Ghana : derrière le boom de l’or, le paradoxe d’une richesse aux retombées limitées

La rédaction

octobre 9, 2026

Le Ghana s’est imposé comme le premier producteur africain d’or, devant l’Afrique du Sud. Pourtant, la conversion de cette richesse souterraine en développement économique effectif reste le défi central d’Accra. La récente sécurisation par Galiano Gold de ses droits miniers sur le projet Asanko, dans un contexte de cours de l’or historiquement élevés, illustre une tension structurelle bien documentée : entre volumes exportés et retombées réelles pour les populations et les finances publiques.

Un premier producteur sous pression des marchés

Les chiffres sont impressionnants. Selon la Chambre des mines du Ghana, le pays a produit environ 113,4 tonnes d’or en 2023, pour des exportations atteignant 128 tonnes la même année. L’objectif fixé pour 2024 tablait sur 127,6 à 127,9 tonnes supplémentaires, soit une progression sensible. En valeur, les exportations aurifères ghanéennes ont bondi de 53 % en 2024 pour atteindre 11 milliards de dollars, portées par l’envolée des cours mondiaux.

C’est dans ce contexte favorable que Galiano Gold a prolongé ses baux miniers sur l’Asanko Gold Mine (AGM) jusqu’en 2041 et 2043, consolidant sa position opérationnelle sur l’un des actifs aurifères majeurs du pays. La société avait déclaré 296,5 millions de dollars de revenus aurifères pour 2022 et 59,5 millions pour le seul quatrième trimestre 2023, des montants qui illustrent l’échelle économique de l’opération, sans que les paiements précis au Trésor ghanéen soient rendus publics dans le détail.

La fiscalité minière : un cadre en pleine mutation

Le régime fiscal ghanéen du secteur aurifère repose sur une redevance minière fixée à 5 % de la valeur brute de la production, dont 20 % sont affectés au Mineral Development Fund, destiné en principe aux zones d’extraction. L’État détient par ailleurs une participation gratuite de 10 % dans les sociétés minières, selon un mécanisme hérité des réformes post-ajustement structurel des années 1980.

Ces taux, longtemps jugés insuffisants au regard des cours actuels, sont au cœur d’un débat législatif qui s’est accéléré en 2024. Des réformes proposées envisagent de relever les redevances à une fourchette de 9 % à 12 % selon les cours mondiaux, contre 3 % à 5 % auparavant. Un projet de loi examiné fin 2024 prévoit également de réduire la durée des concessions minières à 15 ans, d’introduire une « action spéciale de l’État » donnant au ministre des Mines un droit de regard sur les opérations significatives, et de maintenir la participation gratuite à 10 %. Selon GhanaWeb, le gouvernement entend ainsi renforcer le contrôle public sans remettre en cause le modèle d’attraction des investissements étrangers.

En parallèle, Accra a créé le GoldBod, une autorité publique disposant du monopole sur l’achat, l’analyse et l’exportation de l’or artisanal, pour réduire des fuites estimées à 11,4 milliards de dollars sur cinq ans selon les données citées par SwissAid. Ces résultats sont confirmés par les chiffres 2024 : la Chambre des mines a enregistré un record de 17,7 milliards de cedis de recettes fiscales du secteur et 4,9 milliards de cedis de redevances, en forte hausse par rapport aux années précédentes.

Le paradoxe des ressources : une dynamique régionale

Ces ajustements s’inscrivent dans une problématique que la Banque mondiale documente depuis plusieurs années pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Selon ses analyses, les rentes des ressources naturelles y dépassent en moyenne les revenus publics tirés de ces mêmes ressources de 2,6 fois, un écart structurel qui révèle la difficulté à transformer la rente extractive en recettes budgétaires réelles. Plus largement, la Banque mondiale constate que les pays africains riches en ressources peinent à convertir cette richesse en croissance durable : plus de 90 % des emplois en Afrique de l’Ouest et centrale demeurent informels, limitant mécaniquement l’impact social du boom minier.

Le Ghana n’échappe pas à cette logique. La trajectoire du pays depuis les nationalisations des années 1960-1970, qui avaient placé les minerais sous l’autorité de l’État et abouti à une détérioration marquée de la production, jusqu’à la libéralisation progressive engagée à partir de 1983 et formalisée par le code minier de 2006, a clairement priorisé l’attraction des capitaux privés étrangers. Ce choix a permis de restaurer la production et les exportations de devises, mais a laissé ouverte la question de la redistribution.

La comparaison régionale est instructive. Le Mali a adopté en 2023 une loi spécifique sur le contenu local dans le secteur minier, imposant aux opérateurs étrangers l’élaboration de plans annuels détaillant leur contribution à l’emploi local, à la formation, à l’utilisation de biens et services maliens, et plafonnant la masse salariale des expatriés à 30 % les trois premières années, puis 20 % au-delà. Le Sénégal dispose également d’un titre sur le contenu local dans son code minier récent, bien que les mécanismes y soient moins contraignants. Le Ghana, lui, discute encore de l’architecture précise d’obligations comparables.

La valeur locale : le maillon manquant

Au-delà de la fiscalité directe, la création de valeur locale constitue le second levier sur lequel Accra cherche à agir. Il s’agit d’aller au-delà de l’exportation de minerai brut : développer la transformation sur place, orienter les achats des compagnies minières vers les fournisseurs locaux, et générer des emplois qualifiés dans les zones affectées.

Le cas du projet Asanko illustre les limites actuelles du dispositif. Galiano Gold y opère l’une des mines les plus actives du pays, avec des revenus annuels qui ont dépassé 400 millions de dollars en 2020, mais les informations publiques disponibles ne permettent pas de quantifier précisément la part de ces flux qui se traduit en valeur ajoutée locale, emplois ghanéens, sous-traitance nationale, investissements communautaires documentés. Cette opacité partielle est elle-même symptomatique d’un cadre de redevabilité encore insuffisant.

Le président Mahama a d’ailleurs franchi un pas supplémentaire en annonçant l’interdiction d’exporter des minerais bruts à l’horizon 2030, une mesure qui, si elle se matérialise, contraindrait les opérateurs à investir dans des capacités de transformation locale. La première raffinerie d’or du pays est déjà opérationnelle, et d’autres projets de raffinage régional émergent au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire, dessinant une Afrique de l’Ouest qui commence à disputer à l’aval de la chaîne aurifère une valeur qu’elle laissait jusqu’ici aux marchés européens et asiatiques.

Vers un rééquilibrage structurel ?

La sécurisation des baux d’Asanko par Galiano Gold jusqu’en 2041 s’inscrit dans un Ghana qui cherche à redéfinir les termes de son rapport au secteur extractif sans rompre avec les investisseurs qui ont contribué à faire de lui le premier producteur africain. L’équation est connue et difficile : durcir les conditions fiscales et de contenu local au risque de réduire l’attractivité du territoire, ou maintenir un cadre libéral au risque de laisser s’évaporer la rente.

Les réformes engagées en 2024, relèvement projeté des redevances, GoldBod, projet de loi sur les concessions, constituent des signaux réels de rééquilibrage. Mais leur portée dépendra de la capacité d’Accra à les traduire en textes applicables, à les faire respecter face à des opérateurs dotés de contrats de stabilisation, et à orienter les nouvelles recettes vers des dépenses publiques productives. La question n’est pas tant de savoir si le Ghana produit suffisamment d’or, il en produit beaucoup, mais de savoir à qui, concrètement, cette production profite.


Sources