Près de vingt ans après son entrée au capital de la fonderie d’aluminium ALSCON, le géant russe Rusal n’est toujours pas parvenu à relancer durablement ce site nigérian à l’arrêt depuis 2013. Entre contentieux judiciaires, déficit énergétique chronique et poursuites pénales, le dossier illustre l’écart persistant entre les ambitions africaines du groupe et les réalités industrielles du continent.
ALSCON, un actif stratégique devenu boulet industriel
La fonderie d’aluminium d’Ikot Abasi, dans l’État d’Akwa Ibom, n’est pas une installation anodine. Avec une capacité nominale de 193 000 tonnes d’aluminium par an, l’Aluminium Smelter Company of Nigeria (ALSCON) représentait, à sa conception, l’un des projets industriels les plus ambitieux d’Afrique de l’Ouest. En février 2007, Rusal y a acquis 85 % du capital pour 150 millions de dollars engagés sur trois ans dans un programme de modernisation. Les promesses initiales évoquaient 1 900 emplois directs et jusqu’à 20 000 emplois indirects à pleine capacité de production.
La réalité, en 2026, est radicalement différente : le site n’emploie plus que 150 personnes, et la production est suspendue depuis mars 2013. Treize ans d’arrêt pour une fonderie présentée comme un pivot du développement industriel nigérian. Ce bilan n’est pas imputable à un seul facteur, mais à un enchevêtrement de problèmes structurels que Rusal n’a pas réussi à résoudre.
Le nœud gordien des contentieux juridiques
Le premier obstacle est d’ordre judiciaire. L’acquisition d’ALSCON par Rusal a été contestée dès l’origine par le groupe américain BFI, qui estimait avoir été évincé illégalement du processus de privatisation piloté par le Bureau of Public Enterprises nigérian. Ce litige, engagé au milieu des années 2000, n’est toujours pas soldé.
En juillet 2022, la Cour suprême du Nigeria a ordonné l’annulation de la cession à Rusal et reconnu les droits de BFI sur l’actif. En janvier 2024, elle a confirmé cette décision et interdit au Bureau of Public Enterprises de négocier avec tout autre investisseur. En mai 2024, BFI s’est présenté sur le site pour en prendre possession. Rusal a refusé de céder le contrôle, en opposant une sentence d’accord rendue en 2014 par la Cour d’arbitrage international de Londres (LCIA), qui confirmait la validité de son acquisition.
Le résultat est un conflit ouvert entre deux ordres juridictionnels : les décisions de la Cour suprême nigériane d’un côté, la sentence arbitrale internationale de l’autre. Fin octobre 2026, un nouveau développement est venu brouiller davantage la situation : le Conseil national de la privatisation aurait approuvé la résiliation de l’offre d’achat de BFI, au motif que ce dernier n’aurait pas réglé les 10 % du prix d’acquisition exigés. Simultanément, d’autres sources indiquent que les autorités envisagent de remettre formellement l’installation à Rusal pour sa réhabilitation. L’incertitude juridique demeure donc entière, et avec elle, tout espoir de reprise industrielle rapide.
L’énergie, second facteur bloquant
Au-delà des tribunaux, ALSCON se heurte à un obstacle que ni les jugements ni les arbitrages ne peuvent résoudre : la fiabilité du réseau électrique nigérian. Les fonderies d’aluminium sont parmi les industries les plus gourmandes en énergie continue. Tout arrêt non planifié des cuves d’électrolyse risque d’endommager les équipements et d’interrompre irrémédiablement un cycle de production.
Or le Nigeria affiche l’un des bilans énergétiques les plus défaillants du continent. Selon la Banque mondiale, les pertes économiques liées à l’instabilité électrique atteignent environ 29 milliards de dollars par an pour l’économie nationale. Les industriels nigérians ont dépensé 1 110 milliards de nairas en énergie alternative sur la seule année 2024 soit 42 % de plus qu’en 2023, selon les données de la Manufacturers Association of Nigeria. ALSCON est explicitement citée parmi les entreprises ayant dû réduire leur dépendance au réseau public. Pour une fonderie dont le modèle économique repose sur une alimentation électrique et gazière ininterrompue, ce contexte est rédhibitoire.
Les poursuites de l’EFCC : une couche judiciaire supplémentaire
En octobre 2026, un nouveau front judiciaire s’est ouvert. L’Agence nigériane de lutte contre les délits économiques et financiers (EFCC) a engagé des poursuites contre ALSCON et son directeur russe, Zavyalov Dmitry, pour six chefs d’accusation liés au défaut présumé de déclaration de transferts financiers totalisant 582,43 millions de nairas à l’autorité antiblanchiment compétente. La direction d’ALSCON a plaidé non coupable et demandé l’annulation des charges. Le procès a été renvoyé au 27 janvier 2027.
La position du gouvernement fédéral nigérian face à ces poursuites reste ambiguë. Le ministère fédéral des Mines et du Développement de l’acier a publiquement exprimé sa volonté de réactiver ALSCON et indiqué que le Bureau of Public Enterprises supervise la reprise, sans prendre position sur les charges pénales. Cette coexistence entre un discours officiel favorable à la relance industrielle et des poursuites judiciaires actives contre la direction du site illustre les contradictions internes de l’approche nigériane du dossier.
Une stratégie africaine à géométrie variable
Ce qui rend le cas nigérian particulièrement instructif, c’est le contraste qu’il offre avec les nouvelles ambitions africaines de Rusal. Le groupe ne s’est pas replié : il multiplie les annonces sur le continent.
Le 29 octobre 2026, Rusal et la Ghana Integrated Aluminium Development Corporation (GIADEC) ont signé un protocole d’accord pour développer une mine de bauxite d’une capacité de 5 millions de tonnes par an à Nyinahin, dans la région d’Ashanti, ainsi qu’une raffinerie d’alumine de 1,2 million de tonnes par an. Deux coentreprises ont été constituées Nyinahini Bauxite pour l’activité minière, Ghana Alumina Company pour le raffinage avec une participation majoritaire de Rusal et une part non diluable de 10 % pour la partie ghanéenne, conformément au droit local. Ce protocole ne fixe toutefois aucun engagement financier ferme ni calendrier précis : les montants d’investissement, les dates de construction et la répartition des apports restent à déterminer.
En Éthiopie, Rusal avait annoncé en novembre 2025, avec Ethiopian Investment Holdings, un protocole d’accord préliminaire pour la construction d’une fonderie d’aluminium de 500 000 tonnes par an, avec un investissement estimé à 1 milliard de dollars structuré à 70 % en dette et 30 % en fonds propres. À ce stade, le projet reste en phase de faisabilité : aucun permis n’a été obtenu, aucun financement n’a été bouclé, et les questions d’approvisionnement électrique demeurent ouvertes. Les annonces de 2025 prévoyaient encore trois à quatre ans d’études préparatoires.
Ce que le cas ALSCON révèle sur la stratégie africaine de Rusal
La comparaison internationale éclaire la spécificité du cas ALSCON. Le succès le plus documenté sur le continent reste celui de Mozal, fonderie construite au Mozambique à partir de 2000 par un consortium associant BHP, Mitsubishi, des capitaux sud-africains et l’État mozambicain, qui a atteint 500 000 tonnes de capacité annuelle et triplé les exportations du pays dans ses premières années. La réussite de Mozal tenait à un montage financier solide, une alimentation énergétique sécurisée et un cadre contractuel stable.
ALSCON présente l’inverse de ces conditions. Rusal a hérité d’un actif dont la propriété est contestée devant trois niveaux de juridictions simultanément, dans un pays où le réseau électrique s’est effondré au moins douze fois en 2024. Même à supposer que les litiges se règlent en sa faveur, le groupe devrait encore convaincre des financeurs de mettre plusieurs centaines de millions de dollars dans un site dont le contentieux a découragé tout investissement pendant deux décennies.
La stratégie africaine de Rusal repose sur une logique d’intégration verticale : accéder à la bauxite en Guinée, la transformer en alumine au Ghana, produire du métal en Éthiopie ou au Nigeria. Cette chaîne a une cohérence industrielle réelle. Mais elle suppose des partenaires institutionnels fiables, des États capables de sécuriser les contrats et des infrastructures énergétiques à la hauteur des besoins. Là où ces conditions ne sont pas réunies comme au Nigeria l’actif stratégique devient rapidement une source de pertes et de procédures.
Les sanctions indirectes consécutives à l’invasion de l’Ukraine ont ajouté une pression supplémentaire : si Rusal n’a pas été inscrit sur les principales listes occidentales, son principal actionnaire Oleg Deripaska l’a été, compliquant l’accès aux financements et à certains marchés. La perte de l’approvisionnement en alumine australienne et ukrainienne, représentant environ 40 % des approvisionnements du groupe en 2022, a également accéléré la nécessité de diversifier les sources africaines ce qui explique en partie l’activisme au Ghana et en Éthiopie.
Le Nigeria, test grandeur nature de l’expansion russe
Au-delà des enjeux propres à Rusal, le dossier ALSCON pose une question plus large aux investisseurs étrangers présents ou tentés par l’Afrique industrielle : acquérir un actif stratégique suffit-il à garantir son exploitation rentable ? L’expérience nigériane suggère que non. Le Bureau of Public Enterprises du Nigeria a privatisé plus de 140 entreprises publiques depuis 1999, avec un taux de réussite documenté d’environ 63 % selon une évaluation interne de 2018. Pour les secteurs les plus exigeants en infrastructure énergie, métaux, acier, le bilan est structurellement plus dégradé.
Pour Rusal, la résolution du dossier ALSCON conditionnera la crédibilité de toute sa stratégie africaine. Si le groupe parvient à réactiver une fonderie arrêtée depuis treize ans dans l’un des environnements réglementaires les plus complexes du continent, il démontrera une capacité opérationnelle réelle. Dans le cas contraire, ses nouvelles annonces au Ghana et en Éthiopie resteront ce qu’elles sont aujourd’hui : des protocoles d’accord sans calendrier ni financement.
Sources
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ALSCON : Cour suprême du Nigeria contre LCIA — Independent Nigeria, 2024
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Rusal et GIADEC : accord bauxite-alumine au Ghana — Rusal, octobre 2026
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Rusal : projet de fonderie en Éthiopie — Fastmarkets, novembre 2025
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Pourquoi le réseau électrique nigérian est en échec — Reuters, décembre 2024
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Poursuite de l’EFCC contre ALSCON et son directeur — Lawyard, octobre 2026
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ALSCON : le Nigeria veut accélérer la relance — Agence Ecofin, 2026
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Le secteur de l’électricité au Nigeria — Direction générale du Trésor (France), mai 2024
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37 % des entreprises privatisées sont non performantes, selon le BPE — The Guardian Nigeria
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Entreprises russes en Afrique malgré les sanctions — Jeune Afrique