CAMEROUN : Guerre de clans au sommet, les services de renseignement pris au piège des ambitions politiques

La rédaction

octobre 19, 2026

Les services secrets camerounais traversent une crise d’autorité sans précédent. Tiraillée entre les ambitions rivales des cercles présidentiels, la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE) se retrouve instrumentalisée à des fins privées, tandis que le pays affronte des crises sécuritaires majeures dans ses régions anglophones et dans l’Extrême-Nord. Une enquête de Jeune Afrique documente cette dérive sur plusieurs mois de collecte de témoignages.

Trois clans, une présidence, un seul rapport au chef de l’État

Le renseignement camerounais n’est pas seulement affaibli par des contraintes budgétaires ou structurelles. Il est, selon l’enquête de Jeune Afrique, devenu le théâtre d’une bataille pour l’influence sur Paul Biya. Trois camps s’y disputent la maîtrise du flux d’informations qui remonte jusqu’au chef de l’État : celui du secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh, celui d’Oswald Baboké, proche de la première dame, et celui de Franck Biya, fils aîné du président, dont les activités publiques depuis 2022 tournée dans le Nord en novembre 2022, présence aux sommets de Paris et Saint-Pétersbourg en 2023, participation au sommet Chine-Afrique en septembre 2024 laissent lire une stratégie de positionnement successoral soigneusement orchestrée, même si celui-ci n’a jamais revendiqué publiquement de projet politique.

L’arme centrale de ces rivalités est le rapport transmis au président. Chaque camp produit sa propre lecture des faits pour influer sur les décisions présidentielles. Ce contrôle de l’information ascendante, au cœur du fonctionnement de tout système présidentialiste centralisé, devient ici un instrument de guerre interne plutôt qu’un outil de sécurité nationale.

L’affaire Léopold Maxime Eko Eko illustre de façon saisissante cette mécanique. En janvier 2023, le patron de la DGRE qui dirigeait l’agence depuis plus de dix ans transmet au président un rapport décrivant Ferdinand Ngoh Ngoh comme impliqué dans un projet de coup d’État. Le lendemain, Eko Eko est lui-même arrêté, non pour ce rapport, mais dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du journaliste Martinez Zogo. Le procès, ouvert devant le tribunal militaire de Yaoundé le 25 mars 2024, a été renvoyé à plusieurs reprises : aucune condamnation ni relaxe définitive n’avait été prononcée à la fin de l’année 2024. La chronologie reste troublante : le directeur du renseignement extérieur, en ciblant le secrétaire général de la présidence, s’est retrouvé neutralisé dans les vingt-quatre heures.

Du renseignement d’État au marché noir de l’information

La dérive ne s’arrête pas aux combats de palais. L’enquête de Jeune Afrique révèle l’existence d’un marché informel de l’information adossé aux structures officielles. Des agents de la DGRE proposeraient leurs compétences à des particuliers pour des missions sans lien avec la sécurité nationale : obtenir les relevés téléphoniques d’un conjoint suspecté d’infidélité, par exemple, contre une somme pouvant descendre à 25 000 francs CFA moins de quarante euros.

La publication résume ainsi la situation : « D’un côté, une DGRE affaiblie par les rivalités qui rongent l’entourage de Paul Biya. De l’autre, un marché noir de l’information où, contre quelques milliers de francs CFA, chacun peut faire espionner son voisin ou son rival. »

Plus grave encore : un homme d’affaires affirme avoir commandité la rédaction d’un faux rapport de renseignement pour obtenir la mutation d’un fonctionnaire jugé encombrant. Le renseignement d’État se mue ainsi en prestataire de services au profit d’intérêts privés. Ce glissement n’est pas propre au Cameroun des travaux documentant l’Agence nationale de renseignements en RDC décrivent des pratiques comparables de rançonnement et d’exercice marchand de prérogatives sécuritaires mais il revêt ici une acuité particulière, car il touche un service directement rattaché à la présidence de la République.

L’infrastructure humaine de la DGRE révèle par ailleurs une précarité structurelle inquiétante. Le réseau de collecte repose sur des agents opérant sous identité d’emprunt et sur des étudiants recrutés avec la promesse d’un emploi stable. Ces profils exposent l’appareil à des vulnérabilités évidentes : loyautés incertaines, formation insuffisante, sensibilité aux pressions extérieures.

Des priorités sécuritaires sacrifiées sur l’autel des rivalités

La question qui sous-tend toute cette architecture de dysfonctionnements est celle du coût opérationnel. Le Cameroun affronte simultanément deux crises sécuritaires majeures qui exigent un renseignement fonctionnel et orienté vers des menaces réelles.

Dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ACLED a enregistré 1 944 incidents en 2024 affrontements, explosions et actes de violence contre des civils. Dans l’Extrême-Nord, l’OCHA a recensé 1 584 incidents sécuritaires sur la même période, causant 262 morts parmi les civils, 268 blessés et 282 enlèvements, dans un contexte marqué par les incursions de groupes armés liés à Boko Haram et à l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Ces chiffres, qui mesurent des réalités différentes et doivent être interprétés avec prudence les zones reculées restant sous-documentées, donnent néanmoins la mesure des défis auxquels les services de sécurité sont censés répondre.

Or un appareil de renseignement dont les priorités sont définies par les calculs successoraux de l’entourage présidentiel n’est pas en mesure de consacrer ses ressources humaines et analytiques à ces menaces. La politisation du renseignement produit mécaniquement une dégradation de la qualité du renseignement opérationnel : les agents les plus capables sont mobilisés pour surveiller des rivaux internes, les rapports sont filtrés avant de remonter au président, et la chaîne de commandement perd sa cohérence.

Une dérive régionale connue, une institution à reconstruire

Le Cameroun n’est pas un cas isolé en Afrique centrale. Au Togo, les appareils sécuritaires ont directement contribué à imposer la succession dynastique de Faure Gnassingbé en 2005, combinant renseignement politique, infiltration des oppositions et répression. Au Gabon, avant le coup d’État d’août 2023, les services avaient été transformés en instrument de gestion des rivalités internes au clan Bongo, surveillant autant les factions familiales que l’opposition. Dans les deux cas, la personnalisation du renseignement a précédé ou accompagné une crise institutionnelle profonde.

La DGRE camerounaise, issue d’une longue continuité administrative remontant au SEDOC puis au Centre national des études et des recherches (CENER), a toujours été étroitement rattachée à la présidence. Mais sa transformation récente un directeur arrêté pour complicité d’assassinat, un successeur civil nommé en décembre 2023, un appareil décrit comme fragmenté et concurrencé par d’autres réseaux présidentiels signale une rupture qualitative. La nomination de Jean-Pierre Robins Ghoumo, présenté comme le premier civil à la tête de l’agence, a pu être lue comme une tentative de normalisation. Elle n’a manifestement pas suffi à résoudre les contradictions structurelles que l’enquête de Jeune Afrique met en lumière.

L’Union africaine, à travers son cadre africain de paix et de sécurité, promeut des services de sécurité « professionnels, constitutionnels, responsables et politiquement impartiaux ». La CEEAC, via le protocole COPAX, insiste sur la stabilité institutionnelle et le rejet des usages abusifs des appareils sécuritaires. Ces principes restent sans mécanisme régional contraignant : leur mise en œuvre demeure entièrement nationale.

C’est là le nœud du problème camerounais. Tant que la succession de Paul Biya ne sera pas réglée ou du moins balisée institutionnellement, les services de renseignement resteront l’enjeu et l’instrument des rivalités qui se jouent à Yaoundé. La question n’est pas seulement de savoir qui dirige la DGRE, mais pour qui elle travaille réellement : pour l’État, ou pour le clan qui contrôle momentanément l’accès au bureau présidentiel ?


Sources