Guinée : trois tonnes d’or, une banque centrale et la CRIEF au cœur d’un dossier explosif

La rédaction

novembre 6, 2026

La Cour de répression des infractions économiques et financières de Guinée a ordonné la comparution de quatre témoins dans une affaire portant sur 3 tonnes et 135 kilogrammes d’or liées à la Banque centrale de la République de Guinée. L’ancien gouverneur Louncény Nabé, mis en cause pour détournement présumé, nie les faits et pointe vers une société belge peu connue. Les auditions prévues le 23 novembre pourraient enfin éclairer un contentieux qui dure depuis plusieurs années et engage la crédibilité des institutions financières guinéennes.

La CRIEF saisit la chaîne de commandement de la BCRG

La convocation du gouverneur actuel de la BCRG, Karamo Kaba, et de l’ancien vice-gouverneur Abdoulaye Yéro Baldé à une audition fixée au 23 novembre marque une étape décisive dans cette procédure. En appelant à témoigner les responsables successifs de la banque centrale, la juridiction anti-corruption dessine une enquête qui remonte le fil de la gouvernance de l’institution sur plusieurs années, au-delà du seul Louncény Nabé formellement mis en cause.

La démarche est cohérente avec le mandat de la CRIEF, créée le 26 janvier 2022 dans le sillage du coup d’État de septembre 2021. Depuis lors, selon le bilan publié par son procureur en mars 2025, la juridiction a reçu ou traité 226 dossiers, prononcé des condamnations contre 62 personnes et poursuivi au total 683 individus ou personnes morales. Des figures de l’ancien régime d’Alpha Condé ont déjà été jugées, dont l’ancien président de l’Assemblée nationale Amadou Damaro Camara, condamné à quatre ans de prison en décembre 2024. L’affaire de l’or de la BCRG s’inscrit dans cette dynamique judiciaire, mais elle présente une complexité technique et internationale que peu de dossiers précédents avaient atteinte.

Karamo Kaba, nommé à la tête de la BCRG le 7 décembre 2021 par le président de transition Mamadi Doumbouya pour remplacer Louncény Nabé, apporte un profil de technocrate formé en France, docteur en sciences économiques de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ancien directeur de la recherche économique chez Ecofi Investissements. Sa convocation en tant que témoin, et non en tant que mis en cause, suggère que la juridiction cherche à reconstruire la continuité documentaire autour du contrat litigieux, et non à élargir les poursuites à la direction actuelle.

Le contrat de 2015 avec Affinor : chronologie d’une opération contestée

L’affaire prend sa source dans un accord conclu en 2015 entre la BCRG et Affinor, une société belge enregistrée à Hasselt, dans la province du Limbourg, sous le numéro d’entreprise 0899.125.662. Ses activités déclarées comprennent le commerce de gros de minerais, la production de métaux précieux et l’affinage de l’or.

La reconstruction la plus documentée de l’opération est la suivante : en 2015, une première expédition d’environ 2,412 tonnes d’or artisanal guinéen est envoyée à Affinor pour raffinage, stockage et vente. À partir de 2017, environ 12,6 tonnes supplémentaires suivent le même circuit ; quelque 9,4 tonnes sont ensuite vendues sur instruction de la BCRG. Le reliquat, estimé à un peu plus de 3 tonnes, serait conservé sous scellés dans un compte métal en Angleterre. C’est précisément ce reliquat qui fait l’objet du litige entre Conakry et la société belge.

Louncény Nabé, gouverneur de la BCRG de décembre 2010 au 7 décembre 2021, date à laquelle il est révoqué par décret de la junte, conteste catégoriquement les accusations portées contre lui. Sa ligne de défense est claire : « L’or se trouve chez la société belge Affinor. » Il affirme par ailleurs que l’opération aurait généré environ 40 millions de dollars de bénéfices pour la Guinée, et que 4,48 millions d’euros auraient été versés à Affinor au titre du transport, de l’affinage, de l’assurance et du stockage entre 2015 et 2021. Selon lui, les transferts d’or étaient légaux et s’inscrivaient dans le cadre d’une opération de « monétisation » des réserves, non d’un détournement.

La distinction est loin d’être anodine sur le plan juridique. Elle oppose une opération de gestion active des réserves, dont les banques centrales ont la charge et la latitude, à un détournement de deniers publics au sens pénal. C’est précisément sur ce point que les auditions du 23 novembre sont appelées à apporter un éclairage.

La traçabilité des réserves d’or : un angle mort structurel

L’affaire pose une question qui dépasse le seul cas guinéen : comment une banque centrale peut-elle perdre la traçabilité de plus de trois tonnes d’or confiées à un tiers étranger ?

La BCRG n’est pas membre de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et ne relève donc pas du cadre de la BCEAO, qui centralise les réserves des huit États membres de l’union et applique ses propres mécanismes d’audit comptable, d’évaluation mensuelle au fixing de Londres et de contrôle des mouvements transfrontaliers. La Guinée gère ses réserves en propre, ce qui implique une responsabilité institutionnelle directe de la banque centrale et de ses dirigeants successifs.

Or le dossier CRIEF révèle un angle mort : la délégation à un opérateur privé étranger de fonctions, affinage, stockage, vente, qui engagent la souveraineté monétaire de l’État. Sans mécanisme de traçabilité robuste ni clause de rapatriement contraignante, le risque de contentieux était structurellement élevé. La révélation, selon des sources journalistiques, que le reliquat serait conservé sous scellés en Angleterre, et non en Belgique ni en Guinée, illustre la complexité géographique et juridique d’un tel montage.

Les précédents africains en la matière sont rares et peu documentés. Le contentieux malien le plus médiatisé de ces dernières années oppose l’État à Barrick Gold, société minière canadienne, sur un redressement fiscal et le contrôle de la mine de Loulo-Gounkoto, un conflit de nature différente, impliquant un exploitant minier et non une société d’affinage. Aucune affaire similaire, dans laquelle une banque centrale africaine aurait obtenu judiciairement la restitution de réserves d’or confiées à une raffinerie étrangère, ne ressort clairement des sources disponibles. L’affaire guinéenne pourrait donc constituer un précédent régional.

Ce que le procès doit établir

Les auditions du 23 novembre devront répondre à plusieurs questions centrales que l’instruction n’a visiblement pas encore tranchées.

Premièrement, la nature juridique du contrat de 2015 : s’agissait-il d’un mandat de gestion, d’un contrat de dépôt, d’une opération de vente avec option de rachat ? La qualification retenue déterminera en grande partie la responsabilité pénale éventuelle des signataires et des superviseurs.

Deuxièmement, la chaîne d’autorisation : qui a ordonné les expéditions successives ? Quels organes de gouvernance de la BCRG, conseil d’administration, comité d’audit, vice-gouverneurs, ont été associés aux décisions ? La convocation d’Abdoulaye Yéro Baldé, ancien vice-gouverneur, suggère que la CRIEF cherche précisément à reconstituer cette chaîne.

Troisièmement, l’état actuel du contentieux avec Affinor : la BCRG a annoncé engager une procédure pour récupérer l’or conservé en Belgique. Mais dans quel cadre juridictionnel cette procédure se déroule-t-elle, et quel est son état d’avancement ? Ces éléments, qui relèvent du droit commercial international, devront nécessairement alimenter l’instruction pénale interne.

Enfin, la valorisation du préjudice éventuel : au cours actuel de l’or, 3 tonnes et 135 kilogrammes représentent une somme considérable pour une économie de la taille de la Guinée. L’enjeu n’est pas seulement symbolique.

La CRIEF sous pression, entre bilan et indépendance

Pour la juridiction anti-corruption guinéenne, ce dossier représente à la fois une opportunité et un test. Une opportunité, parce qu’une affaire portant sur des réserves d’or d’une banque centrale, avec des ramifications internationales, une société étrangère impliquée et plusieurs gouverneurs successifs convoqués, dépasse en visibilité la plupart des dossiers de détournements administratifs traités jusqu’ici. Un test, parce que les observateurs de la gouvernance judiciaire en Guinée post-coup d’État scrutent la capacité de la CRIEF à instruire des affaires techniquement complexes, sans céder à la pression politique d’un côté ni à celle des réseaux de l’ancien régime de l’autre.

La question de l’indépendance judiciaire n’est pas théorique. La CRIEF a été créée par la junte et ses magistrats ont été nommés dans ce contexte. Que la juridiction convoque également Karamo Kaba, gouverneur en poste nommé par le régime actuel, est un signal : il peut indiquer une démarche d’instruction exhaustive, ou simplement refléter la nécessité procédurale d’entendre tous les détenteurs d’information pertinente, sans présager d’une quelconque mise en cause.

Dans les deux cas, les auditions du 23 novembre constitueront un moment d’information crucial, pour les marchés, pour les partenaires financiers de la Guinée et pour les institutions régionales qui observent comment Conakry entend gérer la redevabilité de ses institutions monétaires. L’or de la BCRG est peut-être en Belgique. Mais c’est à Conakry que se joue, pour l’heure, la question de savoir à qui il appartient de rendre des comptes.

Sources