Afrique de l’Ouest : l’emploi des jeunes face aux limites des engagements régionaux

La rédaction

octobre 11, 2026

Adopté le 29 septembre 2026 à l’issue d’une semaine régionale de haut niveau, l’« Appel d’Abidjan » place l’emploi décent des jeunes et la formation professionnelle au sommet de l’agenda ouest-africain. Le texte s’inscrit dans une longue tradition de déclarations régionales dont peu ont produit des ruptures mesurables. La question centrale n’est donc pas l’ambition affichée, mais les mécanismes concrets qui doivent lui donner corps.

Un diagnostic régional qui ne se prête plus à la contestation

Les données disponibles dressent un tableau que personne dans la salle d’Abidjan ne pouvait sérieusement contester. En 2022, selon les notes statistiques de l’OIT sur la jeunesse dans l’UEMOA, le travail indépendant représentait 70,1 % de l’emploi des 15-29 ans dans les huit pays de l’Union, avec des écarts importants, allant de 49,9 % au Sénégal à 82,1 % au Niger. La quasi-totalité de ces travailleurs exercent dans le secteur informel, une concentration encore plus marquée chez les jeunes femmes.

Ce chiffre éclaire le vrai enjeu : il ne s’agit pas tant d’un problème d’accès à une activité que d’un problème de qualité, de productivité et de revenus. L’agriculture reste le premier secteur d’emploi des 15-29 ans dans l’espace UEMOA, mais elle n’offre ni la rémunération ni la protection sociale que recouvre la notion d’emploi décent.

La contrainte quantitative est elle aussi sévère. Au Nigeria, voisin et premier marché de travail de la région, la Banque mondiale estime à environ 3,5 millions le nombre de nouveaux entrants annuels sur le marché du travail, un flux que les économies régionales, à structures actuelles inchangées, ne peuvent absorber dignement. La tendance ghanéenne ajoute une dimension supplémentaire : entre 2012 et 2023, le taux de participation des 15-29 ans au marché du travail est passé de 62 % à 41 %, dont 60 % de cette baisse s’explique par un allongement de la durée des études. Dans le même temps, la part des jeunes en études mais sans emploi est montée de 23 % à 35 %. L’allongement scolaire, censé améliorer l’employabilité, produit pour l’instant davantage d’inactivité que d’insertion qualifiée.

Ce que l’Appel d’Abidjan prescrit – et ce qu’il tait

Le texte adopté à Abidjan appelle à renforcer l’enseignement technique et professionnel (ETFP) et à accroître les investissements en faveur de l’emploi décent. Il souligne la nécessité de mécanismes innovants de financement pour les entreprises portées par des femmes et des jeunes, ainsi qu’un meilleur accès au crédit et aux chaînes de valeur. Ces orientations sont cohérentes avec le diagnostic, adéquation formation-marché du travail, autonomisation économique, zones rurales et frontalières, et rejoignent les priorités du Groupe de Travail régional Femmes, Jeunes, Paix et Sécurité en Afrique de l’Ouest et au Sahel, sous l’égide duquel la semaine s’est tenue.

Ce que le texte mentionne plus vaguement, c’est la mécanique d’exécution. Selon les informations publiées par le Bureau des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest (UNOWAS), l’Appel prévoit un « suivi des engagements » et une « coordination régionale ». Ce sont des formules standard. On ne trouve dans les sources disponibles ni indicateurs de performance chiffrés, ni organe de suivi formellement constitué, ni modalités de redevabilité précisées, pas de rapports périodiques exigibles, pas d’évaluation indépendante planifiée, pas de mécanisme de sanction ou d’alerte en cas de non-respect des engagements.

Cette lacune n’est pas anodine. Elle est précisément ce qui distingue une déclaration d’orientation d’un programme contraignant.

Le précédent OIT-UEMOA : une fondation encore en construction

Le contexte n’est pas vierge. En février 2026, l’OIT et l’UEMOA ont formalisé un programme de coopération 2026-2030 centré sur l’employabilité des jeunes de 15 à 35 ans, la productivité des entreprises et la qualité des emplois dans l’espace communautaire. Ce cadre constitue le principal levier opérationnel sur lequel l’Appel d’Abidjan peut s’appuyer.

Mais plusieurs incertitudes demeurent. Le budget total du programme n’a pas été rendu public. Les bailleurs de fonds identifiés pour ce programme spécifique ne sont pas explicités dans les documents disponibles, seule la Fondation Mastercard est mentionnée comme partenaire des travaux analytiques de l’OIT sur la jeunesse dans la région, sans qu’un engagement financier formel soit confirmé pour le programme 2026-2030. Le document de projet est encore décrit comme « en cours de formulation » au moment où l’Appel d’Abidjan a été adopté.

Sur le plan institutionnel, des instruments préparatoires ont été posés côté UEMOA : la création d’un Observatoire sous-régional de l’emploi et de la formation, la mise en place d’un Fonds emploi jeunes et l’élaboration d’un plan stratégique sont évoqués dans les travaux du Comité consultatif des matières d’emploi et de formation professionnelle de l’UEMOA (CCMEFP-UEMOA). Ces chantiers montrent un cadrage institutionnel réel, mais ils n’équivalent pas encore à des dispositifs opérationnels dotés de moyens.

Les précédents régionaux : une jurisprudence peu encourageante

L’écart entre adoption et exécution n’est pas une hypothèse : il est documenté, même si les données restent parcellaires. La CEDEAO a adopté un plan d’action sur l’emploi des jeunes pour 2018-2022, prolongeant une première période 2013-2018. L’Agenda régional du travail décent de la CEDEAO reconnaît lui-même que les jeunes restent beaucoup moins susceptibles d’être employés que les adultes, avec un chômage et un sous-emploi structurellement élevés, ce qui laisse penser que la mise en œuvre des politiques adoptées est demeurée insuffisante.

À l’échelle continentale, l’Union africaine avait fixé en 2012 un objectif de réduction annuelle du chômage des jeunes de 2 % et de création de 8 millions d’emplois par an. En 2023, le taux de chômage des jeunes en Afrique subsaharienne s’établissait à 8,9 %, soit 0,5 point de moins qu’en 2019, une amélioration réelle mais sans commune mesure avec l’ambition affichée. La part des NEET (jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation) reste à 22 %, selon les données disponibles. L’effet est partiel, et ne traduit pas de basculement structurel.

La Banque mondiale fournit un ordre de grandeur révélateur pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre : environ 6 millions de jeunes entrent chaque année sur le marché du travail pour environ un demi-million de nouveaux emplois formels créés. Ce ratio suffit à illustrer pourquoi les engagements successifs, même bien intentionnés, ont rarement modifié la trajectoire de fond.

Ce qui pourrait faire la différence

L’Appel d’Abidjan n’est pas condamné à rejoindre les archives des déclarations inopérantes. Plusieurs facteurs pourraient le distinguer de ses prédécesseurs, à condition qu’ils se concrétisent rapidement.

Le premier est la densité institutionnelle du moment. La combinaison d’une déclaration politique de haut niveau avec un programme OIT-UEMOA en cours de finalisation et une révision des réformes communautaires de l’UEMOA, dont une session d’auto-évaluation des 149 réformes s’est tenue à Abidjan le même mois, offre une fenêtre d’alignement rare. Des agendas qui coïncident peuvent produire une dynamique que des déclarations isolées ne génèrent pas.

Le deuxième facteur est le financement de l’ETFP. Les pays de l’UEMOA n’ont pas publié de données harmonisées sur leur effort budgétaire en matière de formation professionnelle, ce qui rend impossible toute comparaison régionale robuste. Le Sénégal prévoyait dans son cadre budgétaire 2023-2025 un fonds dédié à la formation professionnelle et technique de 30 milliards de francs CFA, un engagement national dont l’effectivité reste à vérifier. Sans transparence budgétaire sur l’ETFP dans chaque État membre, l’appel à « accroître les investissements » reste une injonction sans ancrage fiscal.

Le troisième facteur est précisément ce qui manque le plus : un dispositif de suivi public, doté d’indicateurs précis, d’un calendrier de rapportage et d’une instance d’évaluation indépendante. La Commission de l’UEMOA n’avait pas publié, au moment de la rédaction de cet article, de déclaration officielle distincte sur les engagements de mise en œuvre qui suivent l’Appel d’Abidjan.

L’enjeu n’est donc pas de savoir si l’emploi décent des jeunes doit être une priorité régionale, c’est une évidence que toutes les institutions concernées partagent depuis une décennie. L’enjeu est de savoir si les gouvernements de l’UEMOA et leurs partenaires sont prêts à accepter un niveau de contrainte et de transparence suffisant pour que leurs engagements soient mesurables. Sans cela, l’Appel d’Abidjan, aussi pertinent soit-il dans son diagnostic, risque d’enrichir un corpus de bonnes intentions qui n’a jamais manqué de textes. mais bien de comptes à rendre.

Sources