Le 24 octobre 2026, Bola Tinubu a officiellement lancé sa campagne pour un second mandat présidentiel, brandissant l’étendard de sa « Renewed Hope » de 2023. Mais à six mois du scrutin de janvier 2027, une évaluation méthodique de ses 53 engagements électoraux dresse un tableau bien plus sombre que le récit officiel. Décryptage d’un bilan contrasté qui pourrait sceller son avenir politique.
Un socle macroéconomique réel, mais insuffisant
Dès son entrée en fonctions en mai 2023, Tinubu a engagé deux réformes structurelles majeures : la suppression de la subvention aux carburants et l’unification du marché des changes. Ces décisions, politiquement courageuses, ont produit des effets mesurables sur certains indicateurs agrégés.
Du côté du naira, la libéralisation du taux de change a permis un redressement significatif des réserves de devises, passées d’environ 33,6 milliards de dollars fin 2023 à près de 40 milliards fin 2024, puis à 46 milliards fin 2025 selon les données du FMI. Les entrées de capitaux étrangers de portefeuille ont également rebondi, atteignant 3,48 milliards de dollars dans les six premiers mois suivant la réforme, contre 756 millions sur la période équivalente précédente. Sur le front de l’inflation, le taux publié par le National Bureau of Statistics est redescendu à 14,63 % en septembre 2026, après avoir culminé à 34,80 % en décembre 2024, une désinflation notable, même si la refonte méthodologique de l’indice des prix en 2026 rend les comparaisons délicates.
Ces chiffres constituent l’argument central de l’APC pour justifier la candidature à la réélection. Le parti présente les réformes comme des mesures douloureuses mais nécessaires dont les fruits commencent à se manifester, et appelle à la continuité. La réalité vécue par les Nigérians ordinaires raconte pourtant une autre histoire.
La facture sociale : un pouvoir d’achat en lambeaux
La suppression de la subvention aux carburants a déclenché un choc tarifaire sans précédent. Selon les données compilées par The Cable, le prix moyen national de l’essence est passé de 238 nairas le litre en mai 2023 à 545 nairas en juin 2023, puis à 1 596 nairas en mai 2026, soit une multiplication par 6,7 en trois ans. Cette flambée a immédiatement percuté les coûts de transport et de distribution alimentaire dans un pays où les ménages modestes peuvent consacrer jusqu’à 70 % de leurs revenus à la nourriture.
Le résultat sur les indicateurs sociaux est prévisible. La Banque mondiale estime qu’environ 63 % des Nigérians vivaient sous le seuil national de pauvreté en 2025-2026, soit près de 140 millions de personnes. En appliquant le seuil international de 4,20 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat, ce taux monte à 69,6 % en 2025. Les réformes structurelles n’ont donc pas encore inversé la trajectoire sociale : l’institution de Washington projetait, au moment de la réforme monétaire, que sept millions de Nigérians supplémentaires pourraient basculer dans la pauvreté sous l’effet combiné de la dépréciation du naira et de la suppression des subventions.
Ces données constituent le terrain le plus meuble sous les pieds du président candidat. La comparaison régionale n’est guère encourageante : au Ghana, une réforme similaire de dérégulation des carburants entre 2022 et 2023, dans un contexte de crise de la dette, a contribué à la sanction électorale du NPP lors du scrutin de décembre 2024, qui a vu John Mahama remporter la présidence avec une majorité constitutionnelle.
53 promesses passées au crible : 20,8 % tenues
C’est l’évaluation la plus précise disponible à ce jour. AdvoKC Foundation, une organisation nigériane de technologie civique, a passé les 53 engagements de campagne de Tinubu au prisme de son initiative BAT-O-METER. Les conclusions publiées par Punch sont sévères : seules 11 promesses, soit 20,8 % du total, ont été considérées comme tenues. 41,5 % sont jugées « compromises », en cours de réalisation partielle ou fragilisées, et 37,7 % sont qualifiées de rompues.
La ventilation sectorielle est instructive. L’économie et l’éducation affichent les résultats relatifs les moins mauvais, notamment grâce aux indicateurs macroéconomiques déjà évoqués et à quelques engagements éducatifs réalisés. En revanche, quatre domaines concentrent les défaillances les plus marquées.
La sécurité, d’abord, reste un abîme entre promesses et réalité. Les engagements de réduire les enlèvements et les violences communautaires sont restés lettre morte. Selon les données compilées par ACLED et citées par Business Day, le nombre d’incidents impliquant Boko Haram et l’ISWAP est passé d’environ 520 en 2023 à près de 800 en 2025. Les enlèvements documentés ont atteint 6 255 cas en 2023 selon le projet ORFA, et restent massifs les années suivantes. Au premier trimestre 2026, Argon Analytics recensait encore 1 177 enlèvements et 1 779 morts dans les violences à l’échelle nationale.
Les infrastructures, ensuite : routes, électricité, grands projets, autant d’engagements qualifiés de faibles ou incomplets par AdvoKC Foundation.
La gouvernance et la transparence ferment la marche : les réformes promises sur la responsabilité publique, l’État de droit et l’efficacité administrative n’ont pas produit de résultats visibles.
Le développement social et environnemental, enfin, figure parmi les secteurs les moins aboutis, alors qu’il conditionne directement la perception populaire du bilan présidentiel.
Une opposition fragmentée face à un président affaibli
Le paysage politique à l’approche de 2027 est paradoxal : Tinubu entre en campagne avec un bilan économique socialement douloureux, mais face à une opposition qui peine à se fédérer. Atiku Abubakar, Peter Obi, Seyi Makinde et d’autres figures de l’opposition multiplient les consultations pour construire une coalition, sans avoir encore désigné de candidat commun. L’ADC, qui porte la candidature d’Atiku, a qualifié le lancement de campagne de l’APC dans le Nord-Ouest de « décevant », accusant le pouvoir de mobiliser des foules artificielles autour de promesses recyclées. Le NDC de Peter Obi juge de son côté que l’APC n’a rien de convaincant à présenter aux électeurs.
L’APC, pour sa part, tente de transformer la présidentielle en référendum sur la continuité des réformes, affirmant que les bénéfices de l’ajustement structurel sont désormais perceptibles. Le parti national revendique même le ralliement de personnalités ou de factions de l’APGA et de l’Accord Party à la dynamique de réélection, des mouvements dont la portée réelle reste à confirmer.
L’équation électorale de janvier 2027 se joue donc sur un fil. Tinubu peut s’appuyer sur des indicateurs macroéconomiques orientés dans le bon sens et sur une opposition encore divisée. Mais la capacité de l’électorat nigérian à sanctionner l’appauvrissement ressenti, comme l’ont fait leurs voisins ghanéens en 2024, constitue la variable décisive que ni les statistiques macroéconomiques ni les discours de campagne ne peuvent dissoudre. La vraie question est de savoir si la désinflation récente et la stabilisation des réserves de change parviendront à réduire suffisamment la fracture entre les chiffres et la vie quotidienne de 140 millions de Nigérians pauvres avant le jour du scrutin.
Sources
-
Évaluation des 53 promesses électorales de Tinubu – Punch Nigeria : Punch, 2026
-
Nigeria : présentation de la mise à jour du développement – Banque mondiale, avril 2026 : Banque mondiale, avril 2026
-
The Economics of Fuel Subsidy Removal – The Cable : The Cable, 2026
-
Inflation Nigeria – Trading Economics : Trading Economics, données NBS
-
IMF Nigeria Article IV Consultation 2026 : FMI, 2026
-
Réformes de change et stabilisation des réserves – Business Day : Business Day, 2026
-
Afrique : la fin des subventions aux carburants – Le Monde : Le Monde, octobre 2023
-
Nigeria security incidents Q1 2026 – Argon Africa : Argon Analytics, 2026
-
Opposition nigériane à l’approche de 2027 – Vanguard : Vanguard Nigeria, octobre 2026