Quarante-neuf civils auraient péri en octobre 2024 dans le nord et le centre du Mali, selon un rapport de l’association Kal-Akal attribuant plusieurs frappes aux Forces armées maliennes et à l’Africa Corps russe. Ces accusations mettent en lumière une tension structurelle de la transition militaire : l’impératif antiterroriste ne saurait dispenser les forces engagées de protéger les populations, mais l’absence d’enquêtes indépendantes au Mali rend aujourd’hui tout établissement des responsabilités quasiment impossible.
Des chiffres qui s’inscrivent dans une tendance lourde
Le bilan d’octobre documenté par Kal-Akal, association civile malienne basée dans la région de Kidal et se définissant comme un observatoire citoyen de l’Azawad, ne constitue pas une anomalie. Il s’intègre dans une dynamique de violences qui, à l’échelle de l’année 2024, atteint des proportions alarmantes. Selon les données d’ACLED compilées par Human Rights Watch, environ 1 063 civils auraient été tués par les forces armées maliennes et leurs alliés entre le 1er janvier et le 31 octobre 2024, contre 344 attribués aux groupes islamistes armés sur la même période. Ces chiffres, extraits de catégories d’analyse distinctes, ne s’additionnent pas mécaniquement, mais ils dessinent une réalité documentée : les forces gouvernementales et leurs partenaires étrangers figurent, selon les organisations de suivi, en tête des acteurs responsables de pertes civiles.
La méthodologie de Kal-Akal repose sur un réseau de relais locaux, des témoignages de survivants et de proches de victimes, ainsi qu’un archivage par incidents. L’organisation publie des rapports mensuels de monitoring. Ses financements ne sont pas publiquement établis, et ses documents apparaissent dans des dépôts américains au titre du Foreign Agents Registration Act, sans que cela suffise à établir un financement direct par Washington. Comme pour toute source documentant des zones de conflit à accès limité, ses données appellent une lecture critique, sans pour autant être écartées, d’autant qu’elles convergent avec les observations d’acteurs de référence.
Le droit international humanitaire face aux zones pastorales
Les incidents d’octobre se concentrent dans des espaces pastoraux du nord et du centre malien, zones caractérisées par la mobilité des populations, la dispersion des campements et la coexistence fréquente entre civils et combattants. Ces caractéristiques ne modifient en rien le régime juridique applicable : selon le CICR, le droit international humanitaire coutumier n’admet aucune exception liée au mode de vie nomade. Les éleveurs transhumants sont présumés civils tant qu’ils ne participent pas directement aux hostilités, et en cas de doute, cette présomption s’impose.
Les conséquences opérationnelles sont concrètes. Avant toute frappe, les parties au conflit sont tenues de prendre des précautions réalisables pour vérifier la nature de la cible, choisir les moyens et méthodes limitant les dommages civils, et renoncer à l’attaque lorsque l’incertitude demeure trop importante. Dans un environnement pastoral, la mobilité accrue des populations renforce ces exigences plutôt qu’elle ne les allège. Une identification approximative fondée sur l’appartenance ethnique, la zone de provenance ou la présence dans un secteur supposé contrôlé par l’adversaire ne constitue pas un fondement juridique suffisant pour désigner un objectif militaire.
Les frappes de drones, mentionnées par l’Expert indépendant de l’ONU pour le Mali dans ses constats sur la période avril-juin 2024, au cours de laquelle 10 415 violations et atteintes aux droits humains ont été documentées, soit une hausse de près de 20 % par rapport au trimestre précédent, posent une question supplémentaire de précision et de vérification des cibles. L’Expert indépendant a exprimé de graves préoccupations quant aux morts de civils, y compris d’enfants, lors de ces frappes.
Un vide de surveillance qui aggrave l’impasse
L’établissement des responsabilités se heurte à un obstacle structurel majeur : le retrait de la MINUSMA, achevé en décembre 2023, a supprimé le principal dispositif onusien de documentation sur le terrain. Selon les organisations qui ont analysé les conséquences de ce retrait, il a créé un vide important dans le suivi des droits humains, rendu l’accès aux zones reculées plus difficile et contraint les enquêteurs à recourir davantage aux entretiens téléphoniques, à l’imagerie satellitaire et aux témoignages à distance. Human Rights Watch a souligné qu’il était devenu « extrêmement difficile » d’obtenir une vue d’ensemble des abus et que les bilans disponibles pouvaient sous-estimer la réalité.
À ce déficit structurel s’ajoute le silence des autorités maliennes. La junte et l’état-major des FAMa n’ont pas apporté de réponse officielle détaillée aux accusations formulées en octobre 2024. Les communications militaires se sont limitées à des communiqués opérationnels faisant état de la neutralisation de combattants ou de positions terroristes, sans répondre sur le fond aux allégations de victimes civiles ni annoncer d’enquêtes internes. Ce mutisme n’est pas inédit : pour les frappes de Tinzaouaten, intervenues plus tôt dans l’année, aucune procédure officielle n’a davantage été rendue publique.
Cette absence de transparence est en soi une violation des standards que le droit international humanitaire impose aux parties à un conflit armé, qui sont tenues d’enquêter sur les allégations sérieuses de violations et d’en rendre les résultats publics.
L’accountability, angle mort des transitions sahéliennes
Le cas malien illustre un phénomène que l’on retrouve dans d’autres transitions militaires du Sahel : les mécanismes de reddition de comptes existent formellement, juridictions militaires, parquets spécialisés, institutions nationales des droits humains, mais leur indépendance effective reste très limitée. Les autorités militaires contrôlent largement l’appareil sécuritaire, et les poursuites visant des membres des forces gouvernementales demeurent exceptionnelles.
L’Africa Corps, anciennement désigné sous le nom de groupe Wagner, opère au Mali dans un contexte d’opacité comparable à celui observé en République centrafricaine, où des incidents documentés entre 2021 et 2024, notamment des attaques contre des civils dans la préfecture de l’Ouham en mars 2024, ont également donné lieu à une impunité quasi totale. L’absence de statut officiel clair et de mécanisme de contrôle externe applicable à ces forces para-étatiques russes complique davantage encore l’attribution des responsabilités.
L’espace dévolu aux observateurs nationaux s’est par ailleurs rétréci. Les défenseurs des droits humains, les journalistes et les organisations de la société civile maliennes signalent des pressions croissantes et une autocensure amplifiée depuis la consolidation du pouvoir de la junte. L’Expert indépendant de l’ONU a lui-même fait état d’obstacles lors de sa visite au Mali en décembre 2024.
La protection des civils, condition de légitimité de la stratégie sécuritaire
Combattre les groupes armés qui terrorisent les populations maliennes depuis plus d’une décennie demeure un impératif que nul acteur sérieux ne conteste. Les groupes islamistes armés, notamment le JNIM et l’État islamique au Grand Sahara, sont eux-mêmes responsables de centaines de victimes civiles documentées en 2024. La lutte antiterroriste n’est pas en cause en tant que telle.
Ce qui est en cause, c’est la manière dont elle est conduite et le vide de contrôle qui l’entoure. Une stratégie militaire qui s’exonère du principe de distinction, qui ne rend pas compte de ses opérations et qui écarte les mécanismes de surveillance ne se contente pas de violer le droit international humanitaire : elle nourrit les griefs communautaires, alimente le recrutement jihadiste et érode la légitimité que les autorités de transition cherchent précisément à construire.
La protection des populations civiles n’est pas un obstacle à l’efficacité militaire. Elle en est, à terme, la condition. Sans enquêtes indépendantes sur les opérations signalées au Mali, sans transparence sur les procédures de ciblage et sans mécanisme crédible de responsabilisation, les 49 morts d’octobre resteront une allégation parmi d’autres, et la spirale des violences, une réalité sans auteurs officiellement identifiés.
Sources
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Human Rights Watch, rapport annuel Mali 2025 : HRW, décembre 2024
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Rapport de l’Expert indépendant de l’ONU sur le Mali, session 58 : OHCHR, 2024
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Déclaration de fin de mission de l’Expert indépendant, décembre 2024 : OHCHR
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Droit international humanitaire coutumier, règles applicables : CICR
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ACLED, métriques Sahel mi-2024 : ACLED, août 2024
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Kal-Akal, rapports de monitoring : Association Kal-Akal, Kidal
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Conséquences du retrait de la MINUSMA sur le monitoring : ACCORD, 2024
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Opérations du groupe Wagner en Afrique – ciblage des civils : ACLED