Au Mali, la stratégie sécuritaire des autorités de transition, centrée sur la reconquête territoriale, expose les populations civiles à un double risque documenté : les violences des groupes armés non étatiques et les exactions attribuées aux forces de sécurité maliennes elles-mêmes. Entre obligations juridiques contraignantes et déficit de responsabilité, le fossé se creuse, avec des conséquences durables sur l’adhésion des communautés à l’effort de stabilisation.
Un cadre juridique contraignant, trop souvent ignoré
Le Mali n’est pas un État sans engagements. Il a adhéré aux quatre Conventions de Genève dès le 24 février 1965, puis ratifié les Protocoles additionnels I et II le 8 février 1989, ces derniers étant entrés en vigueur pour Bamako le 8 août 1989. Le Protocole additionnel II est précisément celui qui régit la protection des victimes dans les conflits armés non internationaux, catégorie à laquelle appartient sans équivoque le conflit malien.
Ces engagements imposent notamment aux Forces armées maliennes (FAMa) de distinguer en toutes circonstances combattants et civils, d’interdire les traitements cruels et dégradants, de protéger les détenus et de faciliter l’accès humanitaire. L’état-major général a d’ailleurs rendu obligatoire l’enseignement du droit des conflits armés dans les formations militaires, par directive du 24 août 2010. Le droit existe, les structures d’apprentissage aussi. Ce sont les pratiques qui posent problème.
Des violations documentées, un bilan qui s’alourdit
Les données disponibles dressent un tableau préoccupant. Selon des chiffres compilés par ACLED et repris par Human Rights Watch, les forces de sécurité maliennes et leurs alliés, au premier rang desquels le groupe Wagner, auraient causé 1 021 morts civiles entre janvier et mi-octobre 2024, contre 632 sur une période comparable en 2023. Les groupes armés islamistes ont de leur côté tué au moins 478 civils sur la même période. Ces chiffres, HRW le souligne lui-même, sont probablement sous-évalués au regard des difficultés d’accès sur le terrain.
Au-delà des homicides, Amnesty International a recensé, entre juin 2023 et fin 2025, au moins 34 civils tués, 57 cas de détention arbitraire ou illégale, ainsi que des actes de torture, passages à tabac, simulation de noyade, décharges électriques, et des disparitions forcées. Des pillages et destructions de biens civils ont également été documentés dans des villages du centre et du nord du Mali. Amnesty qualifie explicitement plusieurs de ces faits de crimes de guerre commis dans le cadre d’opérations conjointes FAMa-Wagner.
Ces violations ne peuvent être réduites à des « incidents isolés ». Elles s’inscrivent dans un contexte opérationnel où la reconquête territoriale prime sur la protection des civils, au risque d’alimenter le cycle de violences que la junte malienne prétend précisément endiguer.
Le vide laissé par le retrait de la MINUSMA
La dissolution de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), achevée le 31 décembre 2023, a aggravé la situation en matière de documentation et de responsabilité. Cette présence onusienne constituait, malgré ses limites, une capacité institutionnelle de surveillance systématique des violations commises par toutes les parties.
Depuis son départ, les acteurs de protection s’appuient davantage sur des entretiens à distance, des images satellitaires et des réseaux locaux. Le résultat est une fragmentation de la documentation : au premier semestre 2024, le système de monitoring de protection de l’ONU a enregistré une hausse de 288 % des violations des droits humains rapportées par rapport au premier semestre 2023, un chiffre qui reflète à la fois une dégradation réelle et une évolution des méthodes de collecte. L’absence d’un successeur doté d’un mandat équivalent laisse un vide que les organisations non gouvernementales, malgré leur engagement, ne peuvent pleinement combler, notamment dans les zones reculées où les risques de représailles dissuadent les témoins de s’exprimer.
Les mécanismes de responsabilité : des outils existants, rarement activés
Face à ces violations, quels recours existent ? La question renvoie à l’expérience d’autres conflits africains. En République centrafricaine, la Cour pénale spéciale, juridiction hybride associant magistrats nationaux et internationaux, a rendu ses premiers verdicts en 2022. Au Soudan, la Cour pénale internationale (CPI) a obtenu la condamnation d’Ali Kushayb pour des crimes commis au Darfour. Pour le Mali, la CPI a déjà prononcé deux condamnations, Ahmad al-Faqi al-Mahdi en 2016 pour destruction de sites patrimoniaux à Tombouctou, et Al Hassan Ag Abdoul Aziz en novembre 2024 pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, mais ces affaires concernent les exactions jihadistes de 2012, non les opérations récentes des forces étatiques.
La question de la responsabilité des FAMa reste en suspens. Le Mali, comme le Burkina Faso et le Niger, a notifié son retrait de la CPI, une décision qui, si elle est confirmée, réduirait encore les voies de recours internationales. Les poursuites nationales, elles, butent sur l’absence d’indépendance judiciaire et les obstacles matériels à la collecte de preuves en zone de conflit.
Romaric Ferraro, conseiller juridique du CICR, a rappelé dans la Revue internationale de la Croix-Rouge que les États ont l’obligation d’examiner de bonne foi les offres de services des organisations humanitaires impartiales et de répondre aux besoins essentiels des populations affectées. Cette obligation, elle aussi, peine à trouver application concrète dans le contexte malien actuel.
Des pressions régionales aux effets limités
Sur le plan diplomatique, l’Union africaine (UA) a adopté une posture de préoccupation normative sans condamnation explicite. Lors de sa réunion du 28 avril 2026 consacrée au Mali, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a appelé à protéger les civils et à renforcer le soutien au secteur sécuritaire « dans le respect du droit international des droits humains et du droit international humanitaire ». La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a exhorté « toutes les parties » à se conformer au droit humanitaire, formulation équilibrée qui évite de cibler explicitement les forces maliennes.
La CEDEAO, pour sa part, n’a pas émis de déclaration publique récente et précise sur les allégations de violations du droit humanitaire par les FAMa. Ses relations avec les autorités de transition restent dominées par la question du retour à l’ordre constitutionnel. L’UA a d’ailleurs appelé Bamako à rouvrir le dialogue avec l’organisation sous-régionale. Dans ce contexte, les pressions diplomatiques demeurent insuffisantes pour modifier substantiellement les pratiques opérationnelles des forces de sécurité maliennes.
La légitimité en jeu
L’enjeu dépasse le seul registre juridique. La junte malienne a assis une partie de sa légitimité populaire sur la promesse d’une reconquête territoriale et d’une rupture avec les partenaires jugés défaillants, au premier rang desquels la France et la MINUSMA. Mais cette légitimité se fragilise à mesure que les exactions attribuées aux FAMa et à leurs alliés russes alimentent la défiance des communautés, en particulier peules, qui se trouvent au cœur des opérations. La stratégie contre-insurrectionnelle qui substitue la coercition à l’adhésion risque de produire exactement l’inverse de l’effet recherché : non pas l’éradication des groupes armés, mais leur recrutement facilité dans des villages endeuillés par des violences imputées à l’État.
La question que pose le Mali à ses partenaires régionaux et internationaux n’est pas seulement celle du respect formel du droit international humanitaire. C’est celle du modèle sécuritaire que l’on accepte de financer, de cautionner ou de tolérer au nom de la lutte contre le terrorisme, et de la part de responsabilité collective dans un cycle de violences qui, à ce jour, ne montre aucun signe d’épuisement.
Sources
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Rapport Human Rights Watch, Mali 2025 : Human Rights Watch, 2025
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Rapport Amnesty International, opérations FAMa-Wagner au Mali : Amnesty International, septembre 2026
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Analyse du monitoring de protection, premier semestre 2024 : Global Protection Cluster, août 2024
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Dictionnaire du droit humanitaire : conventions ratifiées par le Mali : Dictionnaire pratique du droit humanitaire
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Romaric Ferraro, accès humanitaire dans le Sahel : Revue internationale de la Croix-Rouge, vol. 103, n° 918, 2022
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Sanwé Médard Kienou, applicabilité du DIH aux conflits au Sahel : Revue internationale de la Croix-Rouge, vol. 103, n° 918, 2022
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Conséquences du retrait de la MINUSMA : International Peace Institute, août 2024
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CPI : affaire Al Hassan, condamnation novembre 2024 : Justice Info, 2024
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Rapport COI Focus Mali, situation sécuritaire : CGRA, novembre 2024