MALI : La crise économique jusque dans la presse publique, l’AMAP symbole d’une vulnérabilité persistante

La rédaction

octobre 27, 2026

Le 26 octobre 2025, environ 150 travailleurs de l’Agence malienne de presse et de publicité se sont rassemblés pendant une heure devant leurs propres locaux à Bamako pour réclamer des salaires impayés depuis plus d’un an. Ce sit-in discret, organisé par le comité syndical d’une institution fondatrice de la presse malienne, révèle une fragilité structurelle qui dépasse le simple conflit social : l’AMAP Mali, éditrice du plus ancien quotidien du pays, peine à honorer ses obligations les plus élémentaires envers son personnel.

Un mouvement social aux racines profondes

Les revendications portées par Bassaro Haïdara, secrétaire général du comité syndical, ne sont pas nées d’une impulsion récente. « Cela fait plus d’un an que les travailleurs de l’AMAP sont confrontés à des retards de salaire », a-t-il déclaré lors du rassemblement, dont l’AMAP elle-même a publié la dépêche. La formule collective scandée par les agents résume la situation avec une clarté brutale : « Le loyer n’attend pas, la maladie n’attend pas, le salaire ne doit pas attendre. »

Au-delà des arriérés de rémunération, la situation sanitaire du personnel est peut-être plus alarmante encore. Plus de 120 agents, principalement des contractuels, n’ont pratiquement plus accès aux prestations de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) depuis plus de trois ans. La CANAM, qui gère ce dispositif pour le secteur formel malien, prévoit pourtant des taux de prise en charge de 80 % pour l’hospitalisation et de 70 % pour les soins ambulatoires. Que ces droits soient suspendus depuis 2022, sans que les autorités de tutelle n’aient apporté de remède, dit quelque chose d’essentiel sur la priorité accordée à cet établissement public.

Le syndicat n’a pas improvisé ce mouvement. Avant le sit-in, il avait adressé des demandes d’audience au Premier ministre, le général de division Abdoulaye Maïga, et au président du Conseil national de Transition, le général de corps d’armée Malick Diaw. Le comité a finalement été reçu par le ministre chargé du Travail et de la Fonction publique, Fassoun Coulibaly, qui aurait promis une réponse dans un délai d’une semaine via les ministères concernés. Aucune position officielle formalisée ni calendrier de règlement n’ont toutefois été rendus publics à ce stade. Face à cette absence de résolution, le syndicat a annoncé des arrêts de travail chaque jeudi à compter du 29 octobre, ainsi que le dépôt d’un préavis de grève et, mesure symboliquement forte, une journée sans parution du quotidien national L’Essor.

L’Essor et l’AMAP : un modèle financier sous tension chronique

Comprendre la portée de ce conflit suppose de connaître la structure financière de l’institution. Créée en 1979, l’AMAP est un établissement public qui concentre plusieurs activités : agence de presse nationale, régie publicitaire et édition du quotidien L’Essor, fondé en 1949. Ce journal, qui tire à environ 7 000 exemplaires, n’a jamais fonctionné selon un modèle commercial autonome. Son équilibre repose sur une subvention publique structurelle, complétée par la publicité institutionnelle des ministères et entreprises d’État, les annonces légales et les abonnements administratifs.

En 2023, la subvention de l’État à l’AMAP atteignait 815 millions de francs CFA, soit environ 36 % d’un budget global de 2,28 milliards. En 2025, selon les données du budget citoyen publié par le ministère malien des Finances, le budget total de l’agence atteignait 2,46 milliards de francs CFA, dont 920 millions de subvention directe de l’État — une progression nominale d’environ 33 % depuis 2022. Sur le papier, l’allocation budgétaire a donc augmenté. Mais cette hausse n’a manifestement pas suffi à couvrir la masse salariale et les cotisations sociales dans un contexte de renchérissement généralisé des coûts.

La question qui demeure sans réponse publique est celle de l’exécution budgétaire réelle : les crédits votés ont-ils été intégralement décaissés ? L’écart entre la dotation inscrite en loi de finances et les sommes effectivement perçues par l’agence constitue précisément l’angle mort de la crise.

Une vulnérabilité partagée à l’échelle de la zone UEMOA

La situation de l’AMAP n’est pas un cas isolé. Dans l’espace francophone ouest-africain, les agences de presse publiques traversent des difficultés structurelles comparables. L’Agence de presse sénégalaise (APS) illustre ce parallèle : en 2025, sa direction admettait que l’augmentation du budget et des effectifs n’avait pas été proportionnelle aux besoins, la dotation publique étant devenue à peine suffisante pour couvrir la masse salariale. L’Agence ivoirienne de presse (AIP), quant à elle, a inscrit dans son plan stratégique 2025 la nécessité de diversifier ses sources de revenus face aux limites de son statut d’établissement public administratif.

Ce constat régional pointe vers une tension structurelle commune : les agences publiques d’Afrique de l’Ouest ont été conçues à une époque où l’État était le principal annonceur, le principal diffuseur et le principal lecteur. La fragmentation du marché publicitaire, la concurrence du numérique et la contraction des budgets de communication institutionnelle ont érodé ce modèle sans qu’il soit remplacé.

La dimension politique d’un conflit social

Au Mali, la crise de l’AMAP s’inscrit dans un contexte budgétaire contraint, mais dont la lecture est nuancée. Le FMI, dans ses consultations de 2025, prévoit un déficit budgétaire de 3,4 % du PIB pour l’exercice en cours, légèrement au-dessus du plafond de convergence de l’UEMOA fixé à 3 %. Ce creusement s’explique par les dépenses d’urgence liées aux inondations de 2024 et par la contraction anticipée des recettes minières. Dans ce contexte, les arbitrages budgétaires sont réels, mais il serait imprudent de réduire les impayés de l’AMAP à la seule contrainte macroéconomique sans disposer des données d’exécution budgétaire propres à l’agence.

La dimension politique du dossier mérite d’être posée avec précaution. Contrairement au Burkina Faso, où des militaires ont directement pris le contrôle des rédactions après le coup d’État, ou au Niger, où la Maison de la Presse a été suspendue et remplacée par un comité jugé proche du pouvoir, les travailleurs de l’AMAP ont pu organiser leur sit-in et rendre leurs revendications publiques. Ce fait, en lui-même, distingue la situation malienne de celle de ses voisins de l’Alliance des États du Sahel sur le plan de l’espace syndical. Il n’indique pas pour autant que les conditions de travail soient satisfaisantes.

Reporters sans frontières, la Fédération internationale des journalistes et l’Union africaine de radiodiffusion n’ont, à ce stade, émis aucune réaction publique identifiable concernant cette mobilisation — ce silence relatif de la communauté internationale reflète peut-être la discrétion du mouvement autant que ses propres angles morts.

Ce que révèle une heure de sit-in

Un arrêt de travail d’une heure, dans les locaux mêmes d’une agence de presse d’État, n’est pas un événement spectaculaire. C’est précisément pour cette raison qu’il mérite attention. Il signale que des agents du service public d’information — ceux-là mêmes chargés de couvrir la vie nationale pour un lectorat institutionnel et une audience internationale — ne perçoivent plus leurs salaires de manière régulière et ne peuvent plus se soigner dans le cadre du dispositif prévu par la loi. L’ironie n’échappe pas : l’agence qui a publié la dépêche relatant son propre mouvement social est aussi celle dont les employés menacent d’en suspendre la production.

La capacité de l’AMAP à surmonter cette crise dépendra moins de la bonne volonté du ministre du Travail que de la clarification de deux questions fondamentales : l’État malien entend-il garantir un financement prévisible et exécuté à ses médias publics, et l’AMAP dispose-t-elle d’un modèle de recettes propres suffisamment solide pour ne pas dépendre entièrement de la ponctualité des décaissements du Trésor ? Sans réponse à ces deux questions, les arrêts de travail du jeudi ne seront pas les derniers.

Sources