Sénégal : Talla Sylla appelle Bassirou Diomaye Faye à dissoudre l’Assemblée nationale dès décembre

La rédaction

août 10, 2026

Dans une lettre ouverte adressée au président Bassirou Diomaye Faye, l’ancien maire de Thiès Talla Sylla propose de dissoudre l’Assemblée nationale à partir de décembre 2026, soit à la première fenêtre constitutionnellement ouverte depuis les législatives de novembre 2024. Cette initiative s’inscrit dans un contexte institutionnel déjà sous tension, où la question du calendrier électoral cristallise des enjeux de recomposition politique majeurs.

Une proposition qui cible la première fenêtre juridiquement possible

La Constitution sénégalaise encadre strictement le droit de dissolution. L’article 87 interdit au président de la République de dissoudre l’Assemblée nationale avant l’expiration d’un délai de deux années suivant les dernières élections législatives. Le précédent de septembre 2024 l’illustre clairement : le Conseil constitutionnel avait indiqué à Bassirou Diomaye Faye que la dissolution de l’Assemblée élue en juillet 2022 ne pouvait intervenir qu’à partir du 12 septembre 2024, soit exactement deux ans après son installation. Le même raisonnement s’applique désormais à la législature issue des scrutins de novembre 2024 : toute dissolution ne pourra être juridiquement envisagée qu’à partir de novembre 2026.

C’est précisément cette fenêtre que vise Talla Sylla. En ciblant décembre 2026, le président de Jëf Jël ne propose pas un calendrier fantaisiste : il désigne la toute première échéance où le chef de l’État disposerait constitutionnellement du levier. Sa démarche emprunte à une logique de rappel à l’ordre démocratique plutôt qu’à une offensive politique frontale. L’opposant, dont l’ancrage reste principalement thiéssois depuis sa défaite aux législatives de 2024, dispose d’une capacité d’interpellation publique qui dépasse son poids électoral institutionnel.

Dans sa lettre, il plaide également pour de vastes concertations nationales associant partis politiques, société civile, autorités religieuses et acteurs économiques, avant toute décision structurante sur l’architecture institutionnelle du pays. Une posture d’apaisement qui tranche avec la brutalité des rapports de force actuels au sommet de l’État.

Un paysage parlementaire verrouillé par Pastef

Pour comprendre pourquoi cette proposition émerge, il faut rappeler la configuration parlementaire héritée des législatives anticipées de novembre 2024. Pastef a raflé 130 sièges sur 165 à l’Assemblée nationale, soit une majorité écrasante qui laisse l’opposition dans un état de fragmentation avancée : Takku Wallu Sénégal (16 sièges), Jàmm ak Njariñ (7 sièges), Sàmm Sa Kàddu (3 sièges), et des groupes résiduels. Cette hégémonie parlementaire avait été conquise par le camp présidentiel après la dissolution de septembre 2024, lorsque Bassirou Diomaye Faye avait mis fin à une cohabitation conflictuelle avec une Assemblée encore dominée par les partisans de Macky Sall.

L’ironie de la situation est saisissante : c’est aujourd’hui cette même majorité Pastef, construite pour soutenir le pouvoir, qui se retrouve au cœur d’une crise institutionnelle inédite. Depuis la rupture fracassante entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, longuement analysée par Le Monde en mai 2026, le parti au pouvoir a affiché publiquement sa volonté de résister à toute dissolution. Sonko a averti que l’Assemblée nationale ne serait pas une « chambre d’enregistrement » et a laissé entendre qu’une dissolution pourrait se retourner politiquement contre le chef de l’État.

Cette tension entre un président qui a perdu le soutien de son ancien Premier ministre et une majorité parlementaire qui lui échappe partiellement forme le terreau dans lequel s’enracine la proposition de Talla Sylla.

La question du jumelage élections législatives-locales au Sénégal complique l’équation

La dissolution éventuelle de l’Assemblée ne peut être dissociée d’une autre question qui mobilise juristes et responsables politiques depuis plusieurs semaines : le jumelage possible des élections législatives et des élections locales. Bassirou Diomaye Faye a saisi le Conseil constitutionnel pour obtenir un avis sur la faisabilité juridique d’un tel couplage. La réponse de l’institution n’a pas encore été rendue publique au moment où ces lignes sont écrites.

L’enjeu calendaire est précis. Les conseillers municipaux et départementaux élus le 23 janvier 2022 doivent voir leur mandat renouvelé au plus tard le 23 janvier 2027, ce qui ouvre une fenêtre légale allant du 24 décembre 2026 au 23 janvier 2027. Ce calendrier se superpose exactement à l’échéance proposée par Talla Sylla pour une dissolution, créant une convergence arithmétique qui n’est sans doute pas fortuite.

Des juristes cités dans la presse sénégalaise soulèvent néanmoins un obstacle de taille : l’incompatibilité des cadres juridiques régissant les deux scrutins. Les élections locales obéissent à des règles distinctes de celles des législatives, et la compétence du Conseil constitutionnel à se prononcer sur leur couplage fait débat. Plusieurs analyses estiment que le corps électoral devrait être convoqué pour les locales au plus tard le 19 octobre 2026, ce qui laisserait peu de marge de manœuvre pour organiser un scrutin combiné dans des délais légaux satisfaisants.

Une « inévitabilité » qui fait consensus chez certains opposants

L’appel de Talla Sylla n’est pas isolé. Le professeur Diégane Sène, président de l’Union pour le renouveau démocratique, avait jugé publiquement une dissolution de l’Assemblée nationale « inévitable », selon des propos rapportés par SeneNews le 8 août 2026. Cette convergence de voix dans l’opposition, malgré leurs divergences de trajectoires et d’implantations, dessine un récit politique cohérent : l’Assemblée nationale issue de novembre 2024 serait devenue, moins de deux ans après sa constitution, un obstacle plutôt qu’un moteur à la gouvernance.

La proposition de concertations nationales formulée par Talla Sylla mérite, dans ce contexte, une attention particulière. Elle suggère que la dissolution seule ne saurait suffire, et qu’une recomposition institutionnelle durable suppose un dialogue préalable avec les forces vives du pays. Ce cadrage place le débat sur un terrain moins juridique que politique : celui de la légitimité à gouverner et de l’articulation entre majorité parlementaire et volonté populaire.

Une équation régionale à surveiller

Dans l’espace CEDEAO, le Sénégal fait figure d’exception relative : ses institutions ont jusqu’ici absorbé les crises sans rupture constitutionnelle caractérisée. La dissolution de septembre 2024 avait déjà constitué un test sérieux, surmonté par le respect du délai de deux ans imposé par la Constitution. Plusieurs États membres de la CEDEAO partagent des mécanismes similaires la Côte d’Ivoire et le Gabon prévoient également une période de protection de deux ans avant toute dissolution ce qui inscrit le modèle sénégalais dans une logique régionale de consolidation constitutionnelle.

Reste que la crise entre Diomaye Faye et Sonko, la paralysie relative de l’exécutif et la pression sur le calendrier électoral forment un ensemble de signaux que les partenaires régionaux et internationaux du Sénégal suivent avec attention. La question n’est plus seulement de savoir si une dissolution aura lieu en décembre 2026, mais de savoir si les institutions sénégalaises sauront gérer, sans dérapage, la transition politique qui se profile. L’appel de Talla Sylla, aussi mesuré soit-il dans sa forme, pose cette question avec une clarté que l’agitation quotidienne de la vie politique tend parfois à brouiller.


Sources