L’ONU et les acteurs régionaux font de l’inclusion économique, emploi des jeunes et autonomisation des femmes, un pilier central de leur stratégie de prévention des conflits en Afrique de l’Ouest. L’ambition est réelle, le cadre institutionnel existe. Mais entre l’affirmation du principe et la démonstration de son efficacité, un écart considérable persiste, que ni les engagements formels ni les programmes en cours n’ont encore comblé.
Un pari stratégique sur les racines de l’instabilité
Depuis plusieurs années, les grandes institutions internationales déplacent progressivement le curseur : face aux limites des réponses purement militaires au jihadisme et à l’instabilité sahélienne, elles insistent sur les causes structurelles des conflits. La pauvreté, le chômage des jeunes, l’exclusion économique des femmes, autant de vulnérabilités que les groupes armés exploitent pour recruter et s’implanter durablement dans les communautés.
C’est dans ce contexte qu’une semaine régionale consacrée à la paix, à la sécurité et à la résilience économique s’est tenue à Abidjan fin septembre 2026, réunissant des acteurs onusiens, régionaux et de la société civile. Le message central, tel que rapporté par plusieurs médias spécialisés : paix et sécurité passent aussi par l’emploi des femmes et des jeunes. La formule, devenue un quasi-axiome des enceintes multilatérales, mérite pourtant d’être examinée avec rigueur.
L’idée que l’émancipation économique des femmes contribue à la stabilisation des sociétés post-conflit ou en crise repose sur une logique cohérente : des femmes économiquement actives renforcent la résilience des ménages, réduisent la dépendance aux économies de guerre et participent à la reconstruction du tissu social. ONU Femmes avance depuis longtemps que l’inclusion économique des femmes est liée à une paix plus durable. Mais le passage de la corrélation à la causalité, et surtout à l’impact mesurable, reste scientifiquement problématique.
Ce que la recherche dit – et ne dit pas
Sur ce point, la littérature académique récente est plus prudente que les discours institutionnels. Une revue des études publiées entre 2019 et 2024 centrées spécifiquement sur le lien entre autonomisation économique des femmes et réduction des conflits armés en Afrique de l’Ouest révèle une production empirique très limitée.
Le cas le mieux documenté disponible à ce jour concerne le Burkina Faso : une étude du CGIAR montre que l’exposition au conflit a un effet négatif significatif sur le contrôle des femmes sur leurs revenus et leur participation aux décisions du ménage. Le mécanisme causal est donc plutôt dans le sens [conflit → autonomisation], et non dans le sens inverse. La littérature identifie ainsi davantage comment les conflits détruisent les acquis économiques des femmes que comment leur autonomisation prévient les conflits.
Les données sur l’emploi des femmes dans les zones de crise sahéliennes éclairent l’ampleur du défi. Selon les données de la Banque mondiale, les taux de participation des femmes à la population active restent structurellement inférieurs à ceux des hommes dans tous les pays du Sahel central : au Mali, 51,6 % contre 82,1 % pour les hommes ; au Niger, 62 % contre 84,3 %. Plus révélateur encore, au Mali en 2022, 98,2 % des emplois occupés par des femmes relevaient du secteur informel, c’est-à-dire sans protection sociale, sans accès au crédit formel, sans capacité à accumuler un capital durable. Dans ces conditions, l’idée d’une autonomisation économique suffisamment robuste pour constituer un facteur de stabilisation exige une discussion sérieuse sur les conditions de sa faisabilité.
Le cas rwandais : un contre-exemple partiel
Le Rwanda est fréquemment convoqué dans les débats comme preuve que l’autonomisation économique des femmes peut soutenir la reconstruction post-conflit. Le bilan de l’après-génocide est en effet notable : les femmes sont devenues des cheffes de ménage, des actrices économiques et des responsables publiques, contribuant à restaurer la stabilité sociale. L’OHCHR souligne que l’accès au crédit, la création de coopératives agricoles et le développement de micro-entreprises ont facilité la réconciliation locale. ONU Femmes rapporte que dans certains cas, les rendements des petites exploitations intégrées à des coopératives ont triplé.
Mais les chercheurs en études de paix sont unanimes sur un point : cet impact a été rendu possible par un contexte de transformation institutionnelle radical après 1994, incluant des réformes juridiques profondes, une nouvelle place politique des femmes et des politiques publiques délibérément inclusives. Transposer ce modèle au Sahel, où les États sont fragilisés, où les juntes militaires ont marginalisé les instances de médiation civile, où les financements extérieurs sont incertains, suppose une analogie que les faits ne valident pas mécaniquement.
Le cadre institutionnel existe ; les résultats restent partiels
Sur le plan normatif, le dispositif est en place. La résolution 1325 du Conseil de sécurité, adoptée en 2000, a structuré l’agenda Femmes, paix et sécurité à l’échelle mondiale. En Afrique de l’Ouest, sa mise en œuvre a produit une diffusion normative réelle : selon les données onusiennes, 14 des 15 pays membres de la CEDEAO ont développé des plans d’action nationaux. La CEDEAO elle-même a maintenu et réaffirmé l’intégration du genre dans ses cadres de prévention des conflits malgré la vague de coups d’État de 2021-2023, en faisant de la participation des femmes un élément structurel de son mécanisme d’alerte précoce et de médiation.
Les programmes opérationnels ont également produit des résultats mesurables à l’échelle des projets. Au Mali, ONU Femmes documente une hausse de la production piscicole conduite par des femmes de 10 kg/m³ en 2021 à 27 kg/m³ en 2024, soit une augmentation de 150 % des revenus des productrices concernées. Dans le secteur financier, 59,26 % des bénéficiaires de prêts des systèmes financiers décentralisés maliens sont des femmes. Ces chiffres sont réels, mais ils mesurent des résultats de projet, nombre de bénéficiaires, volumes de production, accès au crédit, et non un impact sur la stabilité ou la réduction des violences.
Les critiques du terrain : ce que les organisations ne disent pas assez fort
Les organisations de terrain, Oxfam, CARE, IRC, formulent depuis 2021 des critiques convergentes sur les limites structurelles de ces programmes. Trois faiblesses reviennent systématiquement dans leurs évaluations.
Première faiblesse : la sous-estimation du contexte de conflit. Les programmes d’autonomisation économique sont souvent conçus comme si les activités génératrices de revenus pouvaient fonctionner normalement dans des zones d’insécurité active, alors que les déplacements de populations, les restrictions de mobilité et l’effondrement des marchés locaux perturbent directement leur mise en œuvre. Oxfam souligne que les inégalités de genre non adressées dans la conception des programmes peuvent produire des effets imprévus, voire nuire aux personnes ciblées.
Deuxième faiblesse : la réduction de l’autonomisation à des micro-activités économiques, sans prise sur les normes sociales, la gouvernance locale ou les dynamiques de protection. IRC insiste sur le fait que les programmes doivent être pensés avec une forte attention à la protection réelle des femmes et à la transformation des rapports de pouvoir, et non comme un simple ajout « genre » à des projets existants.
Troisième faiblesse : la fragilité des financements. CARE relève que les retards de décaissement dans les zones de conflit ralentissent ou suspendent les activités, compromettant la durabilité des acquis. Dans un environnement aussi instable que le Sahel, un programme interrompu ne produit souvent aucun effet durable, et peut même fragiliser les bénéficiaires en créant des attentes sans suite.
L’expérience afghane illustre ces risques à plus grande échelle : une étude de l’Afghanistan Research and Evaluation Unit sur les programmes de microcrédit à Kaboul montre que, si certaines femmes ont gagné en autonomie individuelle, les programmes ont eu peu d’effet sur les rapports de pouvoir au sein des ménages. La priorité accordée à la soutenabilité financière des institutions de microfinance a limité leur capacité à transformer la position sociale des femmes, et n’a pas produit d’impact mesurable sur l’insécurité structurelle.
Traduire les engagements en impact réel : la vraie épreuve
L’enjeu n’est pas de nier la pertinence de l’autonomisation économique des femmes comme composante d’une stratégie de paix. C’est de prendre au sérieux l’écart, documenté, répété, persistant, entre les engagements institutionnels et leurs effets mesurables sur les vulnérabilités qui alimentent les conflits.
Pour que cette approche tienne ses promesses en Afrique de l’Ouest, plusieurs conditions seraient nécessaires : une conception des programmes adaptée aux réalités des zones de conflit plutôt qu’à des contextes de développement stables ; des financements pluriannuels et prévisibles, résistants aux cycles politiques ; une articulation explicite entre autonomisation économique et transformation des normes sociales ; et un dispositif de suivi-évaluation suffisamment rigoureux pour distinguer les résultats de projet de l’impact sur la cohésion sociale.
La question posée à Abidjan, peut-on faire de l’emploi des femmes et des jeunes un levier de paix en Afrique de l’Ouest ?, est légitime. La réponse honnête, à ce stade, est que les conditions de sa traduction en impact réel sont encore loin d’être réunies. Ce constat ne disqualifie pas l’approche. Il en révèle l’exigence.
Sources
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Rapport analytique de l’Indice d’égalité de genre en Afrique 2023 : Banque africaine de développement, 2023
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Femmes et conflits en Afrique de l’Ouest : OCDE, 2020
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Résolution 1325 du Conseil de sécurité -texte officiel : Nations Unies, 2000
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Rapport pays ONU Femmes – Mali, résultats 2024 : ONU Femmes
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Autonomisation économique des femmes en Afrique – examen AFD 2024 : Agence française de développement, 2024
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Rapport annuel ONU Femmes Mali 2024 – WPHF : PNUD/ONU Femmes, 2025
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Gender inclusivity in effective mediation processes in West Africa : CEDEAO, 2024
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Agenda Femmes, paix et sécurité en Afrique – Rapport UA 2020 : Union africaine, 2020
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Impact of microfinance programmes on women’s lives – case study Kabul : AREU / ReliefWeb
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Justice de genre et développement résilient – Oxfam : Oxfam, 2019