Centrafrique : comment Moscou a construit autour de Touadéra un dispositif à multiples facettes

La rédaction

septembre 21, 2026

Depuis 2017, la Russie n’a pas simplement déployé des instructeurs en Centrafrique : elle y a architecturé un système d’influence complet, articulant sécurité, mines, propagande et relais politiques. Huit ans plus tard, cet édifice résiste aux turbulences internes, dont la mort d’Evguéni Prigojine en août 2023, et continue de structurer la relation entre Bangui et Moscou.

2017 : le point de départ d’un ancrage systématique

Quand Faustin-Archange Touadéra sollicite un premier contingent de conseillers militaires russes en 2017, la Centrafrique sort d’une décennie de crises successives. Les groupes armés contrôlent alors une large portion du territoire, et les Forces armées centrafricaines (FACA) sont exsangues. L’opération française Sangaris, qui avait compté jusqu’à 1 600 soldats à son apogée, s’est officiellement terminée le 31 octobre 2016, laissant un vide sécuritaire que Paris ne compte pas combler à nouveau à court terme. Les derniers militaires français ne quitteront le pays qu’en décembre 2022.

Ce contexte offre à Moscou une fenêtre d’entrée idéale. Le partenariat initial porte sur la formation des FACA et la protection rapprochée de Touadéra. Mais dès ses premières années, il intègre d’autres dimensions qui lui confèrent une portée bien supérieure à un simple accord de défense.

L’Africa Corps : continuité dans la verticalisation

Pendant six ans, c’est le groupe Wagner qui constitue le bras armé du dispositif russe à Bangui. La mort de Prigojine en août 2023 aurait pu fragiliser cet édifice. Il n’en a rien été. Le Monde décrivait encore début 2026 la Centrafrique comme « le dernier État africain à s’accrocher à ses Wagner », signe que la transition vers l’Africa Corps s’est faite sans rupture opérationnelle majeure.

Cette transition a néanmoins modifié en profondeur la chaîne de commandement. Sous Wagner, les décisions se prenaient largement à Bangui, en coordination directe avec les autorités centrafricaines. Avec l’Africa Corps, structure directement rattachée au ministère russe de la Défense et supervisée par le GRU, elles remontent désormais à Moscou selon une hiérarchie plus rigide. La plupart des personnels déployés sont d’anciens combattants de Wagner, les estimations des analystes situant cette proportion entre 50 et 80 %. La doctrine opérationnelle met davantage l’accent sur la formation, la discipline et le renseignement, avec une intégration plus étroite aux forces centrafricaines. L’autonomie locale a été sacrifiée au profit d’une verticalisation du commandement.

En termes d’effectifs, les estimations disponibles pour 2024 restent prudentes : les think tanks spécialisés et des sources proches du dossier centrafricain évoquent quelques centaines d’hommes au maximum pour le seul théâtre centrafricain, probablement entre 200 et 300 personnels de l’Africa Corps, sans qu’aucun chiffre consolidé n’ait été formellement attribué par le Groupe d’experts de l’ONU.

La rente minière : la contrepartie économique du soutien sécuritaire

La dimension économique du partenariat russo-centrafricain est peut-être la moins visible mais certainement pas la moins structurante. Dès 2017 et 2018, des sociétés liées à l’écosystème Prigojine obtiennent des licences d’exploitation. Lobaye Invest, créée en RCA en 2017, reçoit des permis pour l’or et les diamants dans plusieurs zones du pays, Bangassou, Ouadda, Bria, Sam Ouandja. Midas Ressources, de son côté, décroche un permis de 25 ans pour la mine d’or de Ndassima, l’un des plus grands gisements aurifères du pays, après le retrait du permis accordé à la société canadienne Axmin en 2019.

Les derniers rapports du Groupe d’experts de l’ONU sur la Centrafrique ont documenté ce schéma : des acteurs russes liés à Wagner ont consolidé leur influence sécuritaire et politique pour obtenir un accès privilégié aux sites et circuits de ressources naturelles, notamment l’or, les diamants et le bois. Les experts onusiens décrivent une économie de prédation où l’insécurité dans les zones minières est parfois entretenue, tandis que des complicités avec des groupes armés et des pratiques de taxation informelle alimentent des réseaux criminels transnationaux. Des sociétés comme Midas Ressources et Diamville figurent dans des sanctions américaines relayées en 2024.

Cette logique « sécurité contre concessions » distingue nettement le modèle centrafricain de celui déployé au Mali depuis 2021, où la junte a davantage financé la présence russe par des versements directs et la fiscalité minière formelle, plutôt que par une attribution généralisée de sites d’exploitation.

L’appareil informationnel : Bangui comme laboratoire

Le troisième pilier du dispositif est informationnel. La Centrafrique a servi de terrain d’expérimentation à grande échelle pour les opérations d’influence russes en Afrique. Selon les analyses de l’IRSEM et des enquêtes journalistiques concordantes, une campagne commencée dès avril 2018 mobilisait des comptes, pages et groupes Facebook liés à l’entourage de Prigojine, avec des contenus pro-russes souvent sous-traités à des relais locaux ou régionaux.

Les vecteurs identifiés sont multiples : Radio Lengo Songo, lancée fin 2018, Ndjoni Sango, des réseaux de pages Facebook pro-russes et une organisation présentée comme centrale dans ce dispositif, Africa Politology. Le Monde soulignait dès 2022 comment la Centrafrique était devenue le laboratoire de la propagande russe sur le continent. L’objectif est triple : légitimer la présence russe, délégitimer les anciens partenaires occidentaux, la France au premier chef, et construire un narratif de Moscou comme garant de la souveraineté centrafricaine.

Ce narratif, Touadéra l’a lui-même repris à son compte dans ses déclarations publiques. En janvier 2024 à Moscou, il a affirmé que « le soutien de la Russie avait permis d’éviter une guerre civile » en RCA, et que l’armée formée par des instructeurs russes était désormais capable de repousser les groupes armés. En août 2023, il déclarait au Figaro « ne pas être contre la France », mais précisait qu’il n’y avait « pas de raison que cette relation [avec Moscou] ne puisse pas se poursuivre ». En novembre 2024, ses échanges avec Vladimir Poutine ont de nouveau mis l’accent sur le renforcement de la coopération sécuritaire.

Une architecture d’ancrage durable

Ce qui distingue fondamentalement le cas centrafricain d’une simple relation bilatérale de défense, c’est la superposition et l’interdépendance de ces différentes couches. La protection militaire rend Touadéra moins dépendant d’autres partenaires extérieurs. Les concessions minières créent des intérêts économiques croisés qui lient les deux parties sur le long terme. L’appareil informationnel façonne l’opinion publique locale et rend politiquement coûteux tout renversement d’alliance. Les relais politiques internes complètent ce maillage.

La comparaison avec le Mali, où le même triptyque sécurité-mines-médias a été déployé depuis 2021, avec des adaptations locales, confirme que ce modèle obéit à une logique délibérée et exportable. La Centrafrique en a été le terrain pionnier, le lieu où Moscou a affiné les contours de ce qu’on pourrait appeler une diplomatie d’emprise systémique.

La transition de Wagner vers l’Africa Corps, loin d’affaiblir cet édifice, l’a en réalité institutionnalisé : ce qui relevait d’une initiative semi-privée portée par Prigojine est désormais directement intégré à la chaîne de commandement du ministère russe de la Défense. Pour Touadéra, l’équation reste avantageuse à court terme : le soutien russe lui a permis de reconsolider partiellement l’autorité de l’État centrafricain dans plusieurs régions du pays.

La vraie question, que ni Bangui ni Moscou n’ont intérêt à poser publiquement, est de savoir ce qu’il restera de cet édifice si les équilibres politiques internes centrafricains venaient à se modifier, ou si le coût humain et économique du partenariat devenait politiquement insoutenable pour une population qui en supporte les externalités négatives sans en percevoir les dividendes.

Sources