOGARA, cœur défaillant de la chaîne aval gabonaise
Pour comprendre la récurrence de ces tensions, il faut examiner la Société gabonaise de raffinage (SOGARA), seule raffinerie du pays et pierre angulaire, fragile, de la chaîne pétrolière aval Gabon. Sa capacité nominale installée est de 1,2 million de tonnes par an. En 2024, elle a traité 910 113 tonnes de brut, soit environ 76 % de sa capacité théorique, une progression notable de 36,6 % sur un an, mais insuffisante pour couvrir la demande nationale estimée à 1,1 million de tonnes de produits finis.
Le calcul est implacable : même à pleine capacité, la SOGARA ne couvrirait qu’environ 28 % des besoins intérieurs en carburant. En pratique, près de 72 % des produits pétroliers consommés au Gabon sont donc importés sous forme raffinée, ce qui expose le pays aux aléas logistiques, aux tensions sur les marchés internationaux et aux délais d’acheminement. En juin 2025, un incident technique, une fuite sur un échangeur, avait contraint la raffinerie à réduire son débit de traitement à 120 tonnes par heure contre un maximum de 165 T/h, illustrant la fragilité opérationnelle d’un outil industriel vieillissant.
Des projets de modernisation ou de construction d’une nouvelle unité de raffinage sont régulièrement évoqués. Plusieurs hommes d’affaires ont proposé la construction d’une raffinerie de 30 000 à 90 000 barils/jour, et des investisseurs comme la société CRBC ont exprimé leur intérêt pour une nouvelle unité. Mais ces projets restent, pour l’heure, à l’état d’intentions déclarées. La BEAC elle-même a pressé l’État gabonais de moderniser la SOGARA pour réduire la dépendance aux carburants importés.
Le paradoxe pétrolier des pays exportateurs d’Afrique centrale
Le Gabon n’est pas seul dans cette situation. La revue spécialisée petrole.africa documente comment des pays africains producteurs de brut exportent vers les marchés internationaux tout en important des produits raffinés plus chers. Le problème n’est pas l’absence de ressource pétrolière, mais l’absence de chaîne de valeur complète permettant de transformer et de distribuer localement les carburants. Dans la CEMAC, ce paradoxe est partagé : le Congo-Brazzaville, malgré sa propre raffinerie, a vu ses importations de carburants doubler lors de périodes de tension, et le Cameroun a subi des pénuries ponctuelles en fin 2023 et début 2024, contraignant les autorités à procéder à des rationnements avant une normalisation progressive.
Pour le Gabon, cette dépendance aux importations raffinées est aggravée par un système de prix administrés. L’État subventionne les carburants à hauteur d’environ 110 milliards de FCFA selon les estimations de la Banque mondiale pour 2024, une charge budgétaire considérable dans un contexte de transition politique et de pression sur les finances publiques. Le FMI a recommandé à plusieurs reprises d’aligner les prix à la pompe sur les prix de référence internationaux, pointant l’inefficacité redistributive de ces subventions : selon des données relayées par la presse économique gabonaise, 96 % du bénéfice des subventions aux carburants profite à la moitié la plus aisée de la population.
Cette architecture tarifaire crée en outre un risque systémique : des prix à la pompe maintenus artificiellement bas découragent les investissements privés dans le stockage et la distribution, fragilisant davantage encore les maillons intermédiaires de la chaîne.
Les réformes engagées depuis 2023 : ambitions et limites
Depuis le coup d’État d’août 2023, le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) a engagé plusieurs réformes structurelles du secteur pétrolier. Une Direction générale de l’aval pétrolier et gazier a été créée pour encadrer et superviser les activités de stockage, d’approvisionnement et de distribution. La Direction générale des hydrocarbures a été restructurée. De nouvelles lois et décrets ont été adoptés pour améliorer la transparence et la gouvernance du secteur. Le CTRI a également affirmé avoir réduit de 90 % les bonus d’accès au secteur pétrolier pour attirer davantage d’investisseurs, et la Gabon Oil Company a repris le contrôle d’actifs stratégiques via le rachat d’Assala Energy.
Ces réformes témoignent d’une volonté de reprendre en main la rente et de moderniser la gouvernance. Mais l’épisode d’octobre 2026 révèle que les changements institutionnels n’ont pas encore produit d’effets tangibles sur la fiabilité opérationnelle de la chaîne aval. La création d’une direction dédiée à l’aval n’a pas suffi à éliminer les goulots d’étranglement dans l’acheminement, le stockage et la distribution, trois fonctions que le chef de l’État a explicitement citées dans ses instructions aux opérateurs.
Il faut également noter que la coordination entre les ministères concernés, Transports, Pétrole, Économie, représente un défi réel dans tout système administratif. La présence simultanée de trois membres du gouvernement à la réunion du 8 octobre indique que cette coordination interministérielle reste à consolider dans les faits, au-delà des organigrammes réformés.
Un enjeu de souveraineté économique pour la transition gabonaise
La question de l’approvisionnement en carburant dépasse le simple incident logistique. Pour un régime de transition qui fonde une partie de sa légitimité sur la capacité à améliorer concrètement les conditions de vie des Gabonais, les files d’attente dans les stations-service constituent un signal politique sensible. Oligui Nguema en est manifestement conscient, lui qui a choisi de personnellement présider la réunion de crise et d’en assumer la communication publique.
L’objectif affiché reste d’assurer « une disponibilité régulière du carburant dans le Grand Libreville et dans les autres localités du pays », formulation qui intègre implicitement la dimension territoriale d’un problème qui ne se limite pas à la capitale. Les localités de l’intérieur, plus éloignées des infrastructures de stockage, sont structurellement plus exposées aux ruptures d’approvisionnement.
À moyen terme, la question de la capacité de raffinage reste centrale. Sans investissements substantiels dans la SOGARA ou dans une nouvelle unité, le Gabon continuera d’exposer son économie et ses ménages aux aléas d’une chaîne d’approvisionnement en carburant largement dépendante des importations et de corridors logistiques qu’il ne maîtrise pas entièrement. L’urgence opérationnelle gérée le 8 octobre ne saurait occulter cette équation structurelle : un pays qui produit chaque jour davantage de pétrole brut, mais qui peine encore à garantir que ses habitants trouvent du gasoil à la pompe.
Sources
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Gabon : pénurie de carburant, les véhicules face aux longues attentes à Libreville : Africanews, octobre 2026
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Au Gabon, la SOGARA relève sa production de 36 % et dépasse les 700 milliards FCFA de chiffre d’affaires : Ecomatin, 2025
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Gabon : la BEAC presse l’État de moderniser la SOGARA pour réduire la dépendance aux carburants importés :Sikafinance
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Pourquoi l’Afrique importe encore ses carburants – rapport complet : petrole.africa, 2025
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Note sur l’inflation CEMAC 2023 : CEMAC, 2025
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Gabon : 96 % des subventions aux carburants profitent à la moitié la plus aisée : Ecomatin
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Rapport Article IV FMI Gabon 2024 : FMI, 2024
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Parti en fumée : le carburant en RCA, arme de guerre et source d’enrichissement criminel : Global Initiative Against Transnational Organized Crime, novembre 2025
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Réformes du secteur pétrolier gabonais – CTRI : CTRI Gabon
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Pénurie de carburants : et si la solution dépendait d’une raffinerie à Rabi ? : GabonActu, octobre 2026