Mali : terre d’accueil pour les uns, terre d’exil pour ses propres citoyens

La rédaction

octobre 14, 2026

Le Mali accueille plus de 322 000 réfugiés et demandeurs d’asile venus de ses voisins, tout en comptant plusieurs centaines de milliers de ses propres citoyens en exil à l’étranger. Ce paradoxe n’est pas une anomalie malienne : il est le symptôme d’une crise régionale systémique qui redessine les équilibres humanitaires et sécuritaires de l’ensemble du Sahel central.

Une arithmétique des flux qui défie les catégories classiques

Les chiffres disponibles pour 2024 dessinent un tableau d’une complexité rarement appréhendée dans sa globalité. Le HCR estime qu’à l’échelle du Burkina Faso, du Mali et du Niger réunis, la région comptait environ 2,9 millions de personnes déplacées internes et 600 000 réfugiés ou demandeurs d’asile à fin 2024. À l’échelle élargie du Sahel central et des pays côtiers concernés, l’OCHA chiffre à environ 4 millions le nombre total de personnes déplacées de force, soit une hausse de 54 % depuis 2020.

Ces grands totaux masquent des réalités nationales bien distinctes. Le Burkina Faso concentre à lui seul environ 2 millions de déplacés internes, le chiffre le plus élevé de la sous-région, tandis que le Niger enregistrait au moins 153 000 déplacés internes dans la seule région de Tillabéri à mi-2024. Simultanément, ces mêmes pays exportent leurs propres populations : plus de 334 000 Maliens étaient réfugiés à l’étranger, près de 500 000 Burkinabè se trouvaient réfugiés ou demandeurs d’asile dans les pays voisins, et plus de 106 000 Nigériens étaient enregistrés comme réfugiés hors de leurs frontières nationales.

La notion même de « pays d’accueil » ou de « pays d’origine » perd donc une part de sa pertinence opérationnelle dans ce contexte. Les trois États membres de l’Alliance des États du Sahel sont simultanément émetteurs et récepteurs de populations déplacées, à des degrés variables selon les corridors et les dynamiques sécuritaires locales.

Des flux croisés asymétriques et en mutation rapide

La cartographie des déplacements transfrontaliers révèle une asymétrie structurelle. Le flux dominant est aujourd’hui celui du Burkina Faso vers le Mali : le nombre de réfugiés et demandeurs d’asile burkinabè accueillis au Mali a progressé d’environ 21 % entre 2024 et 2025, témoignant de l’aggravation continue de la situation sécuritaire dans le centre et le nord du Burkina Faso. Dans la seule ville de Koro, dans la région malienne de Bandiagara, environ 86 000 Burkinabè avaient trouvé refuge selon les données les plus récentes disponibles.

Le flux Niger vers Mali connaît quant à lui une progression encore plus marquée, avec une hausse de 144 % du nombre de réfugiés et demandeurs d’asile nigériens enregistrés au Mali entre deux périodes de référence successives. À l’inverse, le flux Mali vers Burkina Faso reste documenté mais nettement plus limité en volume.

Quant aux ressortissants maliens eux-mêmes, ils se répartissent principalement entre quatre pays voisins selon les données HCR d’avril 2024 : environ 200 000 en Mauritanie, environ 130 000 au Niger, près de 40 000 au Burkina Faso et un peu plus de 1 300 en Côte d’Ivoire, pour un total estimé à quelque 371 000 personnes. Ces chiffres illustrent l’étendue géographique d’une diaspora contrainte qui s’étire du Maghreb aux pays côtiers du golfe de Guinée.

Ces dynamiques croisées produisent ce que les chercheurs du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest de l’OCDE analysent à travers le prisme des réseaux de conflits : les violences, les déplacements et les reconfigurations territoriales ne suivent pas des logiques nationales cloisonnées, mais obéissent à des dynamiques régionales interconnectées que les frontières administratives ne permettent pas de saisir.

La saturation des capacités d’accueil, un risque structurel

Face à ces flux, les dispositifs d’accueil se trouvent sous une pression fonctionnelle croissante. Les rapports opérationnels du HCR pour 2023-2024 ne décrivent pas une saturation uniforme mesurable par un taux d’occupation standardisé, mais une saturation des infrastructures et des services : abris insuffisants, déficits en eau et assainissement, services de santé débordés, couverture alimentaire précaire.

Le financement régional n’atteignait que 35 % des besoins identifiés à la mi-2023, alors même que les nouvelles arrivées progressaient plus vite que les ressources mobilisées. En 2023, environ 116 000 personnes ont dû être transférées vers des camps existants ou nouvellement créés, avec la construction de quelque 18 000 abris familiaux, autant d’indicateurs d’une réponse en mode réactif permanent, sans marge de manœuvre préventive.

Cette saturation a des répercussions directes sur les communautés d’accueil. Les données de terrain révèlent une relation ambivalente : selon une enquête régionale de protection conduite en 2022, les tensions intercommunautaires étaient davantage signalées au Burkina Faso (16 % des répondants) et au Mali (14,5 %) qu’au Niger (moins de 4 %). Les principales sources de friction identifiées sont la concurrence pour l’accès à la terre et à l’eau, la saturation des services de santé et d’éducation, et les conflits fonciers dans des zones rurales déjà fragilisées par l’insécurité alimentaire.

Il serait cependant inexact de dresser un tableau uniformément conflictuel. Au Burkina Faso, 86 % des ménages interrogés déclaraient entretenir de bonnes relations avec la communauté d’accueil. À Koro, au Mali, des coopératives associant réfugiés burkinabè et habitants ont permis d’étendre les superficies cultivées, générant des retombées économiques locales documentées. La pression sur les ressources ne produit pas mécaniquement des tensions : la qualité de la réponse institutionnelle et les dynamiques de solidarité locale jouent un rôle déterminant.

Une gouvernance régionale fragmentée au pire moment

C’est précisément là que le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, effectif depuis le 29 janvier 2025, pose un problème de gouvernance de premier ordre. La CEDEAO n’avait certes jamais développé de mécanisme institutionnel spécialisé dans la protection des déplacés, ce rôle revenant essentiellement au HCR et aux gouvernements nationaux, mais elle assurait un cadre de coordination et de libre circulation qui facilitait indirectement la gestion des flux transfrontaliers.

La rupture avec l’Alliance des États du Sahel réduit désormais la capacité de la CEDEAO à coordonner une réponse couvrant l’ensemble du Sahel central. Les passeports et cartes d’identité CEDEAO des ressortissants des trois pays continuent provisoirement d’être reconnus par les douze États membres restants, mais cette solution transitoire ne résout pas le problème de fond : qui coordonne la réponse régionale aux déplacements croisés lorsque les principaux pays concernés n’appartiennent plus à la même organisation régionale ?

L’analogie avec la crise des Grands Lacs des années 1990-2000 est ici instructive, même si les contextes diffèrent profondément. Cette expérience avait montré que les mouvements de population circulant entre plusieurs pays exigeaient une approche régionale de suivi et de coordination, et que son absence rendait toute réponse nationale fragmentaire et insuffisante. Elle avait également établi que l’aide humanitaire ne peut substituer à une réponse politique et sécuritaire, et que le retour durable des déplacés suppose des conditions, sécurité, droits fonciers, services publics, que l’assistance d’urgence seule ne peut créer.

Vers une lecture systémique des crises sahéliennes

Les chercheurs qui travaillent sur ces dynamiques convergent vers une lecture en termes de polycrise : selon des travaux récents mobilisant cette notion, les déplacements sahéliens ne sont pas le produit d’une cause unique mais l’effet combiné de crises sécuritaire, politique, économique, climatique et alimentaire qui se renforcent mutuellement. Les analystes d’ACLED soulignent pour leur part l’articulation étroite entre violence armée, effondrement de la gouvernance locale et déplacements forcés, rendant toute approche sectorielle, humanitaire seule, sécuritaire seule, structurellement insuffisante.

Cette lecture systémique a des implications concrètes pour les décideurs et les bailleurs de fonds. Elle suggère d’abord que les indicateurs de suivi doivent être régionaux et non nationaux : les flux croisés entre Mali, Burkina Faso et Niger forment un système unique que les statistiques par pays ne permettent pas de saisir dans son ensemble. Elle implique ensuite que le financement de la réponse humanitaire doit intégrer explicitement le soutien aux communautés d’accueil, au risque de voir les tensions locales éroder les capacités d’absorption que ces communautés offrent encore. Elle appelle enfin à une réflexion sérieuse sur l’architecture de gouvernance régionale dans un Sahel où les frontières institutionnelles de la CEDEAO ne coïncident plus avec les frontières géographiques de la crise.

La question centrale n’est pas de savoir si le Mali est davantage un pays d’accueil ou un pays d’origine : il est les deux à la fois, comme ses voisins immédiats. La vraie question est de savoir quelles institutions, avec quels mandats et quels financements, sont aujourd’hui en mesure de gérer cette réalité dans sa complexité, avant que la saturation des capacités d’accueil ne transforme la pression actuelle en rupture.

Sources