Le Togo figure comme l’un des quatre pôles industriels retenus dans le livre blanc régional de l’UEMOA consacré à la transformation du phosphate en engrais. Derrière ce cadre programmatique ambitieux 1 452,5 milliards de FCFA d’investissements projetés sur 2026-2030 se pose une question que l’histoire récente du secteur rend légitime : comment s’assurer que cette annonce ne rejoindra pas le cimetière des projets avortés ?
Un programme régional aux dimensions inédites
Présenté à Ouagadougou, le livre blanc de la Commission de l’UEMOA entend répondre à un déséquilibre structurel persistant. L’utilisation moyenne d’engrais dans les pays de l’Union plafonne à 20-25 kg par hectare, contre environ 120 kg à l’échelle mondiale. Cet écart, qui pèse lourdement sur les rendements agricoles, découle en partie d’une dépendance chronique aux importations coûteuses et volatiles. Le prix du DAP, engrais phosphaté de référence sur le marché ouest-africain, a culminé à quelque 1 200-1 400 dollars la tonne en 2022, avant de redescendre à environ 844 dollars la tonne en juillet 2024, soit près du double des niveaux d’avant 2021.
Face à ce constat, l’UEMOA prévoit une architecture industrielle articulée autour de quatre pôles de transformation, dont l’un localisé au Togo, complétés par des unités de mélange positionnées à proximité des bassins agricoles pour produire des formules d’engrais adaptées à la composition des sols locaux. Le financement repose principalement sur le secteur privé, appelé à mobiliser 1 191 milliards de FCFA, tandis que les États membres contribueraient à hauteur de 239,5 milliards. La Commission de l’UEMOA affiche également un objectif social : la création de 50 000 emplois formels par an à l’échelle de la région.
Le Togo : des ressources réelles, une valorisation en retard
La désignation du Togo comme pôle de transformation n’est pas arbitraire. Le pays dispose d’un gisement de phosphate exploité depuis plusieurs décennies par la Société Nationale des Phosphates du Togo (SNPT), dont la capacité théorique de traitement atteint 4,8 millions de tonnes par an. La réalité opérationnelle est toutefois plus modeste : l’USGS estime la production effective à environ 1,6 million de tonnes en 2024, soit à peine un tiers de la capacité annoncée. Au deuxième trimestre 2026, les exportations de phosphate ont généré 46,7 milliards de FCFA, représentant 15,8 % des exportations totales du pays selon l’INSEED une contribution significative, mais encore réalisée quasi exclusivement sous forme de minerai brut.
C’est précisément ce point que le programme de l’UEMOA, et avant lui plusieurs initiatives bilatérales, cherche à corriger. En mai 2023, Lomé a signé un protocole d’entente avec l’Office chérifien des phosphates (OCP) du Maroc, prévoyant une étude de faisabilité pour l’implantation d’une usine locale d’engrais phosphatés à Hahotoé. En juillet 2025, cet accord était encore décrit comme devant apporter un « soutien technique pour mener à bien les études de faisabilité nécessaires ». Aucune publication de rapport d’étude, aucun calendrier d’investissement ni décision finale de construction n’était documenté dans l’espace public.
Un précédent lourd : deux milliards de dollars d’annonces sans usine
L’état actuel du projet OCP-Togo n’est pas une exception dans l’histoire de la filière. Le groupe nigérian Dangote avait annoncé en 2019 un investissement d’environ 2 milliards de dollars pour construire une usine d’engrais phosphatés au Togo ; en 2023, un responsable togolais reconnaissait que le projet n’avait pas « prospéré ». Avant lui, le groupe israélien Elenilto avait obtenu dès 2015 un permis d’exploitation du phosphate carbonaté avec l’ambition d’une production locale d’engrais sans jamais concrétiser l’unité industrielle annoncée.
Ces précédents ne condamnent pas l’initiative de l’UEMOA, mais ils en définissent le cadre d’évaluation. Ils indiquent que les obstacles à la transformation locale ne relèvent pas uniquement d’un déficit de volonté politique ou de partenaires industriels : ils tiennent aussi à la complexité financière d’une usine de transformation, aux exigences logistiques (port, eau industrielle, énergie), à la nécessité de sécuriser des marchés d’écoulement solvables et à la durée des cycles d’investissement dans l’industrie lourde.
Ce que le modèle sénégalais enseigne
Pour cerner les conditions de réussite, le précédent des Industries chimiques du Sénégal (ICS) est instructif. L’entreprise, réhabilitée sous l’actionnariat du groupe Indorama, extrait le phosphate sénégalais, le transforme en acide sulfurique et phosphorique, puis en engrais NPK pour le marché national et sous-régional. Cette intégration verticale démontre la faisabilité industrielle du modèle. Elle montre également ses limites : la production reste dépendante d’intrants importés ammoniac, urée, chlorure de potassium et la capacité installée (environ 2 millions de tonnes) n’est pas toujours pleinement utilisée. Surtout, l’expérience sénégalaise confirme qu’une production locale ne se traduit pas automatiquement en accessibilité agricole : les réseaux de distribution, la vulgarisation et les mécanismes de subvention constituent des maillons indispensables de la chaîne.
Pour le Togo, qui ne dispose pas encore d’infrastructure comparable, l’enjeu est donc double : construire l’outil industriel et simultanément organiser l’aval distribution, adaptation des formules aux sols, crédit agricole.
Les conditions d’une concrétisation
Le plan de l’UEMOA comporte des éléments de méthode qui, sur le papier, tiennent compte de certaines leçons du passé. La disposition des unités de mélange à proximité des bassins agricoles, avec des formules conçues après analyse de sols en laboratoire, témoigne d’une approche plus systémique qu’une simple usine de transformation amont. La mobilisation prioritaire du secteur privé 82 % du financement total réduit l’exposition budgétaire des États, mais elle transfère la question du risque aux investisseurs, dont l’appétit devra être évalué dans un contexte où les projets précédents ont échoué à lever des engagements fermes.
Le gouvernement togolais, pour sa part, a affiché une position favorable à cette dynamique régionale, tout en précisant que l’exploitation minière et la construction de l’usine pourraient être attribuées à des opérateurs distincts une position qui vise à élargir le champ des investisseurs potentiels. Il a également précisé que les réserves de phosphate carbonaté, estimées à plusieurs milliards de tonnes, n’iraient pas à un opérateur unique, ce qui suppose une politique de gestion du sous-sol à définir en parallèle.
La stratégie d’expansion africaine de l’OCP fournit un autre élément de contexte. Outre le protocole avec le Togo, le groupe marocain a conclu des accords de nature comparable avec l’Éthiopie, le Nigeria, le Rwanda ou la Tanzanie entre 2020 et 2025. Cette diffusion géographique signale une ambition structurante, mais elle interroge aussi la priorité effective accordée à chaque projet national dans le calendrier d’exécution de l’OCP.
Entre le programme et la réalité des délais
L’horizon 2026-2030 du programme régional est à la fois proche et ambitieux. La mobilisation de 1 452,5 milliards de FCFA, la construction d’infrastructures industrielles lourdes et la mise en place d’un réseau d’unités de mélange supposent des phases de préparation études définitives, montages financiers, appels d’offres, travaux dont la durée cumulée laisse peu de marge si l’on souhaite une production effective avant la fin de la décennie.
Pour le Togo, la concrétisation de son rôle de pôle industriel dépendra donc moins des déclarations d’intention que d’un enchaînement précis : achèvement des études de faisabilité, décision d’investissement, financement bouclé, début des travaux. Chacune de ces étapes représente un point de rupture potentiel que l’histoire du secteur a déjà illustré. L’intégration dans un cadre régional porté par l’UEMOA offre une légitimité politique supplémentaire et un mécanisme de coordination mais elle ne résout pas mécaniquement les contraintes économiques et financières qui ont fait trébucher les projets précédents.
La question qui se posera dans les prochains mois est donc celle-ci : le programme de l’UEMOA parviendra-t-il à convertir l’adhésion politique des États membres en engagements d’investisseurs privés suffisamment solides pour franchir, cette fois, le seuil de la décision finale d’investissement ?
Sources
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Accord OCP-Togo, signature du protocole d’entente — Togo Presse, juin 2023
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Togo : un accord avec le Maroc pour implanter une usine locale d’engrais phosphatés — Togo First
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Le Togo se tourne vers OCP pour transformer son phosphate en engrais — Jeune Afrique
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Prix DAP en Afrique de l’Ouest, juillet 2024 — Africa Fertilizer Watch
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Production d’engrais : les ICS assurent la continuité du service — Le Quotidien (Sénégal)
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Phosphates ouest-africains : développer la production et anticiper les risques — Fondation FARM