La visite du général Assimi Goïta au Niger, première étape d’une tournée destinée à couvrir les trois pays de l’Alliance des États du Sahel, intervient à un moment charnière pour la Confédération. Si la volonté politique de rapprochement entre Bamako, Niamey et Ouagadougou ne fait plus de doute, l’enjeu est désormais de démontrer que cette solidarité entre régimes militaires se traduit en efficacité concrète, sur le terrain sécuritaire comme sur le plan économique.
Une concertation devenue rituelle entre chefs de transition
Accueilli à l’aéroport international Diori Hamani par le général Abdourahamane Tiani, président de la Transition nigérienne, Assimi Goïta a été reçu en présence du Premier ministre nigérien, des membres du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), du gouvernement et de hautes autorités civiles et militaires. Le protocole déployé dit quelque chose de l’importance symbolique accordée à ces retrouvailles au sommet. Une étape à Ouagadougou, auprès du capitaine Ibrahim Traoré, est prévue pour clore la tournée.
Cette visite s’inscrit dans une dynamique désormais bien établie. Depuis la création de l’Alliance des États du Sahel le 16 septembre 2023, les trois dirigeants ont multiplié les rencontres. La plus décisive reste le sommet de Niamey du 6 juillet 2024, qui a formellement transformé l’alliance de défense en Confédération des États du Sahel, dotée d’un Collège des chefs d’État à présidence tournante, Goïta en assurant la première présidence, et d’un Conseil des ministres confédéral. Dès juin 2024, lors d’un déplacement à Ouagadougou, le président malien avait déjà déclaré que la coopération entre les trois pays avait atteint un « chemin de non-retour ».
La tournée actuelle prolonge cette logique de concertation régulière. Elle survient alors que le retrait effectif des trois États de la CEDEAO, acté le 29 janvier 2025, a rendu l’AES seul maître de son agenda régional, mais aussi seul responsable des résultats de sa gouvernance sécuritaire.
Des structures institutionnelles en place, une opérationnalité encore limitée
Le bilan institutionnel de l’AES n’est pas négligeable. Outre le cadre confédéral, les trois pays ont mis en place des comités nationaux de coordination, annoncé une Force conjointe (FC/AES) censée aligner quelque 5 000 hommes sous un commandement trilatéral permanent, et inauguré en décembre 2025 la Banque confédérale d’investissement et de développement (BCID-AES), dotée d’un capital initial de 500 milliards de FCFA, soit environ 899 millions de dollars. Sur le plan diplomatique, les trois pays ont harmonisé leurs positions internationales et organisé leurs travaux autour de trois piliers : défense-sécurité, diplomatie et développement.
Mais la Fondation pour la recherche stratégique est claire dans son évaluation de 2025 : si l’AES a produit une « souveraineté sécuritaire » politique réelle, les opérations militaires conjointes restent limitées, les moyens logistiques contraints, et la durabilité de l’ensemble demeure incertaine. L’International Crisis Group, dans une note de mai 2025, formule le même constat : la coordination politique entre juntes ne s’est pas encore traduite par une capacité militaire intégrée capable d’inverser durablement la dynamique des violences.
Les opérations conjointes documentées confirment ce diagnostic. En mars et avril 2024, des appuis bilatéraux maliano-nigériens ont permis de repousser des attaques à Labbezanga et de détruire des dépôts logistiques à Amalawlaw et à Hourara. Des opérations trilatérales ont été conduites entre janvier et février 2025. Mais ces actions relèvent davantage de la coordination ponctuelle que d’un commandement intégré. Les bilans de neutralisation annoncés proviennent exclusivement des états-majors nationaux, sans vérification indépendante.
Une insécurité persistante qui relativise les avancées politiques
Les données disponibles invitent à la prudence sur l’impact réel de la concertation AES. Selon l’Indice mondial du terrorisme, les décès attribués au terrorisme ont reculé dans les trois pays entre 2024 et 2025, de 1 532 à 846 au Burkina Faso, de 590 à 341 au Mali, de 944 à 703 au Niger. Mais ces chiffres excluent les violences commises par les forces étatiques et leurs supplétifs, qui pèsent désormais lourd dans le bilan total.
Les données ACLED citées dans plusieurs analyses indiquent qu’au Mali, les forces maliennes et leurs partenaires ont été associés à 918 morts civiles en 2025, contre 232 attribuées aux principales organisations jihadistes. Au Burkina Faso, les forces étatiques et les Volontaires pour la défense de la patrie ont été liés à 523 morts civiles, contre 339 imputées au JNIM et à l’État islamique au Sahel. Les déplacements forcés, indicateur moins sujet à manipulation, continuent d’augmenter : les trois pays comptaient environ 2,8 millions de déplacés internes à la mi-2026, dont quelque 2,1 millions au Burkina Faso.
Cette situation rappelle les limites structurelles des coalitions militaires africaines précédentes. Le G5 Sahel, qui réunissait les mêmes pays sahéliens, avant que le Mali, le Burkina Faso et le Niger n’en sortent successivement, a souffert d’un financement insuffisant et de difficultés de commandement qui ont précipité sa désagrégation. La Force multinationale mixte du bassin du lac Tchad, créée dès 1994 et réactivée contre Boko Haram en 2014, offre une autre leçon : même dotée d’un cadre régional et du soutien de l’Union africaine, elle a vu son efficacité obérée par les divergences entre États membres et les crises politiques internes, dont le retrait nigérien après le coup d’État de 2023.
L’AES entre pragmatisme de la CEDEAO et isolement choisi
La tournée de Goïta intervient dans un contexte régional paradoxal. Depuis leur retrait de la CEDEAO, les trois pays de l’AES ont rompu avec l’organisation régionale sur le plan politique, mais les deux parties ont évité une rupture totale. Lors de consultations tenues à Bamako en mai 2025, la CEDEAO et l’AES ont convenu de lancer des négociations sur les questions politiques, diplomatiques, économiques et sécuritaires, et ont affirmé vouloir préserver les acquis de l’intégration régionale, notamment la libre circulation des personnes et des biens.
Ce pragmatisme mutuel révèle une contrainte réelle : la menace jihadiste qui justifie l’AES ne respecte pas les frontières de l’alliance. Les groupes armés actifs dans l’espace sahélien circulent également vers le Nigeria, le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Ghana. Une alliance fermée risque de créer des angles morts aux marges de son dispositif, précisément là où les armées membres sont les moins présentes. La coopération antiterroriste avec les voisins de l’AES reste donc un enjeu stratégique que la concertation interne à l’alliance ne peut pas résoudre seule.
Ce que la tournée peut – et ne peut pas – accomplir
Les rencontres au sommet entre Goïta, Tiani et Traoré ne sont pas sans utilité. Elles permettent d’aligner les priorités politiques, d’accélérer les décisions institutionnelles en suspens et d’envoyer un signal de cohésion à des opinions publiques nationales que les régimes militaires ne peuvent se permettre de décevoir sur le front sécuritaire. La tournée peut aussi faciliter le déblocage de dossiers concrets – coordination des états-majors, avancement de la BCID-AES, harmonisation des postures diplomatiques.
Mais la concertation politique a ses propres limites. Comme le montre le précédent du G5 Sahel, les communiqués conjoints et les traités fondateurs n’ont de valeur que si les États membres disposent des moyens opérationnels, logistiques et financiers pour les mettre en œuvre. L’AES reste une confédération de trois des pays les plus pauvres du monde, confrontée à des groupes armés qui ont démontré leur capacité à s’adapter et à contourner les pressions militaires.
La vraie question posée par cette tournée est donc moins diplomatique que structurelle : les trois transitions militaires, désormais seules responsables de leur destin régional, sont-elles en mesure de transformer leur solidarité de façade en architecture de sécurité durable – ou reproduiront-elles les erreurs des coalitions qui les ont précédées ?
Sources
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Communiqué final du premier sommet des chefs d’État de l’AES, Niamey, 6 juillet 2024 : Le Sahel, juillet 2024
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La Banque de l’AES démarre ses activités avec un capital initial de 899 millions de dollars : Agence Ecofin, décembre 2025
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Note de la Fondation pour la recherche stratégique sur l’AES, 2025 : FRS, 2025
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Beyond Paris and Moscow: the AES and the test of Sahelian security : MyJoyOnline, 2025
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La CEDEAO et les pays de l’AES continuent de se parler : Deutsche Welle Afrique, 2025
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La coopération sécuritaire menacée dans le bassin du lac Tchad : ISS Africa, 2024
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AES : deux ans après la création, quel bilan retenir ? : Abidjan.net, 2025
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AES versus CEDEAO : vers la fragmentation de l’Afrique de l’Ouest ? : FMES France, 2025