Corne de l’Afrique : comment le recul de l’appui international fragilise la sécurité somalienne

La rédaction

novembre 4, 2026

La fin programmée du soutien logistique onusien à la mission de l’Union africaine en Somalie, conjuguée au retrait progressif des forces étrangères et à des fractures politiques internes persistantes, place Mogadiscio devant une équation sécuritaire d’une redoutable complexité. À l’horizon 2027, sans mécanisme de financement alternatif consolidé, c’est l’ensemble de l’édifice construit depuis deux décennies de présence internationale qui pourrait se fissurer — au profit direct des Chebabs.

Une architecture de sécurité sous pression simultanée

Le 8 août 2026, les forces éthiopiennes ont remis la base militaire de Buur Hakaba aux Forces armées somaliennes (SNA), après plus d’une décennie de déploiement dans cette zone stratégique du centre-sud du pays. Ce transfert, symboliquement porteur d’une souveraineté retrouvée, pose en réalité une question que l’analyste Abdi Guled, auteur du bulletin Horn Briefs, formule avec une précision chirurgicale : « La vraie question est de savoir si l’État qui prend en charge une position dispose des capacités de logistique et de renseignement, des moyens de renfort et de la légitimité politique nécessaires pour s’y maintenir. »

Le doute est fondé. Selon les données de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile (EUAA), l’effectif réellement déployable de la SNA en 2025 s’établissait à environ 19 000 militaires, loin des 32 000 inscrits sur les registres administratifs. Parmi eux, seules les brigades Danab, entraînées avec l’appui américain, et Gorgor, formées par la Turquie, présentaient un niveau opérationnel satisfaisant. L’armée de l’air était non fonctionnelle, la marine quasi inexistante. Le diagnostic est celui d’une force inégalement équipée, traversée par des logiques claniques, des phénomènes de désertion et, dans certains cas, des infiltrations par Al-Shabaab.

C’est dans ce contexte que le retrait simultané des appuis extérieurs prend toute sa gravité.

Le gouffre budgétaire de l’après-UNSOS

Le Bureau d’appui des Nations unies en Somalie (UNSOS) constitue le nerf logistique de la mission de stabilisation. Il soutient quelque 12 000 membres du personnel de l’AUSSOM et près de 20 900 membres des forces de sécurité somaliennes, tout en acheminant chaque mois environ 240 tonnes de vivres vers les secteurs et bases opérationnelles avancées à travers le pays. Son budget pour 2025-2026 dépassait 537 millions de dollars — un montant sans commune mesure avec le budget propre de l’AUSSOM, estimé entre 166,5 et 190 millions de dollars selon les périmètres retenus.

Or, au moins 500 millions de dollars de ce soutien seront supprimés d’ici au 31 décembre 2026, date à laquelle le financement américain de l’UNSOS n’est plus garanti. Par ailleurs, la Mission d’assistance de transition des Nations unies en Somalie (UNTMIS) a pris fin en octobre 2026, privant le pays d’un appui institutionnel complémentaire.

Face à ce vide annoncé, les solutions de remplacement peinent à se matérialiser. L’Union européenne a engagé environ 75 millions d’euros en avril 2026 pour la composante militaire de l’AUSSOM, couvrant principalement les remboursements aux pays contributeurs de troupes et des équipements non létaux. Le Royaume-Uni a promis une contribution d’environ 30 millions de dollars, et l’Union africaine elle-même 20 millions de dollars sur le budget 2025. Ces montants, aussi bienvenus soient-ils, ne comblent pas le déficit structurel laissé par le retrait de l’UNSOS. Les États-Unis ont annoncé une sortie progressive sur douze mois plutôt qu’un financement de remplacement, et les pays du Golfe, sollicités par Mogadiscio, n’ont formulé aucune promesse chiffrée dans les documents publics disponibles.

La formule d’Abdi Guled résume la réalité du terrain : « Pour un soldat dans une base isolée, un mécanisme de financement international n’est pas une abstraction diplomatique. Il se concrétise par l’arrivée, ou l’absence, de carburant. »

Le risque d’effondrement opérationnel et la fenêtre d’opportunité pour les Chebabs

L’alerte la plus précise vient de Mohamed Daud Ismail, assistant de recherche senior au projet ACLED : « Sans financement international alternatif immédiat, l’AUSSOM risque un effondrement opérationnel imminent à l’approche de 2027. » Et les données territoriales corroborent cette crainte. Entre janvier 2024 et la mi-2025, les Chebabs ont regagné ou consolidé des positions dans plusieurs États du centre et du sud : les régions de Mudug, Galguduud, Hiraan et, plus significativement encore, le Middle Shabelle, où la reprise de localités telles que Mahas, Adan Yabal et Hawadley témoigne d’une capacité de reconquête intacte.

Selon Ismail, une offensive majeure au cours des derniers mois de 2026 et début 2027 pourrait « permettre au groupe de reconquérir des territoires dans les régions du centre et du sud, tout en menaçant directement les centres urbains majeurs, notamment Mogadiscio et Kismaayo ».

Le précédent malien invite à ne pas minorer ce scénario. Après le retrait de la MINUSMA, achevé fin 2023, les attaques dans le nord du Mali ont plus que doublé en quelques semaines, et les groupes affiliés à Al-Qaida auraient presque doublé la superficie sous leur contrôle en moins d’un an, selon Crisis Group. La leçon est connue : un retrait non conditionné à l’existence de capacités locales de substitution transforme une vulnérabilité structurelle en déficit opérationnel aigu.

Les leçons non intégrées des transitions précédentes

La séquence AMISOM–ATMIS–AUSSOM a pourtant fourni un corpus d’enseignements précis. Selon les analyses de l’Institut de paix et d’études sur la sécurité (IPSS) et du Centre Stimson, la réussite d’une transition ne se mesure pas au nombre de bases transférées ou de soldats retirés, mais à la capacité des institutions somaliennes à tenir le terrain, produire du renseignement, soutenir leurs unités et conduire des opérations sans dépendance critique à la mission internationale. Or, chaque étape du désengagement a confirmé que le financement pluriannuel prévisible constitue une condition préalable, et non une variable d’ajustement.

Les discussions sur AUSSOM ont précisément reproduit l’erreur identifiée : un mandat ambitieux lancé sans ressources définitivement arrêtées. La Commission de l’Union africaine, par la voix de son président Mahmoud Ali Youssouf, a appelé à accélérer l’opérationnalisation du Fonds pour la paix de l’UA et à appliquer effectivement le prélèvement de 0,2 % sur les importations destiné à financer les opérations de paix africaines. Mais Addis-Abeba reconnaît elle-même que ces ressources propres ne suffiront pas à compenser la suppression du dispositif logistique de l’UNSOS, et continue de plaider pour un engagement financier international de substitution sans en avoir obtenu la garantie.

Fractures internes : un facteur aggravant

La crise de financement AUSSOM 2026 se superpose à des tensions politiques internes qui hypothèquent la cohésion de l’État somalien. Le Puntland et le Jubaland s’opposent formellement aux réformes constitutionnelles adoptées en mars 2024, dénonçant une procédure unilatérale et une centralisation excessive du pouvoir à Mogadiscio. Leur résistance porte sur la répartition des compétences dans le fédéralisme, le passage à un scrutin universel direct et l’instauration d’un régime présidentiel, autant d’évolutions qu’ils interprètent comme une marginalisation des administrations régionales. Le Puntland conteste en outre l’intervention fédérale dans les territoires de Sool et Sanaag, qu’il considère relevant de sa propre juridiction.

Ces frictions ne sont pas sans conséquence opérationnelle : elles fragilisent la coordination entre forces fédérales et milices claniques, compromettent les perspectives d’un commandement unifié et rendent plus incertaine la légitimité des forces déployées dans les zones contestées.

Une érosion plus que un effondrement, mais aux conséquences potentiellement équivalentes

La distinction qu’introduit Abdi Guled mérite d’être retenue pour sa rigueur analytique : « La Somalie n’est pas nécessairement confrontée à un effondrement imminent. Elle fait face à un phénomène plus difficile à mesurer, et potentiellement à des conséquences plus lourdes : l’érosion progressive de l’infrastructure qui assurait la viabilité du système de sécurité du pays. »

Cette nuance est décisive pour les décideurs. Un effondrement spectaculaire mobilise l’attention diplomatique et les mécanismes d’urgence. Une dégradation graduelle — bases moins ravitaillées, postes abandonnés faute de relève, unités en sous-effectif réel malgré les chiffres officiels — peut produire les mêmes effets territoriaux sans déclencher de réponse internationale proportionnée.

La question centrale posée par la crise du financement AUSSOM 2026 est donc moins celle de savoir si un accord de substitution sera conclu, que de savoir s’il le sera à temps pour éviter que la fenêtre de vulnérabilité de début 2027 ne devienne irréversible. Les bailleurs bilatéraux, l’Union africaine et les Nations unies disposent encore d’une marge — étroite, et qui se referme.


Sources