Détroit d’Ormuz : la crise des puissances fait payer l’Afrique et met ses choix stratégiques au défi

La rédaction

septembre 18, 2026

Le 15 septembre, seulement quatre navires franchissaient le détroit d’Ormuz, contre dix-huit par jour en moyenne les jours précédents. Ce chiffre résume, à lui seul, l’ampleur de la crise ouverte par le conflit américano-israélien contre l’Iran : une artère maritime à l’autre bout du monde se rétrécit, et c’est l’Afrique qui règle la facture. Six mois après le déclenchement des hostilités le 28 février, le continent a déjà payé 21,9 milliards de dollars supplémentaires en combustibles fossiles, sans avoir eu voix au chapitre.

21,9 milliards de dollars : le prix de l’exclusion

La mécanique est désormais bien documentée. Depuis que le Brent est repassé au-dessus de 100 dollars le baril, 32 des 41 pays africains étudiés ont vu leur facture d’importation énergétique s’alourdir de 21,9 milliards de dollars entre mars et août. La Tanzanie a absorbé 2,1 milliards de dollars de surcoût, le Kenya 1,7 milliard. Pour ces économies, dont une part significative des approvisionnements en pétrole transite par le corridor du Golfe Persique, 56 % pour la Tanzanie, 61,5 % pour l’Ouganda selon la CNUCED, la perturbation d’Ormuz n’est pas une abstraction géopolitique : elle se traduit en inflation alimentaire, en coûts de transport et en pression sur les réserves de change.

Le FMI a révisé à la baisse ses projections de croissance pour l’Afrique subsaharienne, désormais attendue à 4,3 % en 2026, soit 0,3 point de moins que les prévisions d’avant-guerre, avec une inflation médiane projetée à 5 % en fin d’année. Ces dixièmes de point représentent des millions de personnes qui voient leurs gains de revenu amputés par une crise qui s’est décidée ailleurs.

La fracture interne au continent n’est pas moins préoccupante. Neuf pays africains exportateurs ont, sur la même période, engrangé 21,6 milliards de dollars de recettes supplémentaires, dont environ 7,5 milliards pour le seul Nigeria. La même crise produit donc simultanément des gagnants et des perdants africains, ce qui complique toute réponse collective et rend illusoire l’idée d’une solidarité continentale spontanée face aux chocs externes.

Le veto comme instrument géopolitique, et ses coûts africains

La paralysie du Conseil de sécurité illustre le décalage entre les intérêts des grandes puissances et les besoins du continent. En avril 2026, la Chine et la Russie ont opposé leur veto à un projet de résolution sur le détroit d’Ormuz, qui visait à autoriser des escortes armées pour les navires marchands et à condamner les attaques contre des infrastructures civiles. Pékin et Moscou ont jugé le texte « insuffisamment équilibré ». Le détroit, lui, est resté fermé.

Cette posture s’inscrit dans une logique de positionnement global que chaque puissance assume ouvertement. La Russie a certes annulé 23 milliards de dollars de dette africaine et livré 200 000 tonnes de céréales gratuites à six pays. La Chine a annoncé 50 milliards de dollars de soutien financier sur trois ans lors du sommet 2024. Ces gestes sont réels, mais ils ne compensent pas mécaniquement les pertes provoquées par la hausse de l’énergie : 21,9 milliards de surcoût en six mois, contre des annonces dont les décaissements s’étalent sur plusieurs années, selon des modalités souvent opaques.

Washington de son côté mène une opération militaire dont les externalités frappent en premier lieu les économies les plus exposées aux marchés mondiaux de l’énergie, précisément celles qui n’ont aucun levier sur le théâtre des opérations. La question posée à chaque capitale africaine est donc moins celle du choix d’un camp que celle de la capacité à absorber les effets de ces camps sans en dépendre structurellement.

Le pétrole africain ne protège pas automatiquement les Africains

Le paradoxe est connu mais il mérite d’être répété : l’Afrique subsaharienne dispose d’environ 860 000 barils par jour de capacité de raffinage effectivement utilisée en 2025, selon les données sectorielles de CITAC, alors que le continent produit plusieurs millions de barils par jour. Il exporte du brut, importe du raffiné, et paie deux fois : une première fois le transport du pétrole brut vers les raffineries étrangères, une seconde fois les produits transformés qu’il réimporte. En Afrique de l’Ouest et centrale, la capacité installée de raffinage est de 738 500 barils par jour, mais la capacité opérationnelle effective ne dépasse pas 239 500 barils par jour, moins du tiers.

Ce déficit de transformation n’est pas une fatalité technique. Il est le résultat de décennies de sous-investissement dans les capacités industrielles locales, d’une architecture commerciale héritée de la période coloniale et d’une dépendance aux importations de produits raffinés qui a convenu à de nombreux acteurs extérieurs.

Dangote et Afreximbank : les premiers jalons d’une réponse structurelle

La raffinerie Dangote, après son extension de 2026, peut traiter environ 700 000 barils par jour, ce qui en fait la plus grande du continent et l’une des plus importantes au monde. En juillet, elle exportait déjà près de 120 000 barils par jour vers d’autres pays africains, dont le Togo et le Cameroun. Ce chiffre est encore modeste au regard des besoins continentaux, mais il illustre concrètement comment la transformation d’une ressource africaine sur le sol africain peut modifier les flux régionaux et réduire certaines dépendances extérieures.

Du côté du financement, Afreximbank a débloqué un programme de 10 milliards de dollars, le Gulf Crisis Response Programme, approuvé en avril 2026, pour aider les économies africaines et caribéennes à maintenir leurs importations critiques de carburant, de gaz naturel liquéfié, de denrées alimentaires et d’engrais. La banque, qui avait déjà engagé 2,5 milliards de dollars dans le financement de la raffinerie Dangote, signale ainsi que des institutions africaines peuvent concevoir et déployer des instruments de réponse rapide aux chocs externes, à condition d’en avoir les ressources et le mandat.

Ces exemples ne résolvent pas la crise à court terme. Ils esquissent cependant une trajectoire : celle d’économies qui construisent leur propre capacité d’absorption plutôt que de dépendre exclusivement de la générosité ou de la bienveillance des grandes puissances.

La souveraineté énergétique comme projet, pas comme slogan

Une analyse conjointe BAD-Commission de l’UA-PNUD-CEA, publiée en mars-avril 2026, a explicitement nommé les « dépendances structurelles » de l’Afrique en énergie, en alimentation et en financement comme les canaux de transmission des chocs externes, et plaidé pour des réformes accélérant le commerce intra-africain via la Zone de libre-échange continentale africaine. Les experts de la Commission de l’Union africaine insistent également sur la diversification des économies et l’accélération de la transformation locale comme conditions d’une moindre vulnérabilité.

Ces recommandations sont cohérentes mais leur mise en œuvre se heurte à un défi de financement et de gouvernance que les crises comme celle d’Ormuz rendent encore plus aigu : comment investir dans des capacités de raffinage, des oléoducs régionaux, des interconnexions électriques et des stocks stratégiques quand les réserves de change s’amenuisent sous l’effet des mêmes chocs que l’on cherche à prévenir ?

La réponse passe probablement par une meilleure utilisation des instruments existants, ZLECAf, Afreximbank, pool énergétique régional, combinée à une sélectivité accrue dans les partenariats extérieurs. Non pas l’isolement, mais la capacité à évaluer chaque partenariat à l’aune de ses effets réels sur la résilience africaine, et non de ses effets annoncés dans les discours de sommet.

« Raffiner davantage, produire davantage, commercer davantage entre Africains et financer nos propres capacités ne feront pas disparaître Ormuz », résument les analystes de Perspectives africaines. « Cela peut, en revanche, empêcher qu’à chaque fois qu’Ormuz se ferme, l’Afrique soit encore celle qui paie l’addition. »

Tant que le continent importera une grande partie de son énergie transformée, de ses engrais et de ses produits industriels, les décisions prises à Washington, Pékin ou Moscou continueront d’avoir un effet disproportionné sur ses trajectoires de développement. La vraie question n’est donc pas de savoir quel bloc choisir, mais à quelle vitesse l’Afrique peut construire les capacités qui lui permettront de poser cette question autrement.

Sources