Des frappes aériennes attribuées aux Forces armées maliennes (FAMa) ont tué au moins huit personnes, principalement des femmes et des enfants, dans le village de Zanakoro, situé dans la région de Ségou. Ni bilan officiel, ni communiqué, ni reconnaissance : le silence des autorités de Bamako face à cet incident illustre une tendance structurelle qui érode toute possibilité de redevabilité militaire dans le pays.
Un incident sans auteur officiel
Les faits, tels qu’ils peuvent être établis à ce stade, sont simples dans leur brutalité : des aéronefs ont frappé le village de Zanakoro, dans la région de Ségou, tuant au moins huit civils parmi lesquels figuraient principalement des femmes et des enfants. L’attribution à l’armée malienne, qui opère activement dans cette zone contre des groupes jihadistes liés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), repose sur des témoignages locaux et des sources indépendantes, sans confirmation ni démenti de l’état-major.
Ce schéma n’est pas nouveau. La région de Ségou, longtemps considérée comme périphérique par rapport aux foyers de violence du Nord et du Centre, a connu une dégradation sécuritaire continue depuis 2021. Les données de l’ACLED recensaient déjà 219 événements violents et 485 décès dans la région pour la seule période 2021-2022 ; les analyses disponibles indiquent une hausse spécifique des incidents à Ségou en 2024, dans un contexte où les frappes aériennes maliennes se sont multipliées sur l’ensemble du territoire, 129 frappes aériennes ou de drones recensées entre janvier et octobre 2024, contre 84 sur la même période en 2023.
Ce n’est pas la première fois que des frappes dans cette région alimentent des questions sur la protection des civils. En février 2024, deux frappes successives à Konokassi, également dans la région de Ségou, avaient tué au moins 14 personnes et blessé neuf autres, selon Human Rights Watch. La première frappe avait visé une cérémonie de mariage ; la seconde avait frappé les villageois venus enterrer les morts de la veille.
L’absence de communication : un système, pas une exception
Face à l’incident de Zanakoro, les FAMa n’ont fourni aucune explication sur les cibles visées, les circonstances de la frappe ni les mesures de précaution prises. Cette absence de communication officielle n’est pas un accident de procédure : elle reflète un mode de gouvernance sécuritaire délibérément opaque, consolidé depuis le coup d’État de 2021.
Les obligations qui s’imposent pourtant aux belligérants sont claires. Le droit international humanitaire exige de vérifier la nature militaire de la cible, d’évaluer la proportionnalité des dommages civils prévisibles avant toute frappe, de choisir les moyens et méthodes les moins dangereux, et de mener une enquête effective après tout incident ayant causé des victimes civiles. L’analyse consacrée aux frappes de drones au Sahel par la fondation Rosa Luxemburg souligne que les frappes « dynamiques », reposant sur une identification incomplète ou non vérifiée, sont particulièrement problématiques dans les zones que l’armée ne contrôle pas effectivement, ce qui est précisément le cas d’une large partie de la région de Ségou.
L’absence d’informations publiques sur les doctrines de ciblage des FAMa empêche toute vérification concrète du respect de ces exigences. Et quand bien même un incident est documenté de l’extérieur, les mécanismes susceptibles d’en assurer le suivi judiciaire ou disciplinaire sont aujourd’hui soit absents, soit privés de leur capacité d’action.
Le vide laissé par la MINUSMA
Jusqu’à son retrait, achevé le 31 décembre 2023, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) constituait le principal dispositif international capable d’enquêter de manière indépendante sur les incidents militaires. En 2023, elle avait confirmé 132 violations et atteintes aux droits humains liées à des opérations des forces armées maliennes, au prix d’une résistance croissante des autorités de transition, qui avaient refusé quatre des cinq demandes de missions d’enquête sur place formulées au premier semestre de cette même année.
Depuis le départ de la Mission, la vérification indépendante repose désormais sur des sources fragmentées : témoignages de victimes, organisations locales, images satellites, ONG et médias. Ces moyens permettent de documenter des incidents, comme en témoigne la capacité d’établir un bilan à Zanakoro, mais ils ne remplacent pas une mission indépendante capable de croiser les sources, d’accéder aux lieux et d’établir des responsabilités dans les chaînes de commandement.
L’Expert indépendant de l’ONU sur le Mali, Alioune Tine, s’est lui-même inquiété en 2024 de civils, dont des enfants, qui auraient été tués lors de frappes aériennes maliennes ou menées par leurs partenaires étrangers à Tinzaouatine, Zarho et Inadiatafane, trois incidents distincts, trois silences officiels analogues.
L’accès aux zones de conflit, levier de l’impunité
L’opacité militaire est amplifiée par la fermeture systématique de l’espace d’information. Depuis 2021, les autorités maliennes ont suspendu les procédures d’accréditation des journalistes, expulsé des correspondants étrangers, suspendu RFI et France 24, et interdit en novembre 2022 quelque 300 ONG bénéficiant d’un financement français. Le résultat pratique est une restriction sévère de l’accès aux zones de conflit, notamment dans le Centre et le Nord, où opèrent les FAMa.
Reporters sans frontières classe le Mali parmi les environnements les plus contraignants pour le journalisme en Afrique de l’Ouest. La FIDH documente, quatre ans après le coup d’État, une répression systématique qui touche aussi bien les journalistes que les défenseurs des droits humains. Les lois sur la cybercriminalité et la sécurité nationale sont régulièrement invoquées pour engager des poursuites contre ceux qui documentent les abus.
Dans ce contexte, l’absence de communication officielle sur Zanakoro n’est pas seulement un problème de transparence : c’est une condition active de l’impunité. Sans vérification indépendante possible, sans procédure judiciaire déclenchée, sans pression institutionnelle, les frappes ayant causé des victimes civiles entrent dans un registre d’incidents non tranchés, connus de tous, imputés à personne.
Des mécanismes de redevabilité inexistants au Mali
La comparaison régionale éclaire la singularité malienne. Au Burkina Faso et au Niger, des mécanismes formels de redevabilité existent : prévôtés militaires, pôles judiciaires spécialisés antiterroristes, possibilité théorique de mise en cause de la responsabilité de commandement. Ils produisent rarement une reddition de comptes complète, les enquêtes annoncées après des massacres n’ont souvent pas débouché sur des poursuites effectives, mais leur existence formelle crée au moins un cadre de référence permettant d’exercer une pression institutionnelle.
Au Mali, même ce cadre paraît aujourd’hui largement inopérant. L’enquête interne ouverte par le ministère de la Défense après le massacre de Moura, en mars 2022, n’a produit aucun résultat public, alors que le rapport de l’ONU concluait à des centaines de morts, dont une vingtaine de civils lors des tirs initiaux, et relevait des violations graves du droit international humanitaire. La mission d’établissement des faits avait expressément noté l’absence d’informations publiques sur les suites judiciaires.
Le précédent nigérian de Tudun Biri, en décembre 2023, où l’armée avait reconnu une « erreur » d’identification après une frappe meurtrière contre une cérémonie religieuse et annoncé une procédure de cour martiale, montre qu’une reconnaissance officielle est possible. Elle suppose une combinaison de pression médiatique, de présence internationale et de volonté politique que le contexte malien actuel ne réunit pas.
Une architecture d’impunité
L’incident de Zanakoro n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une séquence documentée d’incidents au cours desquels des civils ont été tués lors d’opérations militaires maliennes, sans qu’aucun mécanisme national ou international n’ait été en mesure d’en établir les circonstances ni d’en imputer les responsabilités. Ce n’est pas l’absence de règles qui pose problème, le droit international humanitaire s’applique, mais l’absence de tout mécanisme effectif pour les faire respecter.
Le retrait de la MINUSMA, la fermeture progressive de l’espace civique et médiatique, l’affaiblissement des organisations de défense des droits, la résistance des autorités à tout contrôle externe : ces éléments forment une architecture dont l’effet cumulé est de rendre les pertes civiles militairement incontestées et juridiquement sans suite. Pour les familles de Zanakoro, comme pour celles de Konokassi ou de Tinzaouatine, la question n’est pas de savoir si un mécanisme de redevabilité fonctionnerait mieux : c’est de savoir si quelqu’un, au sein de l’État malien ou en dehors, est encore en mesure d’en exiger un.
Sources
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Human Rights Watch – Mali : l’armée et le groupe Wagner commettent des atrocités contre les civils : HRW, mars 2024
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HRW – Rapport mondial 2025, chapitre Mali : HRW, 2025
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Rapport de l’Expert indépendant de l’ONU sur le Mali (A/HRC/58/79) : OHCHR, 2024
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Au Mali, la mission de maintien de la paix de l’ONU prend fin : HRW, juin 2023
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Rapport sur les événements de Moura du 27 au 31 mars 2022 : ONU, mai 2023
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Drones, civils et droit en Afrique du Nord et au Sahel : Fondation Rosa Luxemburg
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FIDH – Mali : quatre ans après le coup d’État, répression systématique : FIDH
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RSF – Classement Mali : Reporters sans frontières
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ACLED – Données de conflit, Mali : Armed Conflict Location & Event Data Project
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COI Focus Mali – Situation sécuritaire (novembre 2024) : CGRA, novembre 2024