Brigade antiterroriste de la CEDEAO : une feuille de route encore à construire

La rédaction

octobre 14, 2026

Le Sénégal a pris, le 12 octobre 2026, la présidence du Comité des chefs d’état-major de la défense de la CEDEAO. Derrière la solennité protocolaire de cette passation à Abuja se dessine un chantier autrement plus ardu : rendre opérationnelle une brigade antiterroriste dont la feuille de route n’est pas encore finalisée.

Une passation de présidence aux enjeux concrets

La cérémonie s’est tenue au siège de la Commission de la CEDEAO à Abuja. Le vice-amiral d’escadre Oumar Wade, chef d’état-major général des armées du Sénégal, a succédé à son homologue sierra-léonais à la tête du Comité des chefs d’état-major de la défense (CCDS). En marge de l’événement, Wade a rencontré le chef d’état-major du Nigeria, consolidant les liens militaires bilatéraux entre Dakar et Abuja, deux capitales dont la convergence stratégique conditionne largement la crédibilité de tout projet de défense régionale.

Le général Birame Diop, président de la Commission de la CEDEAO depuis le 1er septembre 2026, a saisi l’occasion pour plaider en faveur de la « nécessité d’une action concertée entre les États membres pour faire face efficacement à la menace terroriste ». Ce discours d’intention s’accompagne d’un aveu implicite : la feuille de route censée opérationnaliser la brigade antiterroriste de la CEDEAO est encore en cours d’élaboration.

Une brigade au format revu à la baisse, mais aux contours flous

L’histoire de ce projet illustre une tendance récurrente dans l’architecture sécuritaire ouest-africaine : des annonces ambitieuses suivies de révisions substantielles. En août 2025, la CEDEAO évoquait une force régionale de 260 000 militaires, assortie d’un budget annuel estimé à 2,5 milliards de dollars. Six mois plus tard, en février 2026, les chefs d’état-major ont recadré le projet sur une brigade de 1 650 soldats, conçue comme noyau opérationnel d’un dispositif appelé à monter en puissance jusqu’à 5 000 hommes. Une base logistique est prévue à Freetown, en Sierra Leone. La pleine capacité opérationnelle est annoncée pour juillet 2027.

Ce recentrage améliore la faisabilité sur le papier. Mais l’Institute for Security Studies (ISS) est catégorique : la création institutionnelle de la brigade est plus aisée que sa transformation en force réellement déployable. L’ISS identifie un financement prévisible et durable comme condition centrale. En mai 2026, seuls cinq États Nigeria, Liberia, Gambie, Guinée et Guinée-Bissau auraient réglé leurs arriérés de prélèvements communautaires dédiés à la force. Le budget estimé à 481,5 millions de dollars annuels pour la brigade réduite n’est pas encore définitivement arrêté.

Les mêmes obstacles, encore et toujours

Les blocages documentés rappellent ceux qui ont compromis la Force en attente de la CEDEAO depuis deux décennies, et plus récemment la dissolution de la force conjointe du G5 Sahel en décembre 2023. Trois catégories de difficultés se cumulent.

Le financement. Le prélèvement communautaire de 0,5 % sur les importations extracommunautaires reste insuffisamment appliqué. Les États membres peinent à honorer leurs contributions existantes à la CEDEAO et à l’Union africaine. Du côté des partenaires extérieurs, les montants engagés notamment les programmes UE-CEDEAO-Allemagne d’un total supérieur à 29 millions d’euros pour 2024-2027 concernent l’appui institutionnel général, non le financement opérationnel de la brigade. Aucune enveloppe extérieure garantie et spécifiquement affectée à cette force n’a été identifiée à ce jour.

Le vide doctrinal. Le concept d’opérations de la brigade, ses règles d’engagement, la chaîne de commandement et les procédures de franchissement des frontières restent à préciser. Sans ces éléments, la force ne peut être activée. L’expérience du G5 Sahel a montré que les restrictions territoriales et l’absence d’autorité opérationnelle effective sur les troupes nationales réduisent dramatiquement l’efficacité tactique contre des groupes armés mobiles et transfrontaliers.

La fracture avec l’AES. Le retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, acté le 29 janvier 2025, a privé l’organisation de trois États directement exposés à l’insurrection sahélienne. Le CCDS fonctionne désormais sans les armées malienne, burkinabè et nigérienne précisément celles qui opèrent sur les théâtres les plus actifs. L’ISS souligne que l’efficacité de la brigade dépendra aussi de sa capacité à coopérer avec la force unifiée de l’Alliance des États du Sahel. Cette coordination reste entièrement à construire, dans un climat politique de défiance mutuelle.

Ce que la présidence sénégalaise peut peser

La prise de présidence du CCDS par le Sénégal intervient à un moment où Dakar cherche à affirmer son rôle dans l’architecture sécuritaire régionale. Le Bénin, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, le Nigeria et le Sénégal ont réaffirmé leur engagement à fournir des soldats à la brigade. Reste à traduire ces engagements en contributions vérifiables : effectifs formés, équipés et maintenus en état d’alerte dans leurs armées nationales respectives, conformément au format retenu.

L’enjeu de la présidence sénégalaise est donc moins protocolaire que substantiel. L’amiral Wade hérite d’un dossier où les jalons institutionnels s’accumulent stratégie antiterroriste de 2013, accord de principe de 2022, activation annoncée de la Force en attente en mars 2025, création de la brigade en février 2026 — sans que la capacité opérationnelle réelle ne suive la courbe des annonces.

La leçon du G5 Sahel est ici d’une clarté désagréable : une force multinationale ne peut être durable sans ancrage politique partagé, commandement doté d’une autorité effective, financement pluriannuel autonome et logistique prépositionnée. Sans ces garanties, le risque est de reproduire le cycle déjà observé , lancement politique ambitieux, révision à la baisse, dépendance extérieure, absence de déploiement durable.

La question qui s’impose, alors que la feuille de route est encore sur la table de travail : à quel horizon la brigade antiterroriste de la CEDEAO sera-t-elle en mesure de mener sa première opération, et dans quel espace géographique si les États sahéliens restent en dehors du dispositif ?


Sources