Les 17 et 18 octobre 2025, Dakar accueillera les premières négociations formelles entre la Confédération de l’Alliance des États du Sahel et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, une première depuis le retrait officiel du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cédéao en janvier 2025. Avant de s’asseoir à la table, les ministres des Affaires étrangères des trois pays sahéliens ont préalablement harmonisé leurs positions à Ouagadougou, posant trois conditions présentées comme non négociables. Ce faisant, ils ont ouvert un espace de tensions entre impératifs politiques et réalités humaines.
Trois lignes rouges, une position commune
La réunion de coordination à Ouagadougou a abouti à un cadre de négociation articulé autour de trois exigences : la souveraineté des États membres, la consolidation de la Confédération et la protection des intérêts des populations. Karamoko Jean Marie Traoré pour le Burkina Faso, Abdoulaye Diop pour le Mali et Bakary Yaou Sangaré pour le Niger ont plaidé, selon les comptes rendus disponibles, pour des solutions africaines aux défis régionaux, fondées sur la responsabilité mutuelle et le respect des choix institutionnels de chaque bloc.
Sur le plan juridique, la Confédération AES repose sur le traité constitutif adopté à Niamey le 6 juillet 2024, qui qualifie formellement l’AES de confédération d’États souverains, et non d’État fédéral ni d’organisation supranationale. Les compétences expressément déléguées à la structure commune concernent la défense, la diplomatie et le développement, les États membres conservant par ailleurs leur personnalité internationale propre. Cette architecture juridique particulière conditionne directement les marges de manœuvre disponibles à Dakar : l’AES négociera en tant qu’entité interétatique renforcée, mais sans mécanisme de décision supranational susceptible d’engager unilatéralement ses membres.
La Cédéao : un mandat collectif face à trois souverainetés
Du côté d’Abuja, la position officielle de la Cédéao a été de préserver l’unité de négociation de l’organisation et d’éviter toute bilatéralisation des discussions qui affaiblirait la cohésion communautaire. Selon l’Agence de presse sénégalaise, les ministres des Affaires étrangères des États membres ont été appelés à défendre un mandat clair de protection des intérêts communautaires. Le négociateur en chef désigné, Lansana Kouyaté, a pour objectif de maintenir le dialogue, de concilier les préoccupations des deux parties et d’établir les bases d’une coopération durable.
Le président en exercice de la Cédéao, Julius Maada Bio, a publiquement défendu une ligne de réconciliation, souhaitant convaincre les trois pays sahéliens de réintégrer la « famille ouest-africaine ». Cette rhétorique de la porte ouverte se heurte toutefois à la réalité politique : les juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey ont fait du retrait de la Cédéao un marqueur de leur rupture avec l’ordre régional antérieur. La question n’est donc plus le retour, mais l’architecture des relations futures.
Le sort des populations, variable d’ajustement ou ligne rouge ?
C’est précisément sur ce terrain que les enjeux les plus concrets se jouent. Les protocoles de la Cédéao sur la libre circulation, dont le protocole fondateur A/P.1/5/79 du 29 mai 1979 et ses révisions successives, garantissaient aux ressortissants burkinabè, maliens et nigériens une entrée sans visa dans l’ensemble de l’espace communautaire, un séjour pouvant aller jusqu’à 90 jours, ainsi qu’un droit de résidence et d’établissement pour y exercer une activité. Ces droits, acquis en tant que citoyens communautaires, sont désormais juridiquement suspendus pour les nouveaux déplacements depuis le retrait officiel.
La dimension humaine est considérable. En Côte d’Ivoire seulement, les ressortissants des trois pays de l’AES représentent, selon les données de l’OIM rapportées en 2024 par Le Monde, environ 6,7 millions de personnes, dont quelque trois millions de Maliens, trois millions de Burkinabè et 700 000 Nigériens, parfois installés depuis plusieurs générations. Aucune donnée consolidée n’existe pour l’ensemble de l’espace Cédéao, mais ce seul chiffre illustre l’ampleur des liens humains que les négociateurs devront prendre en compte.
Sur le plan commercial, les données sont fragmentaires. Pour le seul Burkina Faso, au troisième trimestre 2024, les échanges avec les pays de la Cédéao atteignaient près de 353 milliards de FCFA, dont 315 milliards d’importations en provenance de la zone communautaire, selon les statistiques de l’Institut national de la statistique et de la démographie du Burkina Faso. Ce flux, même partiel, donne la mesure de l’interdépendance économique à gérer.
Quel modèle d’arrangement pour l’après-retrait ?
Les précédents disponibles en droit de l’intégration régionale africaine sont rares. La Mauritanie a quitté la Cédéao en 1999 sans que s’ensuive un cadre institutionnel formalisé de relations futures. L’expérience européenne du Brexit offre un parallèle partiel : l’accord de commerce et de coopération UE–Royaume-Uni a instauré une formule de libre-échange sans libre circulation générale, assortie d’une gouvernance intergouvernementale par organes mixtes. Ce modèle « zéro tarif et zéro quota, mais pas zéro frontière » illustre qu’une sortie d’un espace d’intégration ne condamne pas nécessairement à l’absence totale d’arrangement structuré, mais qu’elle en renchérit systématiquement le coût opérationnel pour les populations et les entreprises.
La Cédéao a, de son côté, maintenu provisoirement le libre-échange avec les pays de l’AES, selon Agence Ecofin, dans l’attente d’un arrangement négocié. Cette mesure conservatoire constitue un signal politique autant qu’économique : elle préserve un espace de compromis, tout en faisant du maintien des acquis commerciaux une variable de négociation.
Dakar, point de départ ou point de rupture ?
Les négociations d’octobre 2025 ne seront vraisemblablement qu’un premier acte. L’AES arrive à Dakar avec un cadre de positions consolidé, une légitimité institutionnelle renforcée par le traité de 2024 et une posture de négociation qui subordonne tout accord à la reconnaissance pleine de sa souveraineté confédérale. La Cédéao, quant à elle, doit concilier sa volonté de préserver les acquis communautaires avec la réalité d’un rapport de force politique défavorable au retour à la situation antérieure.
La question centrale qui traversera ces discussions reste celle du droit des populations à circuler, travailler et maintenir leurs liens économiques de part et d’autre des frontières, une réalité que ni la rhétorique souverainiste ni les formules diplomatiques ne peuvent durablement abstraire. La manière dont les deux blocs traiteront cette dimension dira beaucoup sur la nature réelle de leurs priorités.
Sources
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Burkina Faso : les pays de l’AES accordent leurs violons avant la rencontre avec la Cédéao — Koaci, octobre 2025
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Traité portant création de la Confédération des États du Sahel — Droit et politique en Afrique, juillet 2024
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AES vs Cédéao : vers la fragmentation de l’Afrique de l’Ouest ? — FMES France
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Négociations Cédéao-AES : un mandat clair de défense des intérêts communautaires — Agence de presse sénégalaise
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Burkina Faso, statistiques du commerce extérieur, 3e trimestre 2024 — INSD Burkina Faso, janvier 2025
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Protocole A/P.1/5/79 sur la libre circulation des personnes — Bureau Cédéao Sénégal
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Mali, Burkina Faso et Niger : implications du retrait de la Cédéao — Banque africaine de développement
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Cartographie de la mobilité en Afrique de l’Ouest et du Centre, décembre 2023 — OIM/DTM