Les ministres des Affaires étrangères du Mali, du Niger et du Burkina Faso ont rencontré le président burundais Évariste Ndayishimiye, président en exercice de l’Union Africaine (UA), en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Un geste diplomatique qui dit moins la force de l’Alliance des États du Sahel que l’ampleur de son isolement. Pendant ce temps, les groupes armés jihadistes n’ont pas ralenti leurs offensives.
Une diplomatie de la survie à New York
La scène est devenue presque rituelle depuis les coups d’État qui ont porté au pouvoir les juntes de Bamako, Niamey et Ouagadougou : chaque session de l’Assemblée générale de l’ONU devient pour l’Alliance des États du Sahel (AES) une occasion de signifier son existence sur la scène internationale et de nouer de nouveaux contacts. La rencontre avec Évariste Ndayishimiye s’inscrit dans cette logique. Le président burundais n’est pas un acteur marginal : nommé envoyé spécial de l’Union africaine pour le Sahel, il représente un canal potentiel entre l’AES et une institution continentale avec laquelle les trois pays entretiennent des rapports tendus.
Ce type d’activisme onusien n’est pas sans précédents. Comme le note RFI, plusieurs régimes militaires africains ont utilisé la tribune de l’ONU pour contester leur mise à l’écart régionale et revendiquer une légitimité que leurs voisins leur refusent. La Guinée de Mamadi Doumbouya, le Mali de transition en 2022, le Niger après le putsch de 2023 : tous ont tenté, avec des succès inégaux, de faire de New York un espace de riposte politique. Pour l’AES, l’Assemblée générale est moins un lieu de décision qu’un terrain de visibilité.
L’isolement régional, une réalité aux effets mesurables
Le contexte qui pousse les trois pays à multiplier ces gestes diplomatiques est celui d’une rupture consommée. Depuis janvier 2025, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont officialisé leur retrait de la CEDEAO, s’excluant du principal cadre d’intégration régionale d’Afrique de l’Ouest. Selon Le Monde, cette sortie opère une reconfiguration régionale dont les effets à long terme restent difficiles à mesurer, mais dont les implications institutionnelles sont déjà visibles.
Sur le plan économique, la CEDEAO a maintenu provisoirement la libre circulation des personnes et des marchandises, amortissant le choc commercial immédiat. Les trois pays représentaient ensemble environ 21,3 % du commerce intracommunautaire, avec une part des importations évaluée à 41,3 % du commerce intra-régional lié à ces États. La sortie les expose à terme à des régimes tarifaires plus contraignants et prive leurs économies d’un canal de financement estimé à 500 millions de dollars annuels via la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO.
Sur le plan sécuritaire, le retrait de l’organisation régionale les écarte des mécanismes communautaires de financement antiterroriste : fonds régional de sécurité, brigade antiterroriste régionale, plan d’action communautaire contre le terrorisme. Ce n’est pas anodin dans des pays où la menace jihadiste constitue la première urgence.
Ce que disent les chiffres de la violence
Les données d’ACLED brossent un tableau qui devrait orienter la lecture de tout activisme diplomatique sahelien : les violences jihadistes n’ont pas reculé depuis les coups d’État, elles se sont aggravées. Selon l’Africa Center for Strategic Studies, le premier semestre 2024 a enregistré plus de 7 600 morts dans l’ensemble des trois États sahéliens réunis, un record sur cette période. Une autre synthèse ACLED retient un bilan de plus de 3 000 personnes tuées dans des attaques jihadistes pour l’ensemble de l’année 2024 dans ces trois pays.
Les données par pays sont plus éclairantes encore sur les dynamiques en cours. Au Niger occidental, les morts imputables aux groupes islamistes militants sont passées de 793 en 2023 à 1 318 en 2024, soit une hausse de 66 %. Au Burkina Faso, Human Rights Watch a recensé, sur la base des données ACLED, 1 004 civils tués dans 259 attaques entre janvier et août 2024. Au Mali, un document du Centre général de recours en asile belge (CGRA) indique qu’ACLED a comptabilisé 1 078 incidents entre janvier et septembre 2024, causant 3 079 morts toutes catégories confondues.
Ces chiffres constituent la toile de fond réelle de la diplomatie de l’AES. Derrière les rencontres en marge de l’Assemblée générale, c’est une situation sécuritaire qui se dégrade que les gouvernements militaires cherchent à gérer, avec des résultats qui restent limités.
L’Union africaine : ni reconnaissance, ni rupture
Le rapprochement avec Ndayishimiye revêt une dimension particulière parce qu’il passe par l’Union africaine, institution avec laquelle l’AES entretient une relation complexe. En juillet 2024, un responsable de la Commission de l’UA, Bankole Adeoye, avait déclaré que le retrait des trois pays de la CEDEAO était « inacceptable pour l’Union africaine ». Les ministres des Affaires étrangères de l’AES avaient aussitôt dénoncé une ingérence dans leurs affaires internes.
Depuis, la Commission a cherché à réengager les autorités de l’AES plutôt qu’à les isoler davantage, dans une logique pragmatique. L’AES n’est pas formellement reconnue comme organisation régionale équivalente aux entités reconnues par l’UA, mais elle entretient avec l’institution continentale une relation de travail qui s’est progressivement structurée. La nomination de Ndayishimiye comme envoyé spécial pour le Sahel illustre cette posture : l’UA cherche un point de contact, pas un bras de fer.
Les partenariats alternatifs : entre réassurance politique et résultats limités
L’axe de coopération le plus souvent évoqué reste celui avec la Russie. La présence de Wagner, désormais reconfigurée en Africa Corps sous tutelle du ministère russe de la Défense depuis juin 2025, a bien fourni un appui militaire aux forces maliennes, avec des déploiements documentés à Bamako, Sévaré, Mopti, Gao et Ménaka. Mais selon l’Institut des études de sécurité (ISS), Wagner s’est révélé incapable de prendre le contrôle des zones du nord et du centre du Mali et n’a pas rétabli une emprise territoriale durable. Les groupes jihadistes, GSIM affilié à Al-Qaïda et État islamique au Grand Sahara, continuent d’opérer et de lancer des offensives d’envergure.
Les analystes du Clingendael sont plus directs encore dans leur verdict : les rapprochements avec la Russie et la structuration interne de l’AES sont d’abord des stratégies de survie des juntes, et cet alignement est peu susceptible de permettre une montée en puissance significative de la lutte antijihadiste. L’ISS, dans ses travaux sur les stratégies de couverture au Sahel, décrit des régimes qui privilégient la stabilité du pouvoir, maintiennent des liens bilatéraux multiples et cherchent des alternatives aux partenariats occidentaux rompus, sans que l’enjeu prioritaire soit l’efficacité opérationnelle contre les groupes armés.
La question qui reste en suspens
L’activisme diplomatique de l’AES à l’ONU traduit une réalité inconfortable : les trois États membres ont rompu les cadres anciens sans avoir encore consolidé les nouveaux. Le rapprochement avec le Burundi, la recherche d’appuis au sein de l’Union africaine, la diversification des partenaires, tout cela est rationnel dans une logique de survie diplomatique. Mais aucun de ces gestes ne répond à la question centrale : comment faire reculer des groupes jihadistes qui ont profité de chaque recomposition politique pour étendre leur influence ?
La diplomatie de la survie peut éviter l’isolement total. Elle ne saurait tenir lieu de stratégie sécuritaire.
Sources
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Bilan sécuritaire AES – Africa Center for Strategic Studies : Africa Center, 2024
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Sortie de l’AES de la CEDEAO : une reconfiguration régionale : Le Monde, janvier 2025
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Les juntes sahéliennes dénoncent une ingérence de l’Union africaine : Le Monde, juillet 2024
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What next for Mali as Wagner fails to defeat insurgents : ISS Africa, 2024
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Uncertainty in the Sahel : Clingendael Institute
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Représentations à géométrie variable pour les juntes africaines à l’ONU : RFI, septembre 2023
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Conséquences économiques du retrait de l’AES de la CEDEAO : Agence Ecofin, 2025
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Burkina Faso : groupes armés islamistes et civils : Human Rights Watch, septembre 2024
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Ndayishimiye nommé envoyé spécial de l’UA pour le Sahel : Jeune Afrique, 2025