Cameroun : onze voix de la diaspora secouent le débat sur la transition à Yaoundé

La rédaction

octobre 7, 2026

Le 5 octobre 2026, onze intellectuels et personnalités de la société civile d’origine camerounaise publiaient dans Libération une tribune appelant à une « transition constitutionnelle » au Cameroun, diagnostiquant une « vacance de pouvoir de fait ». L’initiative a été relayée par RFI dès le lendemain, conférant à ce texte une audience régionale inédite. Mais à quelles conditions une tribune publiée en France peut-elle peser réellement sur la trajectoire politique intérieure d’un État africain ?

Un texte fort, un contexte saturé d’incertitudes

La tribune réunit des signataires de premier plan. Parmi les noms identifiés figurent le philosophe Achille Mbembe, l’avocat et ancien candidat à la présidentielle Akere Muna, la journaliste Mimi Mefo et le directeur de presse Haman Mana, auxquels s’ajoutent sept autres cosignataires dont l’identité complète n’a pas été rendue publique dans les extraits diffusés. Le texte est sans ambiguïté : « Le pays n’est plus gouverné […] il y a une vacance de pouvoir de fait », affirment les auteurs.

Ce diagnostic s’inscrit dans un contexte camerounais marqué par des absences publiques prolongées du président Paul Biya, 93 ans, dont un retour au pays en août 2026 après plus de deux mois d’absence documentée par des médias comme Le Monde, France 24 et la BBC. La présidence a démenti à plusieurs reprises toute maladie grave, son porte-parole René Emmanuel Sadi a affirmé à maintes reprises que le chef de l’État se portait bien, sans jamais publier d’éléments médicaux permettant une vérification indépendante.

Sur le plan constitutionnel, le cadre juridique est précis : en cas de vacance de la présidence pour décès, démission ou empêchement définitif, la Constitution camerounaise prévoit que l’intérim est exercé de plein droit par le président du Sénat, et qu’une nouvelle élection doit être organisée dans un délai de vingt à cent vingt jours. Mais l’empêchement définitif ne peut être constaté que par le Conseil constitutionnel, institution dont le poste de président est lui-même vacant depuis la mort de Clément Atangana. C’est précisément ce nœud institutionnel que les signataires visent à dénouer.

La force symbolique de la diaspora, entre tribune et levier

L’événement rappelle une question récurrente dans l’analyse des diasporas africaines : quelle est la capacité effective de personnalités établies à l’étranger à infléchir une trajectoire politique nationale ? Les travaux académiques récents, notamment ceux compilés dans l’ouvrage collectif Les toiles du politique : Médias sociaux, activisme et entrepreneuriat des diasporas africaines (2020–2023), montrent que la diaspora agit principalement par quatre canaux : la mobilisation militante en ligne, le financement de l’opposition, la pression médiatique internationale et la redéfinition de l’agenda bilatéral entre pays d’accueil et pays d’origine.

La tribune du 5 octobre mobilise clairement le troisième de ces leviers. En choisissant Libération, journal de référence lu par les décideurs européens et les milieux diplomatiques parisiens, les onze signataires s’adressent moins aux citoyens camerounais, dont l’accès au texte passe par des relais numériques et radiophoniques, qu’à l’environnement institutionnel français et international susceptible d’exercer une pression sur Yaoundé.

Le précédent sénégalais de 2023-2024 illustre comment une diaspora très organisée peut amplifier une crise intérieure. La branche française de Pastef avait été décrite par Jeune Afrique comme un « bras financier » ayant contribué à la victoire du camp de rupture, en maintenant la mobilisation quand la répression intérieure limitait l’action sur le terrain, et en internationalisant la contestation du report électoral. Mais la diaspora sénégalaise disposait d’un levier que la diaspora camerounaise n’a pas : un candidat ancré dans le territoire, une organisation partisane structurée et une élection à court terme.

Les limites structurelles d’une pression de l’extérieur

L’exemple zimbabwéen de 2017 nuance encore davantage le tableau. Si la diaspora zimbabwéenne, hostile à Mugabe, a relayé la contestation depuis l’Afrique du Sud et amplifié l’onde de choc politique, les éléments décisifs qui ont conduit à sa démission restent internes : l’intervention de l’armée, la rupture au sein du ZANU-PF et la procédure de destitution imminente au Parlement. La diaspora a joué un rôle d’appoint symbolique, pas de levier institutionnel direct.

Au Cameroun, les obstacles à l’influence concrète de la diaspora sont multiples. D’abord, la réaction du camp présidentiel indique que la thèse de la vacance est contestée : le directeur de la propagande du RDPC, Christophe Mien Zok, avait affirmé que « le pouvoir n’est pas vacant », et le ministre d’État Jacques Fame Ndongo avait déclaré en juillet qu’il n’existait « aucune vacance au sommet de l’État ». Aucune réaction officielle spécifique à la tribune de Libération n’a été publiée par la présidence, signe que Yaoundé n’entend pas lui conférer davantage d’audience en la prenant formellement à partie.

Ensuite, la question de l’ancrage territorial reste entière. Achille Mbembe et ses cosignataires disposent d’une autorité intellectuelle internationale indiscutable, mais ils ne contrôlent ni organisation partisane au Cameroun, ni réseau de mobilisation de terrain, ni ressource électorale directe. La société civile intérieure, elle-même sous pression dans un espace politique très contraints, ne s’est pas encore publiquement alignée sur le texte avec la même visibilité.

Enfin, l’enjeu constitutionnel mis en avant par les signataires achoppe sur une réalité institutionnelle : l’absence d’un Conseil constitutionnel opérationnel, dont le président n’est pas remplacé, paralyse précisément le mécanisme de constat d’empêchement qui conditionne toute transition formelle. C’est ce que la tribune appelle à anticiper ; c’est aussi ce qui en limite la portée immédiate.

Influence symbolique contre capacité d’action : un bilan provisoire

La recherche publiée dans des revues comme Politique africaine ou dans l’espace académique francophone montre qu’aucune tribune publiée dans la presse française depuis 2020 n’a produit, à elle seule, un changement de gouvernement ou une réforme institutionnelle directe dans un pays africain. L’effet mesuré est presque toujours indirect : modification de l’agenda médiatique, renforcement d’une coalition transnationale, influence sur les positions diplomatiques des États européens.

La tribune du 5 octobre 2026 s’inscrit dans cette logique. Elle fixe un cadre narratif, la vacance de fait, que les acteurs intérieurs, l’opposition, les juristes, certains élus du RDPC eux-mêmes, pourront mobiliser dans les semaines à venir. Elle pose sur la table internationale une question que le régime préfère tenir dans l’informel. En ce sens, sa portée n’est pas nulle : elle accélère la visibilité d’un débat que Yaoundé ne peut plus cantonner aux cercles diplomatiques fermés.

Reste que la trajectoire politique camerounaise se jouera in fine dans les enceintes constitutionnelles intérieures, Conseil constitutionnel, Sénat, appareils du parti, et dans l’arbitrage silencieux des cercles militaires et civils qui entourent la présidence. La diaspora peut allumer des feux ; elle ne contrôle pas les pompiers.


Sources