En Centrafrique, la présence russe ne se limite plus aux armes et aux instructeurs militaires. Les révélations d’Anthropic sur l’utilisation de son modèle d’intelligence artificielle Claude à des fins de propagande pro-russe à Bangui confirment une mutation profonde : Africa Corps, successeur de Wagner sur le continent, est désormais aussi un acteur de la guerre informationnelle. Cette hybridation sécuritaire et communicationnelle redéfinit les contours de l’influence étrangère en Afrique centrale.
D’un groupe paramilitaire à un acteur hybride
La trajectoire d’Africa Corps suit la logique d’une normalisation institutionnelle. Annoncé publiquement en novembre 2023 dans la foulée du sommet Russie-Afrique de juillet de la même année, le groupe s’est présenté comme une « structure spéciale » rattachée au ministère russe de la Défense, supervisée notamment par Yunus-bek Yevkurov, vice-ministre de la Défense. Sur le plan opérationnel, il reprend l’essentiel du dispositif Wagner en Afrique centrale : effectifs composés d’anciens combattants, implantation dans les pays dont les gouvernements ont rompu avec les partenaires occidentaux, présence dans les zones de tension sécuritaire.
En République centrafricaine, cette transition s’est effectuée avec quelques frictions. Selon un rapport du Polish Institute of International Affairs (PISM), l’effectif en RCA serait d’environ 1 600 personnes, reprenant les ressources humaines et logistiques de Wagner. Des sources spécialisées signalaient toutefois en 2025 que les premiers paramilitaires n’étaient pas attendus en nombre à Bangui avant mi-2026, la transition étant freinée par des problèmes logistiques. Quelle qu’en soit la cadence exacte, la continuité opérationnelle avec Wagner est documentée, et le gouvernement de Faustin-Archange Touadéra demeure le partenaire politique central de ce dispositif.
Ce qui a changé, c’est la dimension informationnelle de l’engagement russe.
L’IA comme outil d’industrialisation de la propagande
C’est Anthropic, la société américaine développant le modèle Claude, qui a rendu publique l’opération. Dans un rapport de renseignement sur les usages malveillants de son outil, elle affirme avoir identifié à Bangui un opérateur russophone utilisant Claude pour produire des contenus favorables à la Russie, au gouvernement centrafricain et à Africa Corps, tout en ciblant la France et l’opposition locale. Le rapport ne précise pas le volume de contenus produits, mais la démarche elle-même est significative : l’intelligence artificielle générative permet de réduire drastiquement le coût et le temps de production de contenus de propagande, de les adapter à plusieurs formats et langues, et de les diffuser à grande échelle.
Cette opération centrafricaine ne serait pas un cas isolé. Le même rapport d’Anthropic documente des usages similaires au Mali, où un prestataire travaillant pour les autorités de sécurité nationale a utilisé Claude pour concevoir un logiciel de collecte de renseignements, ainsi qu’en Iran, en Chine et au Yémen. Le phénomène dépasse donc le seul cadre africain, mais l’Afrique centrale et sahélienne constitue un terrain d’expérimentation privilégié.
Au Mali, le Timbuktu Institute avait déjà documenté en détail l’opération dite « AI-Freak », qui avait utilisé des modèles d’IA pour créer un faux commentateur universitaire pro-Kremlin, alimentant des contenus destinés à l’espace informationnel malien. RFI rapporte que 19 campagnes de désinformation russes ont été recensées depuis 2018 dans l’espace Mali-Burkina Faso-Niger, dont plusieurs mobilisant des outils génératifs. La Centrafrique s’inscrit dans ce continuum, avec la particularité que l’opération s’y appuie sur une présence physique d’Africa Corps.
Africa Politology : le bras informationnel d’un dispositif d’État
L’opération identifiée par Anthropic serait conduite sous la bannière d’Africa Politology, une structure dont les origines remontent à l’écosystème Wagner-Prigojine. Après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, cette entité aurait été reprise et réorientée sous le contrôle du SVR, le service de renseignement extérieur russe. Le site d’investigation All Eyes on Wagner et le Lansing Institute documentent cette transition, identifiant Dmitri Fadeyev comme coordinateur du passage sous contrôle du Kremlin, et Sergey Mashkevich comme négociateur principal du financement avec le SVR.
Africa Politology combine plusieurs fonctions : production et diffusion de contenus pro-russes sur les réseaux sociaux, gestion de canaux Telegram, création de faux comptes Facebook, et suivi politique des opinions publiques africaines. Son positionnement entre Africa Corps et le SVR illustre précisément la logique hybride qui caractérise l’influence russe contemporaine en Afrique : les opérations militaires et les opérations informationnelles ne sont plus des domaines séparés mais des composantes complémentaires d’une même stratégie d’ancrage.
Cette architecture n’est pas inédite, elle rappelle le modèle de l’Internet Research Agency en Europe, mais son adaptation aux contextes africains, avec des contenus localisés et des relais identifiés dans les pays cibles, marque un saut qualitatif.
Une souveraineté informationnelle sous pression
Les révélations d’Anthropic ont suscité une réaction immédiate de l’opposition centrafricaine, qui a réclamé l’ouverture d’une enquête. Le gouvernement de Touadéra, en revanche, n’a pas réagi publiquement aux accusations, ce silence étant en lui-même un indicateur politique. Il confirme la proximité entre le dispositif d’influence russe et les autorités de Bangui, que l’opposition avait déjà qualifiée de propagande « criminelle » selon Jeune Afrique, en référence aux précédentes opérations menées du temps de Wagner.
Cette situation soulève une question plus large, qui dépasse le cas centrafricain : celle de la souveraineté informationnelle des États hôtes. Lorsqu’une puissance étrangère produit, via des outils d’IA, des contenus destinés à façonner l’opinion publique nationale en faveur d’un gouvernement, au détriment de l’opposition et de partenaires extérieurs concurrents, quelle marge de manœuvre reste-t-il aux citoyens et aux institutions pour distinguer le débat politique authentique de la manipulation industrialisée ?
Le phénomène n’est d’ailleurs pas l’apanage de la Russie. Au Cameroun, lors de l’élection présidentielle de 2025, des contenus générés ou modifiés par IA ont alimenté des campagnes de désinformation politique. Au Nigeria et au Ghana, deepfakes et bots propagandistes ont proliféré lors des scrutins récents. L’IA générative est en passe de devenir un outil standard de la compétition politique, accessible à des acteurs étatiques comme non étatiques.
La mutation d’un modèle d’influence
Ce qui distingue cependant le cas d’Africa Corps est la densité du dispositif déployé : présence militaire sur le terrain, contrôle ou influence sur les médias locaux, structure d’influence liée au renseignement d’État, et désormais usage de l’IA pour automatiser la production de contenus. C’est l’articulation de ces différentes couches, sécuritaire, institutionnelle et informationnelle, qui fait d’Africa Corps un acteur hybride au sens plein du terme.
Pour les chercheurs et décideurs qui suivent les dynamiques d’influence en Afrique centrale et sahélienne, cette évolution pose une question structurelle : les outils de détection actuels, qu’ils soient développés par des entreprises comme Anthropic ou par des institutions publiques, sont-ils dimensionnés pour suivre le rythme d’une industrialisation de la propagande rendue possible par l’IA générative ? La réponse d’Anthropic, qui consiste à identifier et bloquer les usages malveillants a posteriori, est nécessaire mais insuffisante. Elle suppose que les opérateurs utilisent les plateformes détectables, ce qui ne sera pas toujours le cas à mesure que les outils se multiplient et se décentralisent.
La Centrafrique offre ainsi un laboratoire d’observation précieux, à condition que les acteurs régionaux, États, organisations sous-régionales, société civile, se dotent des capacités d’analyse nécessaires pour suivre en temps réel ce que les algorithmes fabriquent à leur insu.
Sources
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Anthropic Threat Intelligence Report : Anthropic, 2026
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Africa Corps : Russia’s Sahel Presence Rebranded : Le Monde, décembre 2023
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From Prigozhin’s Political Machine to an SVR Influence Platform : Lansing Institute, juillet 2026
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A New Chef in the Kitchen: The SVR Takes Control of Wagner’s Influence Branch : All Eyes on Wagner, février 2026
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Des algorithmes en guerre au Mali : l’IA générative s’invite dans la guerre informationnelle : Timbuktu Institute, 2026
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PISM Report Africa Corps : Polish Institute of International Affairs, 2024
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Centrafrique : l’opposition réclame une enquête après les révélations d’Anthropic : Le Figaro, septembre 2026
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Centrafrique : opposition surveillée à l’aide de l’IA : Deutsche Welle, 2026
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Mali : avec l’intelligence artificielle, la désinformation russe passe à l’échelle industrielle : RFI, septembre 2026