Trafic d’armes au Mali : la junte face à la menace intérieure

La rédaction

octobre 10, 2026

Le 06 octobre 2026, le Tribunal militaire de Bamako a condamné trois prévenus dans une affaire de vente et de détention illicites d’armes et de munitions. Parmi eux figuraient un policier et un militaire, des membres des forces censées protéger le pays. Un fait judiciaire en apparence isolé, mais qui éclaire d’une lumière crue les contradictions internes de l’appareil sécuritaire malien.


Un jugement qui dérange le récit officiel

Selon Koaci, le soldat de première classe Ibrahim Sidibé a été condamné à cinq ans de prison, dont trois fermes, et à une amende de 500 000 FCFA. Le civil Mamourou Sanou a pour sa part écopé de deux ans de prison et de 500 000 FCFA d’amende. Le dossier concernant le policier a également abouti à une condamnation, même si les détails de sa peine restent partiellement documentés dans les sources disponibles. Sur les cinq affaires inscrites au rôle lors de cette même audience, une seule a été jugée, les autres ont été renvoyées ou reportées.

Ce verdict ne surgit pas dans le vide. En février 2026 déjà, le Tribunal militaire avait condamné le soldat Moussilimi Touré à trois ans de prison ferme pour détournement de munitions de guerre et tentative de vente illégale. Un autre militaire, le caporal Moussa Sylla, poursuivi pour des faits similaires, avait vu son dossier renvoyé faute de citation de la partie civile. Et lors d’une session antérieure, un prévenu avait été reconnu coupable d’avoir vendu deux armes et deux chargeurs à des chasseurs à Djenné, pour une peine de cinq ans ferme et un mandat d’arrêt.

La tendance est donc documentée, répétée, et elle touche plusieurs corps : armée de terre, police, civils complices. C’est précisément ce caractère systémique qui interpelle les analystes.


Le paradoxe sécuritaire de la junte

Depuis les coups d’État d’août 2020 et de mai 2021, la junte malienne dirigée par le colonel Assimi Goïta construit sa légitimité sur un récit de restauration de la souveraineté et de l’efficacité militaire. Le retrait des forces françaises, l’expulsion de la MINUSMA, le recours aux paramilitaires russes du groupe Wagner, rebaptisés Africa Corps, ont été présentés comme les piliers d’une nouvelle doctrine sécuritaire malienne. Or, les affaires de trafic d’armes impliquant des membres des forces de sécurité viennent éroder ce discours de l’intérieur.

La question n’est pas anodine : si des soldats et des policiers maliens alimentent, même marginalement, des circuits illicites d’armement, qui en sont les bénéficiaires finaux ? Selon le Small Arms Survey, les groupes extrémistes actifs au Mali s’approvisionnent en armes principalement par deux voies : la capture sur les forces armées nationales et le trafic illicite régional. Le détournement depuis les arsenaux militaires réguliers constitue donc une filière documentée, qui s’ajoute aux prises de guerre directes.

En 2024, les autorités maliennes ont annoncé la saisie de 490 armes illégales et la remise volontaire de 78 autres, des chiffres qui témoignent d’une activité de contrôle, mais qui ne permettent pas d’estimer le stock total d’armes illicites en circulation. Les estimations disponibles restent parcellaires : le Small Arms Survey évoquait, dans ses données de 2017, quelque 206 000 armes à feu détenues par des civils au Mali, sans qu’une mise à jour consolidée soit disponible pour 2024-2026.


Des mécanismes de contrôle insuffisants

Comment des membres des forces armées parviennent-ils à soustraire des armes et des munitions pour les revendre ? La réponse tient en partie à la faiblesse structurelle des mécanismes de contrôle interne.

Un rapport de Transparency International Defence & Security identifie bien deux organes d’audit externe au niveau de l’État malien, la Section des comptes de la Cour suprême et le Bureau du Vérificateur général, mais souligne que le cadre reste fragmenté et que les garde-fous institutionnels sur les dépenses militaires se sont affaiblis depuis 2021. En parallèle, les mécanismes disciplinaires annoncés par les autorités ne se traduisent pas, selon Human Rights Watch, par une reddition de comptes systématique ou indépendante.

L’analyse du Norwegian Institute of International Affairs (NUPI) est plus tranchante encore : elle pointe des détournements massifs de budgets de défense au Mali, au Burkina Faso et au Niger, ainsi que des pratiques criminelles à plusieurs niveaux de la hiérarchie militaire. Cette réalité structurelle, armées sous-équipées, mal payées, peu auditées, crée les conditions d’une perméabilité des arsenaux au profit de réseaux illicites.

La junte malienne n’a émis aucune réaction publique documentée à la condamnation du 9 octobre 2026. Le silence est en lui-même instructif : reconnaître publiquement qu’un policier et un militaire ont alimenté un réseau de vente d’armes reviendrait à admettre une faille dans le dispositif sécuritaire que la transition prétend avoir renforcé.


Une dynamique régionale préoccupante

Le phénomène n’est pas propre au Mali. En Centrafrique, le tribunal militaire permanent de Bangui a examiné 23 dossiers et condamné neuf militaires à des peines fermes ; deux d’entre eux ont été radiés pour avoir vendu des armes de service, des faits qualifiés d’atteinte grave à la discipline militaire et à la sécurité nationale. Au Malawi, un ancien chef de l’armée a été arrêté début octobre 2026 pour facilitation présumée de trafic d’armes à destination du Soudan, selon RFI. Ces exemples dessinent un problème continental : l’infiltration des circuits d’armement légal par des acteurs internes aux forces de sécurité.

Pour le Sahel central, cette dynamique se superpose à une crise humanitaire dont l’ampleur est documentée par le HCR : près de 4 millions de personnes sont actuellement déplacées au Burkina Faso, au Mali et au Niger, victimes des violences, des chocs climatiques et d’un financement humanitaire en crise, la réponse du HCR n’est couverte qu’à hauteur de 27 % des 329,6 millions de dollars nécessaires. Les armes qui circulent en dehors de tout contrôle légal contribuent directement à entretenir cette spirale : elles arment des groupes armés, prolongent les conflits, et grossissent les rangs des déplacés.


La justice militaire, rempart ou façade ?

Le fait que le Tribunal militaire de Bamako ait prononcé des condamnations contre des membres des forces de sécurité peut être interprété de deux façons contradictoires. D’un côté, il atteste que la justice militaire fonctionne et que l’impunité n’est pas totale, un signal positif pour la crédibilité institutionnelle. De l’autre, la multiplication des affaires similaires, les renvois de dossiers pour vice de procédure et l’absence de réforme systémique visible suggèrent que ces jugements restent des réponses ponctuelles à un problème structurel.

Le cadre juridique existe : l’article 252-1 du code pénal malien prévoit jusqu’à dix ans d’emprisonnement et 10 millions de FCFA d’amende pour fourniture d’armes susceptibles de servir à la commission d’infractions. Mais un arsenal répressif sur le papier ne vaut que si les mécanismes de détection, d’enquête et de poursuites fonctionnent de façon régulière et indépendante, conditions dont les sources disponibles indiquent qu’elles sont loin d’être réunies au Mali post-2021.


Ce qu’il faut retenir

L’affaire jugée le 9 octobre 2026 à Bamako n’est pas une anomalie : elle est le symptôme visible d’une pathologie plus profonde. Le trafic d’armes au Mali ne se nourrit pas uniquement de flux extérieurs ou de prises de guerre, il se nourrit aussi de l’intérieur des forces censées y mettre fin. Pour les diplomates et les décideurs engagés dans la région, la question n’est plus de savoir si les appareils sécuritaires sahéliens sont perméables aux circuits illicites d’armement, mais de mesurer l’étendue réelle de cette perméabilité et d’évaluer si les juntes au pouvoir ont la capacité, ou la volonté, d’y remédier.


Sources