Le Ghana aborde une séquence décisive. Après plusieurs années sous tutelle du Fonds monétaire international, Accra a choisi de ne pas solliciter de nouveau programme d’aide financière et s’engage dans une sortie autonome. Les indicateurs macroéconomiques progressent, mais trois tensions structurelles, charge de la dette, discipline budgétaire et préservation du pouvoir d’achat, menacent de rendre cet équilibre aussi précaire que nécessaire.
Une stabilisation réelle, mais encore fragile
Les chiffres de la dette témoignent d’un redressement indéniable. Selon le ministère des Finances ghanéen, le ratio dette publique sur PIB est passé de 68,7 % fin 2023 à 61,8 % fin 2024. Les projections du FMI, relayées par Bpifrance, anticipaient une nouvelle baisse vers 59 % du PIB fin 2025, portée en partie par l’appréciation du cedi. Le déficit budgétaire a quant à lui reculé à 2,4 % du PIB en 2025, selon la Banque africaine de développement.
Ces résultats ne sont pas le fruit du hasard. La restructuration de la dette externe a constitué le pivot de l’assainissement. En janvier 2024, Accra a conclu un accord de principe avec ses créanciers officiels bilatéraux, dont la Chine et la France, dans le cadre du Cadre commun du G20, portant sur environ 5,4 milliards de dollars de prêts. Un mémorandum d’accord a été formalisé en juin 2024. Côté marché, Reuters a rapporté qu’en octobre de la même année, plus de 90 % des porteurs d’eurobonds, soit environ 13 milliards de dollars d’obligations internationales, avaient accepté les termes de l’échange. Une adhésion massive qui a permis de refermer le dossier de la dette commerciale.
Les agences de notation ont salué ces avancées avec prudence. Moody’s a relevé la note souveraine du Ghana à Caa1 en octobre 2025, assortie d’une perspective stable, après un premier relèvement à Caa2 en octobre 2024. Fitch a porté le Ghana à B avec une perspective positive. S&P maintient une note B-/B stable. Des progressions significatives, mais qui situent encore Accra loin du seuil d’investissement, dans une zone où les options de financement restent limitées et la sensibilité aux chocs de change demeure élevée.
Le poids du service de la dette : une contrainte qui dure
La trajectoire de la dette est favorable sur le papier. Elle masque pourtant une réalité budgétaire contraignante : le service de la dette absorbe une fraction considérable des recettes publiques. Selon des données relayées par Myjoyonline, les paiements d’intérêts devraient représenter en moyenne environ 20 % des recettes gouvernementales sur les quatre prochaines années. Un ratio qui laisse peu de marges de manœuvre pour les priorités de développement, quelle que soit la bonne volonté d’Accra.
C’est précisément ici que réside le premier équilibre impossible : réduire la dette trop vite contraint les dépenses au moment où l’économie a besoin d’investissements pour relancer la croissance ; la relâcher compromet la crédibilité retrouvée auprès des investisseurs. Le FMI a défini un ancrage fiscal de long terme visant un ratio dette/PIB de 45 % d’ici 2034, objectif que la trajectoire actuelle semble pouvoir respecter, à condition que les réformes tiennent.
La comparaison zambienne est instructive à cet égard. Lusaka, qui a traversé une restructuration similaire, a dégagé un excédent primaire de 2,9 % du PIB en 2024, avec une compression des dépenses totales ramenées de 34 % du PIB en 2020 à 25,5 % en 2024. Le Ghana, lui, ne publie pas encore de données comparables sur son solde primaire post-programme, signe que la consolidation budgétaire reste un chantier ouvert.
Dépenses sociales : la compression réelle derrière les hausses nominales
Le deuxième équilibre est celui des arbitrages sociaux. Dans les documents officiels, les autorités ghanéennes, et le FMI lui-même, ont insisté sur la protection des programmes sociaux. Le budget du programme d’alimentation scolaire a été rehaussé. Les allocations du programme de transferts monétaires LEAP ont été doublées en 2023, avec un engagement de redoublement en 2024. L’enveloppe des interventions hautement ciblées a progressé à 0,53 % du PIB en 2024.
Mais un document budgétaire de l’UNICEF consacré au Ghana introduit une nuance essentielle : si le budget total du secteur social a augmenté nominalement de 25,8 % entre 2023 et 2024, le budget du ministère de la Santé a diminué de 11,4 % en termes réels sur la même période. Autrement dit, l’inflation, qui atteignait 23,8 % en glissement annuel en décembre 2024 selon la Banque du Ghana, a réduit à néant une partie des hausses apparentes.
C’est l’arithmétique cruelle de la consolidation sous inflation élevée : les enveloppes nominales progressent, les dotations réelles reculent. Les ménages les plus vulnérables, qui consacrent une part disproportionnée de leurs revenus à l’alimentation, ont subi de plein fouet une inflation alimentaire de 27,8 % en décembre 2024. Ce contexte fragilise la légitimité sociale des réformes, dimension que les tableaux macroéconomiques tendent à occulter.
Mahama face à l’équation politique des réformes
Le troisième équilibre est celui de la soutenabilité politique. Arrivé au pouvoir dans ce contexte de sortie de crise, John Mahama a affiché une position de continuité contrôlée. Selon ses déclarations rapportées en 2025, aucune discussion n’a eu lieu sur une extension du programme du FMI, la priorité étant de le terminer à l’échéance prévue en 2026 avec un contrôle strict des dépenses et des limites d’emprunt. Le budget 2025 a introduit des réformes législatives couvrant la TVA, l’impôt sur le revenu et la gestion des finances publiques, présentées comme faisant partie d’un réajustement économique d’ensemble.
Mais gouverner l’après-FMI sans programme FMI implique de démontrer que la discipline peut être autogénérée, ce qui est politiquement plus difficile qu’un engagement contractuel avec un bailleur extérieur. La tentation de desserrer la contrainte budgétaire en amont d’un cycle électoral n’est pas propre au Ghana, mais elle y est particulièrement documentée. La Banque africaine de développement note explicitement que la trajectoire dépendra de la capacité à « maintenir les réformes », formule consensuelle qui dit implicitement tout ce qu’elle ne dit pas.
Le consensus des institutions, BAD, Banque mondiale, FMI, converge sur un diagnostic partagé : les réformes ghanéennes sont soutenables à moyen terme si et seulement si la discipline budgétaire est maintenue, la collecte fiscale s’améliore durablement et la croissance revient soutenir les recettes. Trois conditions dont la simultanéité n’a rien d’automatique.
Une sortie de crise sous conditions
Le Ghana de 2025 n’est pas le Ghana de 2022, au bord du défaut généralisé. La restructuration a été menée à terme, les notations remontent, le cedi s’est stabilisé, le déficit rétrécit. Ces acquis sont réels et ne doivent pas être minimisés.
Mais la sortie du programme du FMI n’est pas une ligne d’arrivée : elle marque l’entrée dans une phase autrement plus exigeante, où les garde-fous institutionnels extérieurs cèdent la place aux arbitrages internes. Entre un service de la dette qui absorbe un cinquième des recettes, des dépenses sociales comprimées en termes réels et une inflation qui érode les revenus des ménages, Accra ne dispose d’aucun espace budgétaire confortable. La question n’est pas de savoir si le Ghana peut maintenir le cap, il en a démontré la capacité, mais de savoir combien de temps une population qui attend des dividendes concrets de l’ajustement consentira à différer ses attentes.
Sources
-
Bulletin annuel de la dette publique 2024 : Ministère des Finances ghanéen, 2024
-
Accord de restructuration de la dette avec les créanciers officiels : Reuters, janvier 2024
-
Clôture de la restructuration des eurobonds : Reuters, octobre 2024
-
Bulletin statistique trimestriel T4 2024 : Banque du Ghana, 2025
-
Synthèse budget 2024 – section sociale : UNICEF Ghana
-
Relevé de la note souveraine à Caa1 : Moody’s via Horony Finance, octobre 2025
-
Document stratégique pays Ghana 2024-2029 : Banque africaine de développement
-
Fiche pays Ghana, novembre 2025 : Bpifrance
-
Troisième revue du programme FEC avec le Ghana : FMI, décembre 2024