Un exercice antiterroriste grandeur nature à Dakar, quatre corps engagés simultanément, un scénario de prise d’otages : le 7 octobre, le Sénégal a mis en scène sa préparation face à une menace qui, sans avoir encore frappé son territoire, se rapproche inexorablement. Derrière la démonstration opérationnelle se lit une anxiété stratégique plus profonde, celle d’un État qui observe la progression du jihadisme sahélien depuis ses marges orientales et méridionales, en cherchant à ne pas subir le sort de ses voisins.
Un exercice dicté par la géographie autant que par les Jeux olympiques
La justification officielle de la simulation est double : préparer les services de sécurité aux Jeux Olympiques de la Jeunesse, qui se tiendront prochainement au Sénégal, et renforcer la coordination interservices entre la police, la gendarmerie, les armées et les sapeurs-pompiers. Cette explication n’est pas fausse, mais elle est incomplète.
Le vrai moteur de l’exercice est régional. Entre 2020 et 2024, le budget de défense sénégalais est passé de 303 millions d’euros à 475 millions d’euros, soit une hausse de près de 57 % en valeur absolue, une trajectoire qui précède largement l’annonce des JOJ et qui traduit une réévaluation durable de l’environnement sécuritaire. Sur la même période, la part consacrée à la défense dans le PIB est passée de 1,41 % à 1,57 %, signal modeste en apparence mais cohérent avec un effort soutenu dans un contexte budgétaire contraint.
La Côte d’Ivoire a suivi une logique analogue : en novembre 2023, Abidjan avait organisé un séminaire antiterroriste interservices lié à la CAN, insistant sur la coordination multi-acteurs, et avait accueilli l’exercice international Flintlock quelques mois plus tôt. Ces initiatives traduisent une convergence régionale : les États côtiers du Golfe de Guinée ne se contentent plus d’observer la dégradation sahélienne, ils s’y préparent.
La frontière orientale, principal vecteur de pression
La menace la plus documentée pour le Sénégal provient de l’est, le long de la frontière avec le Mali. Aucune incursion jihadiste confirmée en territoire sénégalais n’a été recensée à ce jour, mais la pression est réelle et croissante. En 2023, le Africa Center for Strategic Studies relevait une vingtaine d’incidents attribuables à des extrémistes violents dans un rayon de cinquante kilomètres des frontières maliennes avec la Mauritanie, le Sénégal et la Guinée, des zones qui connaissaient jusqu’alors peu d’activité armée. En juillet 2024, la BBC rapportait des attaques jihadistes à Diboli, localité malienne jouxtant Kidira côté sénégalais.
Ces données situent l’enjeu : le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), branche sahélienne d’Al-Qaïda, a considérablement étendu son périmètre opérationnel depuis ses bastions maliens et burkinabè. Vers le sud, il a pénétré le nord du Bénin, du Togo et, dans une moindre mesure, la Côte d’Ivoire. Vers l’ouest, il sonde les marges orientales du Sénégal, notamment les régions de Kédougou et Tambacounda.
L’Institut d’études de sécurité (ISS) a identifié ces deux régions comme les plus vulnérables à une implantation extrémiste, en raison de l’orpaillage informel, de la commercialisation clandestine de l’or et des dynamiques transfrontalières qui créent des opportunités d’accès pour des réseaux armés. L’institution pointe aussi une dimension numérique : la propagande jihadiste en provenance du Sahel pénètre déjà l’espace informationnel sénégalais, particulièrement dans le sud-est, même en l’absence de cellules armées documentées.
Le flanc sud : l’écosystème criminel bissau-guinéen
Si la frontière malienne concentre l’attention des analystes, le flanc sud mérite une lecture distincte. La Guinée-Bissau, dont l’instabilité politique chronique est connue, constitue une plaque tournante des trafics d’armes, de cocaïne et de contrebande qui irriguent la Casamance et, au-delà, l’ensemble du corridor sahélien. Des travaux de Global Initiative Against Transnational Organized Crime documentent comment cet écosystème criminel peut servir de base logistique et financière à des groupes armés, y compris à vocation jihadiste.
Le lien avec le djihadisme n’est pas direct ni systématique, mais il est structurel : les réseaux de contrebande créent des corridors de mobilité, des sources de financement par extorsion ou taxation, et des opportunités de recrutement dans des zones où l’État est faiblement présent. Le Timbuktu Institute a déjà établi des passerelles historiques entre trafics d’armes à destination de combattants casamançais et acteurs armés de la région, illustrant l’ancienneté de ces connexions. C’est cet écosystème, plus que des incursions armées directes, qui représente la vulnérabilité principale du flanc méridional sénégalais.
Le Sénégal dans la stratégie régionale : un îlot sous pression
Le Sénégal présente un profil sécuritaire singulier en Afrique de l’Ouest : depuis 2000, il n’a pas subi d’attentat terroriste confirmé sur son territoire. Les incidents documentés, arrestations de présumés jihadistes en 2011 dans la banlieue dakaroise, interpellations à l’aéroport en 2010, alertes non confirmées à Matam, dessinent un pays qui a su contenir la menace sans l’éradiquer structurellement. Cette résilience tient à plusieurs facteurs : la robustesse des confréries soufies comme contre-narration à l’islamisme radical, une tradition diplomatique active, et des forces de sécurité dont la professionnalisation s’est accélérée ces dernières années.
Mais la situation régionale change de nature. La CEDEAO a réaffirmé en juillet 2024, dans le communiqué final de son sommet, son engagement à constituer une force antiterroriste régionale, tout en reconnaissant implicitement que les mécanismes de financement et de déploiement restent à définir. Cette architecture institutionnelle, encore embryonnaire, laisse chaque État côtier face à ses propres capacités dans l’immédiat.
Le Sénégal a renforcé son dispositif militaire aux frontières orientales et multiplié les coopérations bilatérales. Mais les zones de Kédougou et Tambacounda restent des espaces de faible densité étatique, perméables aux logiques transfrontalières. L’exercice du 7 octobre s’inscrit dans cette dynamique préventive : améliorer la réactivité face à des scénarios complexes, avant qu’ils ne se matérialisent.
Jusqu’où la menace peut-elle progresser ?
La question posée par l’exercice de Dakar n’est pas celle de l’imminence d’un attentat. Elle est plus fondamentale : à quel rythme le JNIM peut-il consolider sa présence dans les marges orientales du Sénégal, et avec quels effets sur la stabilité du pays ? Les analyses de l’ISS suggèrent que la contagion jihadiste suit des vecteurs économiques autant que militaires, l’orpaillage clandestin, les économies informelles, les zones grises de gouvernance, ce qui rend la réponse purement sécuritaire insuffisante.
Dakar semble en avoir conscience : l’exercice antiterroriste est un signal opérationnel, pas une réponse politique. La vraie épreuve pour le Sénégal sera de combiner préparation militaire et développement des régions frontalières, deux logiques que les contraintes budgétaires et politiques rendent difficiles à mener de front. Dans un Sahel en recomposition accélérée, l’îlot de stabilité sénégalais a toutes les raisons de rester vigilant, mais aussi de s’interroger sur les limites de la seule posture défensive.
Sources
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Preventing violent extremism in Senegal – gold mining threats : Institut d’études de sécurité (ISS), 2023
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Les groupes islamistes militants avancent au Mali : Africa Center for Strategic Studies, 2024
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Criminalité et sanctions : le cas de la Guinée-Bissau : Global Initiative Against Transnational Organized Crime, janvier 2024
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Communiqué final du Sommet de la CEDEAO, juillet 2024 : CEDEAO, juillet 2024
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Évolution des dépenses de défense du Sénégal : CountryEconomy, données 2020-2024
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Country Reports on Terrorism 2023 – Senegal : Département d’État américain, 2024
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Défis transnationaux et sécuritaires aux frontières Guinée-Mali-Sénégal : Timbuktu Institute, 2022
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DTM – Rapport zones frontalières Mali-Sénégal-Mauritanie-Guinée : OIM / DTM, octobre 2024